L'école à plusieurs vitesses: la preuve par les options dans un collège de Villeneuve-Saint-Georges

Classroom / frankjuarez via FlickrCC License by

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Le témoignage d'un prof du Val-de-Marne rappelle l'évidence: l'offre pédagogique n'est pas la même selon qu'on est dans une zone favorisée, ou pas. Et que ce sont ces options qui font que votre établissement est attirant, ou pas.

Il y a fort à parier qu’on continuera longtemps à dire ZEP, mais à partir de la rentrée 2014, le nouveau nom des zones d’éducation prioritaire ce sera REP (R pour réseaux). Cette réforme des ZEP présentée en janvier par Vincent Peillon prévoit de répartir progressivement les moyens d’une nouvelle manière, pour les concentrer sur un nombre plus restreint d’établissements, les REP+. On ne connaît pas encore la liste exacte de ces super ZEP…

En attendant, depuis quelques semaines, des enseignants se mobilisent pour dénoncer la baisse des moyens dans leurs collèges. Certains se mettent en slip. D’autres, plus sobres, appellent la presse à leur secours.

Voici l’extrait d’un texte qui circule via Facebook depuis quelques jours:

«Pour la rentrée prochaine, dans la ville de Villeneuve-Saint-Georges où vit la ministre de l'égalité des territoires [Cécile Duflot, NDLR], ville la plus pauvre du Val-de-Marne, mon collège ZEP aura 29 élèves en classe de 3e. Nous aurons 639 élèves pour un bâtiment prévu pour l'accueil de 600 élèves. Les heures de soutien dans les matières du brevet en 3e n'auront plus lieu.

Parmi ces élèves un nombre certain cumule les difficultés.

Et quand ils sont brillants, car ils le sont aussi, voici l'offre pédagogique proposée:

  • un seul choix de LV1 (Anglais)
  • un seul de LV2 (Espagnol)
  • et pour proposer 1 heure d'initiation au Grec ancien aux 5e, on vole une heure de latin aux 3e.

On nous dit que c'est la crise, qu'il n'y a plus de moyens.

Pour démontrer le contraire, il suffit pour cela d'aller sur le site de l'Académie de Créteil et de comparer nos moyens avec ceux d'un autre établissement de l'académie et du département, le Collège du Parc, à Saint-Maur.

Pour 140 élèves de plus, voici l'offre pédagogique:

  • 2 LV1
  • 4 LV2
  • Latin et Grec ancien
  • une classe musique à horaires aménagés
  • une classe danse à horaires aménagés
  • une section européenne anglais
  • une section européenne italien»

(Le texte est disponible en entier à la fin de cet article)

Rien de neuf sous le soleil, l’offre pédagogique, nul ne l’ignore, n’est pas la même dans les quartiers populaires et les zones favorisées. Et cette inégalité est surtout bien ancrée dans les mœurs et les pratiques de l’Education nationale.

La Cour des comptes s’en émouvait dans le rapport d’octobre 2012 intitulé «Egalité des chances et répartition des moyens dans l'enseignement scolaire» et ce que soulignait le rapport, c’est l’extraordinaire opacité de l’affectation des moyens entre les académies et entre les établissements. Comme le résumait alors Maryline Baumard dans Le Monde:

«L'Etat donne plus à ceux qui ont déjà plus et moins à ceux qui cumulent tous les risques de réussir moins bien (…) En France, on sait où sont les élèves défavorisés, mais on ferme les yeux sur cette donnée lors de l'allocation des moyens. Le ministère octroie les postes d'enseignants aux académies ni vraiment en fonction du nombre d'élèves, ni en fonction de leur milieu social, ni en fonction des résultats aux évaluations.»

Au bout du compte, un élève parisien «coûte» en moyenne 47% plus cher à l’Etat qu’un petit banlieusard de Villeneuve-Saint-Georges, par exemple. D’une part, et surtout, parce que les enseignants de centre ville sont plus expérimentés (plus vieux si vous voulez) donc mieux payés –oui, la logique de l’affectation des postes en France, cela reste d’envoyer les débutants dans les zones difficiles– d’autre part parce que les options sont plus nombreuses dans les établissements prestigieux.

Pour en venir la question des options... La demande n’est peut-être pas la même partout, mais l’offre est très variable. Et c’est justement cette offre pourtant qui va caractériser les établissements, jusqu’à devenir l’élément qui permet de faire la distinction.

Pour prendre un exemple, mais vous en avez sûrement en tête, dans la banlieue d’où je viens, un nombre étonnant d’élèves choisissaient de faire du russe en 6e dans le seul but de contourner la carte scolaire et de fréquenter un établissement à la réputation d’excellence.

De l'utilité des classes favorisées pour l'école publique

Et vingt ans plus tard, cette grande hypocrisie des options se perpétue.

Les dispositifs pédagogiques spécifiques servent (pas seulement mais aussi) à ça: les classes théâtre –ne riez pas mais ça s’appelle des Chat–, musique (Cham), les classes européennes regroupent les meilleurs élèves et sont des atouts pour les établissements qui les abritent.

Alors que font les chefs d’établissement qui veulent encourager ou maintenir la mixité? Ils se battent pour augmenter l’offre scolaire. Un exemple éloquent dans un article d’Aurélie Colas dans Le Monde en novembre dernier:

«Pour rendre son établissement plus attractif, pour changer son image –encore trop assimilée aux voitures brûlées et aux bagarres–, Didier Georges (proviseur du collège Iqbal-Masih à Saint-Denis, 93) a misé, lui, sur une “offre d'excellence”: latin, grec, anglais renforcé, dispositif bilangue anglais-allemand, mais aussi classes théâtre et classes sport.»

Car l’école, carte scolaire rigide ou pas, s’organise aussi comme un marché. Et le problème de cette logique, c’est que dans un marché les «valeurs» s’apprécient selon une cote et qu’il y a logiquement une hiérarchie... dans laquelle notre collège de Villeneuve Saint-Georges se situe d’autant plus bas qu’il perd des options. On comprend d’autant plus l’importance pour les équipes de se battre pour tirer leur épingle au jeu de la répartition des moyens.

Agnès Van Zanten travaille depuis des années sur la question du choix de l’école et de l’évitement scolaire, il n’est pas anodin que le sujet de l’ouvrage qu’elle a publié en septembre dernier avec deux autres sociologues, Christian Maroy et Georges Felouzis, soit justement Les marchés scolaires, voici ce qu’elle déclarait au Café pédagogique au sujet du comportement des acteurs dans cette logique de marché:

«Du côté des classes populaires, on recherche une bonne école plutôt que la meilleure, la sécurité et l'intégration sociale. Dans les classes moyennes, on veut une école où il y ait de bons résultats scolaires et aussi la recherche du bien-être des enfants. Et on tient compte du relationnel de l'enfant. Dans les classes supérieures on cherche avant tout l'excellence, la distinction (une langue étrangère très tôt par exemple). On est attentif à la personnalisation de l'expérience de l'enfant. Et on a une plus grande tendance à l'entre soi.»

Certes une réforme des ZEP est en cours, mais les désirs de justice et d’équité, même avec un ministère beaucoup plus volontariste, ne seront pas si simple à mettre en pratique: les options qui permettent de trier leurs élèves en fonction du niveau scolaire (les langues, le théâtre, la musique) des collèges de centre ville leur permettent de tenir leur rang face au privé.

Ce sont ces options qui maintiennent les classes privilégiées dans les écoles publiques. Des familles qui ne croient plus, si cela jamais été le cas, aux charmes de la mixité sociale. Des familles pour qui l’école publique est toujours plus généreuse. Un enjeu caché, mais qui pèse lourd dans la répartition des moyens publics dans l’éducation.

L.T.

Le communiqué:

Pour la rentrée prochaine, dans la ville de Villeneuve-Saint-Georges où vit la Ministre de l'égalité des territoires, ville la plus pauvre du Val-de-Marne, mon collège ZEP aura 29 élèves en classe de 3e. Nous aurons 639 élèves pour un bâtiment prévu pour l'accueil de 600 élèves. Les heures de soutien dans les matières du brevet en 3e n'auront plus lieu.

Parmi ces élèves un nombre certain cumule les difficultés.

Et quand ils sont brillants, car ils le sont aussi, voici l'offre pédagogique proposée :

  • un seul choix de LV1 (Anglais)
  • un seul de LV2 (Espagnol)
  • et pour proposer 1 heure d'initiation au Grec ancien aux 5e, on vole une heure de latin aux 3e.

On nous dit que c'est la crise, qu'il n'y a plus de moyens.

Pour démontrer le contraire, il suffit pour cela d'aller sur le site de l'Académie de Créteil et de comparer nos moyens avec ceux d'un autre établissement de l'académie et du département, le Collège du Parc, à Saint-Maur.

Pour 140 élèves de plus, voici l'offre pédagogique:

  • 2 LV1
  • 4 LV2
  • Latin et Grec ancien
  • une classe musique à horaires aménagés
  • une classe danse à horaires aménagés
  • une section européenne anglais
  • une section européenne italien

Nous pouvons donc, vu d'ici, affirmer qu'il n'y a pas d'équité et que l'égalité des territoires est une vaste blague, qui aura juste permis l'accès d'un élève de 3e de Villeneuve-Saint-Georges à un prestigieux lycée parisien: le fils de la ministre citée plus haut.

Les institutions ont, depuis septembre, répondu à nos demandes de moyens adaptés par le mépris. On nous refuse un 2e poste de CPE, mais on nous a conseillé d'organiser des "petits-déjeuners" le samedi matin avec les parents de nos élèves.

Or ce sont eux qui travaillent (à l'aéroport, dans les boutiques...) le week-end, quand les cadres du rectorat font leur shopping et après que leurs femmes de ménage sont passées régler dans la semaine leurs menus problèmes de repassage et de nettoyage...

Nos conditions de travail poussent les plus chevronnés d'entre nous à demander leurs mutations, ils sont remplacés par de jeunes enseignants sans expérience, comme je l'étais ici il y a 10 ans; quand il y avait encore de l'Allemand en LV2...

Pour faire taire les têtes brûlées encore animées par quelques valeurs républicaines qui refusent de partir, on nous augmente de 50 euros/par mois à la rentrée prochaine.

Qu'ils gardent leur argent, nous ne faisons pas l'aumône.

Nous voulons que nos élèves puissent réussir. Nous voulons exercer notre belle profession dans des conditions dignes.

J'apprends à l'instant que la droite et l'extrême droite s'unissent à Villeneuve-Saint-Georges pour le deuxième tour des municipales.

Cela satisfait certainement les membres de ce gouvernement, ils pourront, en toute bonne conscience, appeler à un front républicain à gauche au deuxième tour.

En attendant, nous, enseignants, familles et élèves seront présents devant le Collège Pierre-Brossolette à 10h, samedi matin pour rappeler à nos élus nationaux que cette bonne conscience dans laquelle ils se complaisent, se fait sur notre dos.

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