Municipales 2014France

Marseille: et à la fin, c'est Gaudin et Guérini qui gagnent

Hugues Serraf, mis à jour le 29.03.2014 à 12 h 38

Dans cet entre-deux-tour tendu pour la gauche, rencontre avec le candidat PS Patrick Mennucci et la maire de secteur PRG qui l'a trahi pour rallier les listes Gaudin, Lisette Narducci

Jean-Claude Gaudin et Patrick Mennucci lors d'une inauguration à Marseille, le 8 février 2013. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Jean-Claude Gaudin et Patrick Mennucci lors d'une inauguration à Marseille, le 8 février 2013. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Il y a foule devant le siège du PS marseillais, mais on a beau être dans la dernière ligne droite avant le second tour de l’élection municipale, on sent bien que ça n’est pas un rassemblement d’inconditionnels de Patrick Mennucci venus témoigner de leur soutien dans l'adversité: l'ambiance est un poil trop lourde pour ça. D’ailleurs, une mini-armée de flics cyclistes est là pour faire tampon entre la porte d’entrée du Solferino méridional et ces types aux mines peu commodes.

Renseignements pris, il s’agit d’une délégation de grévistes de la SNCM exigeant du candidat qu’il fasse passer un message à Hollande (qui en reçoit pourtant déjà pas mal, des messages, ces jours-ci). «On lui dit de rappeler à l’État de tenir ses engagements», grogne un sanguin avec une boucle d’oreille de vieux loup de mer. Je résume à grands traits pour faire vite, mais les matelots veulent que l’Élysée force des actionnaires récalcitrants à financer la construction de quatre nouveaux navires pour cette compagnie surendettée, laminée par la concurrence et devant déjà rembourser 400 millions de subventions indues

Bon, en vérité, je ne résume pas comme ça devant le loup de mer parce que je n’ai pas envie de me faire casser la figure alors que je sors tout juste d’une grippe, mais c’était pour vous éclairer un peu sur le climat.

«C’est normal, qu’ils vous désignent comme intermédiaire pour négocier avec Paris?», je demande, intrigué, à Mennucci lorsqu’il m’invite à m’asseoir sur le canapé Ikea blanc de son petit bureau. «Vous êtes l’ambassadeur du gouvernement à Marseille?» «Oh, ils me demandent ça parce que j’ai toujours été à leur côté et que je suis leur député. Ce sont juste des amis qui sont venus me voir», répond-il en haussant les épaules.

«Mais qu'est-ce qui s'est passé? Tout le monde y croyait...»

Ah, OK, des amis... Pourquoi pas. Des amis, il en a de toute manière bien besoin en ce moment, parce que s’il y a une aventure qui semble avoir mal tourné pour lui, c’est bien cette élection catastrophique. Je ne le connaissais pas avant, mais là, il a l’air complètement défait et ça me met un peu mal à l’aise. Je me le figurais plutôt en bon géant jovial et rigolo.

«Mais qu’est-ce qui s’est passé, enfin? Tout le monde y croyait! Ma mère suivait toutes vos réunions publiques et, moi, je vous avais mis un like sur Facebook: un type nouveau pour le PS marseillais, propre, avec un projet sérieux, réfléchi, moderne, intelligent, rompant avec le clientélisme et, paf, vous voici troisième derrière le FN comme un Jospin

– C’est une élection qui ne s’est pas faite à Marseille, voilà tout. Les gens n’ont pas voté sur les programmes mais contre le gouvernement. On n’a jamais fait une vraie municipale. Alors, quand on est un peu trop perçu comme l’ambassadeur du gouvernement, comme vous le dites vous-même, ça n’aide pas…

‒ On murmure désormais que vous étiez trop réaliste, que vous ne faisiez pas rêver, que vous ne parlez que des trucs qui ne marchent pas dans la ville? Il ne fallait pas un peu de marketing positif pour faire rêver les gens?

‒ Sans doute, mais je tenais surtout un discours de vérité, sur la pauvreté, l’absence de développement économique, le chômage… Mais j’avais aussi des projets qui auraient pu faire rêver, comme la Corniche, le grand parc Borély…»

Il dit ça, mais on sent bien qu’il se rend compte que ça fait un peu léger à côté du téléphérique et de la boîte de nuit géante de Gaudin, lequel, de son côté, passe son temps à affirmer que Marseille c’est déjà Barcelone, mais qu’avec un nouveau mandat ça sera New York, minimum. «Et qu’est-ce que vous pouvez faire pour redresser la barre, à quelques heures ou presque de l’ouverture des bureaux de vote?», je lui demande en espérant qu’il va me dire quelque chose d'un peu fort, qui me redonnera espoir et boostera mon moral progressiste...

«Vous savez, mon propre secteur [le Ier, qui regroupe les 1er et 7e arrondissements, ndlr], il est pas facile. Je vais continuer à monter les escaliers, à faire les boîtes aux lettres, à parler à tous ces gens qui n’ont pas voté jusqu'au dernier moment. Mais pour le reste...

‒ Quoi, il n'y a pas un truc un peu plus mobilisateur? Une initiative? Un coup d'éclat?

‒ Ah ben je vais pas me mettre à dire n'importe quoi pour sauver la baraque, enfin!»

Généralement, c'est le politique qui fiche le journaliste dehors, ou au moins son communicant qui vient s'en charger parce que l'heure tourne. Là, c'est moi qui me lève du canapé pour m'approcher de la porte parce que ça devient trop déprimant et que je ne sais plus trop quoi lui demander sans risquer de lui faire encore plus de peine, à ce nounours déconfit.

D'autant plus qu'il faut encore que je reprenne le ferry-boat pour aller rencontrer Lisette Narducci, la traîtresse qui vient de faire alliance avec Gaudin pour conserver sa mairie du IIe secteur, et que ça risque d’être plus amusant. «Bon ben, hum, m'sieur Mennucci, je vais devoir y aller... Bonne chance pour dimanche...» «Merci, c'est sympa», il soupire en me raccompagnant d'un pas lourd vers la porte.

«Vous êtes pro-Gaudin, désormais?»

Dans chaque élection, il faut un coup de théâtre façon Shakespeare, où un félon facilite la victoire du camp adverse en revenant sur toutes ses convictions passées pile entre les deux tours. Ici, dans ce rôle popularisé par Éric Besson, c'est donc Lisette Narducci, cette élégante qui règne sur le quartier de la Belle de Mai depuis 2001.

C'est sûr, ses problèmes avec Mennucci ne datent pas d'hier, puisqu'elle avait déjà lâché le PS pour le PRG il y a deux ans parce qu'elle le trouvait trop injuste avec Jean-Noël Guérini. Mais de là à rejoindre Gaudin en fusionnant sa liste avec celle de l'UMP du coin, Solange Biaggi... Tiens, même le patron du PRG fait la gueule, c'est dire!

«Ça n'est pas un peu gonflé tout ça? Vous êtes pro-Gaudin maintenant?

‒ Mais non, voyons! Je suis issue de la gauche et je reste de gauche! Gaudin a l'habitude de moi comme membre de l'opposition municipale parce que j'ai toujours dit ce que je pensais et ça ne va pas changer maintenant. J'ai d'ailleurs l'intention d'avoir mon propre groupe au Conseil, de conserver mon indépendance et Gaudin le sait bien!»

«Oui enfin, vous auriez pu tenter de négocier à gauche plutôt qu'à droite, non?», je demande, en faisant semblant d'oublier que, avec Eugène Caselli, poids lourd PS et président de Marseille Provence Métropole, comme adversaire dans son secteur, ça n'était guère envisageable.

«Ah mais j'ai tenté le coup, mais ils n'ont pas saisi la perche. De toute manière, regardez ce que Mennucci a fait du PS des Bouches-du-Rhône, qui était la deuxième fédération de France et qui n'existe plus!

‒ Hum, il a tout de même eu l'affaire Guérini à gérer...

‒ Quelle "affaire Guérini"? Jean-Noël Guérini est mis en examen depuis quatre ans mais il ne se passe rien! Moi je le connais bien et j'ai foi en lui. C'est un homme intègre dans la gestion du Conseil général et je suis fière de travailler avec lui depuis vingt-cinq ans...

‒ Hum, c'est sûr, ça ne vous laissait pas beaucoup de marge pour travailler avec Mennucci qui pense que c'est un mafieux...

‒ Oui, ça montre bien à quel point la fidélité n'est plus une valeur pour certains. Moi, je lui suis restée fidèle!»

De fait, et c'est sans doute ce que qui donne toute sa saveur à cette élection, sauf surprise majeure, les deux grands vainqueurs de la municipale 2014 seront exactement les mêmes que les fois précédentes: Gaudin dans six secteurs sur huit, Guérini à travers ses dauphines historiques Lisette Narducci et Samia Ghali dans les deux restants. Ah, il n’était pas aidé, le Mennucci…

Hugues Serraf

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