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Ce qui fait la volupté du discours d'extrême droite

Gaël Villeneuve, mis à jour le 29.03.2014 à 17 h 23

Pour comprendre le succès de «Marine» et du FN, il faut se pencher sur les principes actifs d'un discours qui jouit de lui-même tout en culpabilisant les jouisseurs, et nous incite à nous déposséder de nous-même au profit d'un Autre.

Une affiche en faveur de Marine Le Pen à Fréjus. REUTERS/Eric Gaillard.

Une affiche en faveur de Marine Le Pen à Fréjus. REUTERS/Eric Gaillard.

Qu'est-ce qui fait le succès des discours de «Marine»? Pourquoi tant de gens se sont-ils mis à écouter son père lorsque les journalistes de télévision se sont mis à l’inviter en vedette? Que signifie le plaisir que les orateurs et les publics de cette droite dure prennent à faire exister leur idéologie par le discours?

Car il faut ici rappeler une évidence: le Front national existe essentiellement par la parole de ses chefs. Bien sûr, tout cela peut changer: un de ses candidats a été élu maire, d'autres le seront peut-être dimanche.

Cependant, ses bons scores aux élections locales et nationales ne doivent pas nous faire oublier que le FN n'est pas un parti politique au sens du PS, de l'UMP, du PCF ou même des Verts. Là où ces partis-là sont structurés par des réseaux d'élus, de militants actifs, de liens syndicaux et médiatiques qui leur assurent une épaisseur sociale, le FN est d'abord une agrégation de votes autour du discours médiatique de son chef.

Dissection linguistique

Le récit frontiste est la clé de son succès, la «potion magique» qui fait sa force politique. Ne vaut-il pas la peine de se pencher sur ses principes actifs?

De nombreux linguistes ont disséqué les éléments saillants de cette langue enjôleuse. Citons-en quelques-uns, au risque d’être injuste.

Dès 1986, Jean-Paul Honoré analysait la «hiérarchie des sentiments» des discours de Le Pen. En 1999, Ariane Lantz proposait une recension de quelques livres scientifiques décrivant, texte à l’appui, les ressorts de sa résistible ascension. Citons encore l’étude d’Emmanuelle Cambon, qui a pointé dans sa thèse la manière dont le langage –encore lui– a ressoudé ce parti lors du grand schisme mégrétiste de 2000: par un jeu de personnification, de rapprochement d’avec le chef, la propagande interne du FN opposait «Mégret» à «Jean-Marie Le Pen».

Nous parlerons ici d’un auteur plus ancien, dont l’analyse dissèque le principe même de ces discours, la langue du maréchal Pétain. Alors que depuis 2011, la nouvelle présidente du FN «dédiabolise» son parti et cherche à masquer le lien avec son passé trouble, il paraît intéressant de relever à quel point la cheville qui lie le FN au pétainisme est particulièrement saillante dans les discours.

Ecoutons Gérard Miller, particulièrement offensif en son temps contre Jean-Marie Le Pen, nous parler des discours de Pétain. Dans son livre Les pousse-au-jouir du maréchal Pétain, publié en 1975, le futur psychanalyste friand de talk-shows s’occupait à disséquer la langue de celui qui fut chef de l’État Français entre 1940 et 1944. Son livre, publié au Seuil, lui valut une préface élogieuse de Roland Barthes.

Gérard Miller a son idée sur Pétain. Son analyse n'est pas neutre. Elle mérite aujourd’hui qu'on l'écoute, parce qu'elle nous parle de cette extrême droite française, de son discours, de sa jouissance.

Pousse-au-jouir

Pousse-au-jouir, le terme est drôle. Il vient de Lacan, que Gérard Miller n'a jamais cessé de reconnaître comme son maître. Judicieusement, Wikipédia nous rappelle qu’il est traduit «de l’allemand Lustprinzip, concept freudien, plus couramment traduit par principe de plaisir».

Le «pousse-au-jouir», c'est un discours qui jouit de lui-même, une manière de réaliser son fantasme par le discours. Le philosophe Austin écrivait «Quand dire, c'est faire». Freud, Lacan et après lui Miller rappellent que dire, c'est jouir.

Et pour avoir passé un bon moment à étudier les débats télévisés, je ne peux que souscrire. Le discours politique est un acte de jouissance dont la logique révèle beaucoup de chose sur l'intention du locuteur et les recoins de son imaginaire. Les linguistes, psychanalystes, sémiologues et autres analystes nous offrent un matériau plus riche et cohérent que toutes les enquêtes en coulisse, dictaphones cachés et autres bruits de couloir. Pour qui sait entendre, le politique se lit à livre ouvert. 

Comment lire ces discours? Gérard Miller donne les clés de sa méthode, qui n’a pas tellement changé depuis les années 1970: on rentre l'ensemble des textes dans un ordinateur –au milieu des années 70, ils utilisaient des cartes perforées, c'est émouvant. Puis on fait analyser le corpus avec un logiciel. Là encore, on utilise toujours à peu près le même: Lexico, qui s'appelait à l'époque Lexicloud (parce que l'ordinateur était à l'ENS Saint Cloud, hé oui, blague de potache). Il repère les termes les plus souvent associés à un mot donné, souvent un mot très important pour l'auteur du discours.  

Par exemple, Miller demande à l'ordinateur de lui indiquer, parmi les milliers de phrases, les mots les plus souvent associés à «État», «Patrie», «Nation», «Pays» dans les discours de Pétain. Vous comprenez tout de suite l'intérêt: même si la lecture faite par le logiciel ne sera pas «objective» (puisque la machine répondra bêtement à une question subjective, et que la question posée orientera le résultat), la lecture du logiciel sera par contre exhaustive (la machine n'oublie rien, sauf bug de programmation hélas toujours possible) et systématique (elle lira tout avec la même «intention», ne sautera pas de ligne, etc.). Ce qui s’avère très utile sur de grosses quantités de texte. Et qui n’interdit pas, une fois les résultats informatiques connus, d'y retourner pour affiner les résultats.

«Faire pénétrer chaque Français dans un autre»

Alors, qu'est-ce qui faisait jouir Pétain, d'après l'analyse psychanalytico-informatique que fait Miller de ses discours? On pourrait répondre «les pleins pouvoirs», mais ça, on s'en doutait un peu. Il vaut mieux creuser, et lire ce qui distingue Pétain de tant d'autres dictateurs. Pour cela, il faut peut-être raconter une histoire. Reprenons la trame du livre de Miller.

Au commencement était l'exode, juin 1940, la débâcle. Les Français fuient l'avancée de l'armée du Reich, du Nord au Sud. Pour Miller, comme pour d'autres, cette débâcle est une fuite éperdue des Français dans la profondeur de la France même. L'auteur cite le Giraudoux de Sans pouvoirs (1950):

«Parce que la Picardie se vidait dans le Parisis qui se vidait dans la Beauce qui se vidait dans le Rouergue, chacun croyait que le secret était de faire pénétrer chaque Français dans un autre jusqu'à ce qu'il n'en restât qu'un seul, inaccessible, invisible, par lequel tous seraient sauvés.»

La fuite précipitée pour obtenir un précipité de Français, un concentré invincible face à l'envahisseur, l'idée peut paraître folle. Pourtant, Goscinny, le papa d’Astérix, a eu un succès fou en France avec une histoire pas si différente. Sauf que Goscinny faisait rire les Français en les taquinant gentiment sur leur fantasme: il n'a jamais prétendu vouloir transformer la France en village d'Astérix!

Reprenons cette idée: la débâcle serait une fuite dans la France profonde. Les Français, paniqués par cette adversité triomphante, voudraient enfouir leur tête dans la profondeur de la France... Et si c'était cela, le fantasme originel de la droite nationaliste, de Pétain au Front national? Difficile, pour ces gens qui disent vouloir rénover la politique, d’admettre leur filiation avec le régime de Vichy… Pourtant, on retrouve souvent ce fantasme de refuge dans une «douce France» de carte postale.

France imaginaire

Pétain brandira cette image d’Épinal comme l’objectif de sa «Révolution nationale». Révolution conservatrice, inventée chaque jour par les discours écrits pour Pétain, qu’il élague et qu’il lit à la radio.

Le livre de Miller détaille le folklore délirant de cet album pour Français enfants sages, Français dont Pétain est le père, le mari, le camarade... Le chef qu'on vénère à grand renforts de discours sur son enfance, son profil, son manteau («Seule la pudibonderie ambiante nous aura épargné des louanges sur sa verge», note malicieusement Miller, qui relève qu'à la place on aura beaucoup parlé de son œil).

La France imaginaire des discours de Pétain est surtout paysanne, elle culpabilise les jouisseurs (et plus généralement les mécontents) en rappelant le sort des prisonniers français de 1940 détenus en Allemagne. Elle fait de la famille le socle indivisible de la France éternelle (contrairement aux nazis qui, comme nous le rappelle un récent documentaire de France 3, avaient pour projet de court-circuiter les familles, en instaurant un lien direct entre le Führer et chaque sujet du Reich). Le discours de Pétain enferme chacun dans son statut social: la mère doit se marier et procréer, l'homme doit être un mari, un paysan, un soldat et un procréateur.

Le Maréchal, lui, goûte une liberté de despote des mille et une nuits. Au milieu de ses sujets ficelés par ses discours, il trinque avec les soldats, glisse des méchancetés à l'oreille de ceux qu'il décore et termine en moralisateur une vie de militaire de carrière sous la Troisième République –c'est à dire, pour le dire vite, une vie de pilier de maison close, de «vieux libertin», comme le disait De Gaulle.

Le discours autoritaire lie ceux qui l’écoutent, non ceux qui le professent: Marine Le Pen conspue les arrangements des professionnels de la politique et embauche son compagnon en tant qu’assistant parlementaire. Jean Marie Le Pen tonne contre le mondialisme, mais ne s’interdit pas de détenir un compte en Suisse.

Une parenthèse mal refermée

Pourquoi parler aujourd'hui de cette parenthèse historique du pétainisme, sinon pour dire qu'elle fut visiblement mal refermée? Sans même parler des prochaines élections, le paysage politique français est hanté par ce spectre de l'autoritarisme comme réponse aux crises identitaires, économiques.

Écoutons de près ce discours. C'est de notre propre principe de plaisir qu’il nous parle. Il vise à nous déposséder de nous-même au profit d'un Autre, maître du discours, quitte à mourir dans ses fantasmes. De Pétain à Le Pen, et avant eux de Drumont à Barrès, on y agite la peur de l’étranger pour inciter les auditeurs à se rassembler autour du chef. Pétain, en 1941:

«Entre le peuple et moi, qui nous comprenons si bien, s’est dressé le double écran des partisans de l’ancien régime et des serviteurs des trusts.»

Marine Le Pen, en 2012:

«Dans les profondeurs du peuple français, le patriotisme est solidement ancré, même si bobos et élites voudraient l’arracher du cœur de nos compatriotes pour le remplacer par du vide, le néant mercantile de l’empire euro-américain.»

Écoutons de près ce discours: le fond est le même, mais des choses ont changé. Il s’adresse aux Français de 2014 avec leurs mots, leurs aspirations, leur culture. Il mérite d’être analysé pour comprendre pourquoi, soixante-dix ans après la chute de Pétain, il séduit encore.

Gaël Villeneuve

Gaël Villeneuve
Gaël Villeneuve (6 articles)
Docteur en sciences politiques
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