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Manuel Valls, le Premier ministre normcore

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 01.04.2014 à 19 h 35

Pourquoi il ne faut pas se moquer des choix vestimentaires du nouveau chef du gouvernement.

Manuel Valls et sa femme Anne Gravoin se rendant à un dîner à l'Elysée, le 3 septembre 2013. REUTERS/Jacky Naegelen.

Manuel Valls et sa femme Anne Gravoin se rendant à un dîner à l'Elysée, le 3 septembre 2013. REUTERS/Jacky Naegelen.

Manuel Valls a, au fur et à mesure de son ascension politique, suscité de nombreux quolibets relatifs à son style vestimentaire, que l'on peut désormais qualifier de normcore. Ses cravates colorées, ses camaïeux et ses ton sur ton fournissent la matière première de sarcasmes dans lesquels on peut percevoir une certaine condescendance.

En septembre 2011, après le premier débat télévisé entre les candidats à la primaire socialiste, le magazine GQ fustigeait «une vilaine manie vestimentaire, le mauvais dégradé de couleurs virant le plus souvent au ton sur ton. Dans des camaïeux de bleu ou d'orange, le député-maire d’Évry insultait au quotidien les lois élémentaires du style ou plus simplement le bon sens».

Le soir du débat, il avait, selon le magazine, porté par faute de goût «une cravate claire satinée, généralement prisée par les témoins de mariage».

Les candidats à la primaire socialiste, le 15 septembre 2011 sur le plateau de France 2. REUTERS/Patrick Kovarick/Pool.

Depuis l'introduction de sa marionnette, les Guignols ont aussi choisi cet angle d'attaque.

Via Jean-Marc Morandini.com

Comme le note Samir Hammal sur le Huffington Post dans son analyse du style Valls, avec ses «chemises satinées et cravates brillantes, Manuel Valls devient la cible des critiques. On raille son look "témoin de mariage", "jeune marié" ou encore son "style VRP"».

Vigilance de la fashion police

Comme il y a un politiquement correct en matière d'opinions médiatiques, il existe un stylistiquement correct, sans doute établi dans les mêmes sphères culturelles et selon les mêmes références, en vertu desquels toute divergence de vue s'apparente à un dérapage. On parlera ainsi de dérapage verbal sur un sujet politique, comme d'une sortie de route vestimentaire ou d'un point fashion police si on travaille dans la presse lifestyle.

On retrouvera dans les deux cas les mêmes adjectifs disqualifiants: on parle par exemple d'une couleur douteuse comme on évoquerait un propos douteux. Or, ce «douteux» en dit surtout long sur celui qui l'écrit, Valls ne semblant pas réellement douter du bien-fondé de ses choix politiques –et vestimentaires.

Sans oublier les connotations de nature stigmatisante, qui sont par ailleurs reprochées avec véhémence à Valls sur sa gauche.

La nomination de l'intéressé au poste de Premier ministre laisse craindre une recrudescence de ces articles, points de vue, portfolios et sujets télé pseudo-LOL qui s'attaqueront avec une décontraction faussement impertinente au style-Valls.

Valls est-il la victime de ses choix vestimentaires?

Faut-il crier pour autant au racisme de classe? Manuel Valls n'a pas vraiment le profil du prolo parti de rien. Immigré espagnol naturalisé en 1981, il vient d'une famille d'artistes –il a d'ailleurs épousé une violoniste et les images de sa jeunesse montrent un étudiant BCBG perdu dans la pouponnière à militants contestataires de la fac de Tolbiac...

La question est plutôt de savoir ce que cache cet attachement à un look que les instances de la mode jugent criard et inélégant. Selon Samir Hammal, c'est en fait une stratégie de visibilité et de distinction qu'adopte délibérément celui qui était alors ministre de l'Intérieur. Analyse proche dans M, le magazine du Monde, où Marc Beaugé évoque «une véritable tactique vestimentaire»:

«Le ministre de l'Intérieur ne s'habille pas pour lui, mais bien pour attirer le regard d'autrui et apparaître différent de la concurrence. Contrevenant de fait à une règle de style fondamentale posée par le dandy originel "Beau Brummell" ("Si l'on se retourne sur vous dans la rue, c'est que vous êtes mal habillés").»

Le style Valls laisse donc les observateurs face à une alternative: ou bien se moquer, ou bien prendre au sérieux ces signaux et tenter de les décrypter, au risque de tomber dans la suranalyse. Et si le mieux était de ne rien faire? Au final, à l'heure où le président fait un choix douteux risqué en le nommant Premier ministre, sans doute parce que les valeurs d'ordre qu'il incarne au sein du PS sont pensées comme une réponse au désamour pour la gauche dans les classes populaires, les jugements sur le bien-fondé de telle ou telle couleur sont malvenus. Fût-elle prune.

Jean-Laurent Cassely

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Journaliste
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