Municipales 2014France

Au jeu du remaniement, on finira bien par avoir raison

Olivier Biffaud, mis à jour le 30.03.2014 à 19 h 51

Ayrault? Ou Valls? Ou Fabius? Et Bercy? Et les femmes? Resserré? Elargi? Cela fait un an que ça dure: les journaux nous annoncent le remaniement pour demain. Aidons-les à y voir plus clair, en rappelant les règles complexes de ce petit jeu.

Conférence de presse de Francois Hollande à l'Elysée devant le gouvernement Ayrault en novembre 2012. REUTERS/Philippe Wojazer

Conférence de presse de Francois Hollande à l'Elysée devant le gouvernement Ayrault en novembre 2012. REUTERS/Philippe Wojazer

Les résultats définitifs des municipales pas même connus, ça va repartir de plus belle sur le remaniement! Mais en réalité, tous les experts es composition du gouvernement sont déjà sur le pont depuis plus d’un an. Sous la plume de son rédacteur en chef, le site Rue89 s’est livré, début mars, à une recension aussi instructive que désopilante des articles les plus marquants qui ont été produits sur la question. 

Si Le Figaro détient la palme de la précocité (28 février 2013), Le Parisien arrive en tête pour la constance du pilonnage (six articles) et L’Opinion est imbattable pour la précision puisqu’il était capable de donner le jour. Dommage que le quotidien libéral n’ait aussi indiquer l’heure.

«La crise relance la rumeur sur le successeur d’Ayrault», assurait donc le journal de Serge Dassault... dès le début 2013. Cependant, il ne prenait pas trop de risque, en précisant: «La fenêtre de tir s’ouvre à l’automne 2013 et se referme après les élections européennes de 2014.» On ne saurait si bien dire. 

Le 21 avril –jour-anniversaire funeste pour la gauche, s’il en est–, Les Echos savait que «l’idée d’un remaniement fait son chemin» dans la tête de François Hollande. Bigre! Dans sa boule de cristal, le quotidien économique le voyait «dans les prochains mois». Plus précis, cinq jours plus tard, Le Parisien annonçait «la fenêtre de tir» –ah, la fameuse fenêtre de tir des fusées gouvernementales– «entre fin mai et fin septembre».

Et puis, croix bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer, c’était «sans doute avant les vacances», assénait Marianne, le 28 avril. Tellement vrai que le même jour, le JDD rapportait une confidence du président de la République: «Je ne vais changer de premier ministre au bout d’un an»

Bref, vous l’avez compris, tout et son contraire a été écrit sur le changement de gouvernement depuis des mois et des mois. Et certainement, tout et n’importe quoi! Pour une raison simple: le remaniement est dans un seul cerveau, celui de François Hollande. 

C’est l’article 8 de la Constitution qui le dit: 

«Le président de la République nomme le Premier ministre. Il met fin à ses fonctions sur la présentation par celui-ci de la démission du gouvernement.»

Une préparation d’artillerie médiatique

Toutes les rumeurs sur le remaniement sont le produit d’un vaste lobbying où les acteurs sont les ministres, les conseillers, les éditorialistes… Et parfois même le président de la République lui-même, celui-là ou ses prédécesseurs. Car aucun d’entre eux n’a jamais dédaigné, directement ou par proches interposés, envoyer des ballons d’essai, procéder à un peu d’enfumage, torturer untel ou untelle, appâter avec des sucettes, encenser ou dézinguer! 

Faire le tri dans tout ce fatras en gardant la tête froide et sans se tromper est évidemment un exploit... irréalisable. D’autant plus inatteignable que chacun écrit en fonction de ses sources et de sa propre sensibilité.

Or, donc, le remaniement est de retour. Une nouvelle fois, la préparation d’artillerie médiatique a été opérée dans l’entre deux tours, au point d’éclipser un peu le second. Il est vrai que les résultats du premier ont été tellement calamiteux pour les socialistes –les «Solfériniens» comme dit Jean-Luc Mélenchon, secrètement gourmand d’une bonne tannée– que, cette fois, les bonnes raisons d’en parler sont multiples. La première d’entre elles étant la sanction politique infligée par les urnes, ce qui se traduit en langage de ministre par «le président de la République a entendu le message».  La question essentielle étant de savoir quel message il a entendu.    

Et quel message auront donc entendu les éditorialistes? Ceux-là même qui ne vont pas manquer de choisir le prochain Premier ministre et qui, avant même sa nomination, vont l’aider à composer son gouvernement dont chaque membre pourra, ensuite, être nommé par le chef de l’Etat. Toujours ce fichu article 8. 

Sur le locataire de Matignon, ils ne sont déjà pas d’accord entre eux. Il y a ceux qui veulent renouveler le bail de Jean-Marc Ayrault – ils ne se bousculent pas au portillon et ils se situent plutôt dans la file de gauche – et ceux qui ont hâte de le résilier. Là, il y a foule. Et pas seulement à droite. Premier dilemme pour François Hollande. Le Président va privilégier quel camp?

Choisir le postulant pour Matignon

Un vrai casse-tête, le choix du chef du gouvernement. Faut-il donner une seconde chance à Jean-Marc Ayrault, charismatique en diable et qui fait si bien la synthèse du professionnalisme gouvernemental, ou faut-il piocher dès maintenant dans la réserve? La première hypothèse correspond plutôt au caractère de François Hollande. Avec Ayrault, il est en terrain connu, c’est l’affirmation du cap politique choisi… avec la menace de ne créer aucun choc salutaire dans l’opinion. 

Le changer, c’est commencer un «triennat» nouveau, en affirmant quand même la poursuite du cap... avec le risque de l’envoyer dans le mur aux élections européennes. Plus sévèrement encore. A ce compte-là, le remplaçant devra obtenir de sacrées assurances.

Et puis, les éditorialistes vont devoir choisir entre plusieurs postulants pour Matignon. Il y a Manuel Valls, représentant de l’aile droite du PS dont ne veulent ni l’aile gauche ni Cécile Duflot et les écologistes. Il est 3e sur la liste de gauche qui est en ballotage favorable au second tour des municipales à Evry (Essonne) avec 47,86%. Mais le ministre de l’Intérieur est plutôt transparent depuis le 23 mars au soir. 

Contrairement à Laurent Fabius, 11e sur la liste de gauche du Grand-Quevilly (Seine-Maritime) brillamment réélue au premier tour avec 75,97%, qui, entre la Crimée et la visite du n°1 chinois, occupe le devant de la scène. Et le ministre des affaires étrangères connaît le job puisqu’il a déjà été Premier ministre… il y a 30 ans. C’était du reste le plus jeune de la Ve. Mais lui dit qu’il est «bien là où il est».

Il y a aussi Claude Bartolone qui rêve de Matignon en se couchant le soir et en se levant le matin. Président de l’Assemblée nationale, c’est déjà bien mais ça n’a pas l’air de lui suffire. Si le 3e sur la liste de gauche au Pré Sant-Gervais (Seine-Saint-Denis), est passé au premier tour avec 50,45% des voix, il n’en a pas de même pour les «bébés Bartolone» du département, comme on les appelle, qui se sont globalement pris une dégelée. Et ce n’est pas bon pour lui. 

Pour Michel Sapin, ce sont plutôt les chiffres du chômage qui jouent contre lui. Ils sont mauvais et ils sont tombés au mauvais moment. Il est à craindre que sa réussite aux municipales –il était 3e sur la liste de gauche d’Argenton-sur-Creuse (Indre) qui a été élue au premier tour avec 51,18%– et sa proximité avec le chef de l’Etat ne soient pas suffisants.

Enfin, il y a le discret mais efficace ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, un fidèle de Hollande, un homme au parcours qui rassure, ancien secrétaire d’Etat sous François Mitterrand (1991-1992) qui n’est plus maire de Lorient (Morbihan) depuis 1998. Fils d’ouvrier, il est l’exemple type de la méritocratie républicaine. Un gars qui a de la gueule, si on peut se permettre. Celui-là, les éditorialistes feraient bien de l’avoir à l’œil. Enfin, ils font comme ils veulent. Mais enfin…

Ensuite, former le gouvernement resserré

Ensuite, il faut s’atteler à la composition du gouvernement. Et là encore, ce n’est pas de la tarte. Imaginez tout ce qu’il faut concilier: virer sans faire de peine, réduire la voilure en expliquant que vous étiez indispensable, se séparer de certaines femmes sans les faire passer pour des «Juppettes» –le premier gouvernement Juppé comptait 12 femmes sur 42 membres en mai 1995, le second n’en aura plus que 4 sur 32 en novembre – et ménager les différentes sensibilités politiques. Comme tout le monde s’accorde, médias et responsables politiques, pour dire qu’il faut réduire le nombre de ministres, il va bien falloir passer de 37 à… A combien, au fait? 30, 20, 15? Comme dirait Le Figaro, la «fenêtre de tir» doit se situer au milieu de tout ça.

Comment vont-ils s’y prendre, les experts en formation des gouvernements, pour composer le prochain? Le premier moyen, bien connu des cancres scolaires, c’est d’envoyer tous les dossiers dans l’escalier et de ramasser les 19 qui sont allés le plus loin. Ceux là feront le gouvernement. Pourquoi 19? Parce que c’est la moitié de 37, plus un et que 19, ça se vend mieux que 20. Tous les commerciaux vous le diront. 

Sinon, les éditorialistes peuvent se pencher sur la liste des ministres qui se sont coltinés les municipales et sur celle de ceux qui se sont tirés des flûtes. Résultat: 17 contre 20. La prime pour les 17 kamikazes. Là, on arrive à un gouvernement vraiment resserré.

Mais il y a un problème car dans le groupe des 17, certaines et certains ont fait un flop au premier tour. On ne parle pas de Frédéric Cuvillier, tête de liste à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), qui a frôlé la victoire au premier tour avec 49,82%. A moins que justement, cette élection assurée n’offre une excellente piste d’atterrissage au ministre des transports! On ne parle pas non plus de Pierre Moscovici, 3e sur la liste de gauche de Valentigney (Doubs) qui a fait 47,11%, le 23 mars. Pas plus de Benoît Hamon, 5e sur la liste de gauche qui a obtenu 47,40% des voix à Trappes (Yvelines). 

A moins que justement pour les deux… Pardon, mais à force de répéter que cinq ministres à Bercy, ça fait quand même beaucoup, il va bien falloir que les éditorialistes tranchent dans le vif.

Quatre autres encore sont en ballotage favorable: Yamina Benguigui, la ministre de la francophonie, dans le Xe à Paris, avec 44,36%; Aurélie Filippetti, la ministre de la Culture, à Metz (Moselle) avec 35,68%; Stéphane Le Foll, le ministre de l’Agriculture, avec 34,74% au Mans, dans la Sarthe, et Valérie Fourneyron, la ministre des sports, à Rouen (Seine-Maritime) avec 30,23% des suffrages exprimés. Un bon résultat pourrait être une assurance tous risques mais on ne peut jamais jurer de rien. Les éditorialistes suggèrent toutefois de garder les cartons à porter de main. Ne serait-ce que pour changer de ministère. Un petit coup de pression ne fait pas de mal.

Les éditorialistes ont toutes les cartes en main

Les regards inquisitoriaux se tournent plutôt du côté de François Lamy, ministre de la Ville en ballotage défavorable à Palaiseau (Essonne) avec 38,57%, et Guillaume Garot, ministre de l’Agroalimentaire, dans la même situation à Laval (Mayenne) avec 34,51%.

Ces deux-là vont sentir le vent du boulet, s’ils n’y prennent pas garde. Et que dire pour Anne-Marie Carlotti sur les épaules de laquelle reposait la conquête de Marseille par la gauche dans le 3e secteur de la ville. Enfin, c’est ce que disaient les sondages avant le premier tour. La ministre chargée des handicapés ne pourra probablement faire mieux que sauver les meubles au second tour. Ce serait assez maigre pour garder son poste, pensent les éditorialistes.

Il y a aussi le cas délicat de deux qui ont été éliminés dès le premier tour et pour eux la plaidoirie va être périlleuse.  Michèle Delaunay, ministre chargée des personnes âgées et 2 de la liste de gauche à Bordeaux (Gironde), s’est fait écrabouiller par Alain Juppé et Victorin Lurel, ministre des Outre-Mer, a sombré pavillon haut à Vieux-Habitants, en Guadeloupe, avec 44,61% des voix. Alors pour eux, «c’est chaud».

Enfin, il reste le cas, non moins délicat, des deux ministres écologistes qui se sont «sacrifiés» sur l’autel des fusions de listes à Paris. Cécile Duflot et Pascal Canfin étaient en dernière position sur les listes écolos des XIe et XIIe au premier tour. Aucun des deux ne vivra, à titre personnel, les peines et les joies du second. Et de toute façon, Cécile ne voudra pas repiquer si Manuel passe aux manettes…

Voilà, on a aidé les éditorialistes comme on pouvait. Ils ont toutes les cartes en main pour choisir le prochain Premier ministre –garder celui-là ou jeter leur dévolu sur un autre– et former le nouveau gouvernement. Resserré, si possible. Faites vos jeux. Rien ne va plus! Pour une fois que c’est vrai.

Olivier Biffaud

Olivier Biffaud
Olivier Biffaud (28 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte