Municipales: non, le FN n'a pas «triomphé» au premier tour

Détail de la une du journal Le Monde daté du mardi 25 janvier

Détail de la une du journal Le Monde daté du mardi 25 janvier

Il a en revanche confirmé son retour à ses plus hauts niveaux, prolongeant le mouvement enclenché depuis les élections régionales de 2010.

Ce billet a d'abord été publié sur Slowpolitix, un blog académique qui décortique l'actualité politique française «lentement et en détail».

Il est reproduit ici avec l'aimable autorisation de ses auteurs et du responsable du blog.

Cette note met en perspective la performance du Front national (FN) lors du premier tour des élections municipales de 2014 en France métropolitaine, en comparant l’implantation, les résultats et la capacité de maintien du parti d’extrême droite avec les élections municipales depuis 1989. Malgré la conquête de la commune d’Hénin-Beaumont et les scores très élevés enregistrés dans le Sud-Est notamment, les élections municipales de 2014 ne marquent pas une poussée historique du FN. En revanche, elles confirment son retour à ses plus hauts niveaux, prolongeant le mouvement enclenché depuis les élections régionales de 2010.

Une couverture du territoire qui renoue avec les scrutins de 1989 et 1995

Marine Le Pen avait fixé comme objectif d’étape au développement de son parti de présenter des listes dans un nombre élevé de communes. De ce point de vue, les élections municipales de 2014 sont une réussite. 

Sur les 9.663 communes de plus de 1.000 habitants, et d’après les données transmises par le ministère de l’Intérieur[1], le FN a présenté 583 listes, un record pour le parti: ce nombre dépasse d’une centaine d’unités le précédent record de 490 listes FN présentes au premier tour des élections municipales de 1995 (à l’époque sur les villes de plus de 3.500 habitants).

Si on s’intéresse à la présence du parti dans les villes de plus de 30.000 habitants, celles dont la vie politique est la plus connectée au système de partis national, l’image est différente. Le FN a déposé des listes dans 160 communes sur 242, comme l’indique le tableau 1. 

C’est certes un saut significatif par rapport au premier tour des élections municipales en 2008, où le parti n’avait présenté des listes que dans 43 communes sur 235, mais cela n’égale pas la couverture affichée lors du premier tour des municipales de 1995, où il était présent dans plus de 180 communes (sur 225). En revanche, comme lors des élections de 1995, le FN est présent dans la quasi-totalité des villes de plus de 100.000 habitants: seules Montreuil, Saint-Denis (Seine Saint-Denis) et Argenteuil (Val d’Oise) manquent à l’appel. 

La couverture territoriale du FN lors de ces élections municipales est donc particulièrement élevée. Dans ce contexte, le fait qu’il obtienne ses meilleurs scores moyens, dans les communes dans lesquelles il est présent, est le signe d’une forte vitalité électorale.

Tableau 1: le score du FN au premier tour des municipales dans les villes où il présente une liste

NB: La colonne «présence» indique le nombre de villes dans lesquelles le FN est représenté. Paris, Lyon et Marseille sont traitées commune une unité, même si le FN y présente systématiquement 20, 9 et 8 listes (soit autant que d’arrondissements ou secteurs).

Des scores qui égalent le record de 1995

Avec un score moyen de 14,6% des suffrages exprimés pour les 583 listes présentes dans les communes de plus de 1.000 habitants, le Front national a obtenu un score significatif, qui a focalisé l’attention de la plupart des observateurs au soir du premier tour.

Il n’est pas possible de comparer strictement ce score national avec les élections précédentes en raison de la modification de la loi électorale pour les villes de 1.000 à 3.500 habitants. En revanche, il est possible de le faire pour les villes de plus de 30 000 habitants. 

Et dans ces villes, le FN se redresse très nettement par rapport aux élections de 2001 et 2008, retrouvant son niveau du premier tour des élections municipales de 1995, comme l’indique le tableau 1: les listes du FN recueillent en moyenne 13,6% des exprimés, soit une très légère progression par rapport aux 12,8% de 1995. Sur cette base, difficile de parler d’une percée historique, ou d’un «FN triomphal», comme l’affirmait la une du Monde du 25 mars 2014. 

La dynamique est d’ailleurs moins forte si l’on se concentre uniquement sur les plus grandes villes, les villes de plus de 100.000 habitants, avec un score moyen de 12,3% (contre 12% en 1995). Il n’en reste pas moins que le FN obtient des résultats moyens nettement supérieurs à ceux de 2001 et 2008, confirmant au passage que sa capacité à présenter des listes constitue un indicateur de sa vitalité électorale.

Au final, 138 listes présentées par le FN dans les villes de plus de 30.000 habitants (ou dans leurs arrondissements/secteurs) ont franchi la barre des 10% nécessaires pour se maintenir au second tour. Mais dans 32 d’entre elles, le scrutin s’est joué dès le premier tour[2], de sorte que 106 listes FN pourront effectivement se maintenir au second tour.

Une capacité de se maintenir retrouvée

Cette capacité de se maintenir, qu’il y ait ou pas un second tour, peut être comparée avec les élections précédentes. En 2014, le FN dépasse donc la barre des 10% des suffrages exprimés dans 138 communes (ou arrondissements/secteurs de Paris, Lyon et Marseille) de plus de 30.000 habitants sur les 194 dans lesquelles il était présent, soit dans 71,1% des cas. 

Ces chiffres sont légèrement plus hauts que ceux de 1995, comme l’indique le tableau 2, mais il n’y a rien de fulgurant: à l’époque, le parti dépassait 10% des suffrages dans 142 communes de plus de 30.000 habitants dans lesquelles il avait présenté des listes, soit 65% des cas. Dans les villes de plus de 100.000 habitants, le FN ne dépasse le seuil de 10% des suffrages que dans 55,7% des cas, ce qui représente cette fois un recul par rapport à son record de 1995. Ce résultat confirme que le FN ne se redresse pas autant dans les villes de plus de 100.000 habitants que dans l’ensemble des villes de plus de 30.000 habitants.

Tableau 2: la capacité du FN à se maintenir au second tour des élections municipales

NB: Chaque arrondissement ou secteur de Paris (20), Lyon (9) et Marseille (8) est traité comme une seule unité.

Bilan avant le second tour

Au final, le premier tour des élections municipales de 2014 confirme le redressement du FN entamé au cours du précédent quinquennat, à la suite de son effondrement lors des élections de 2007. Tout comme le premier tour de l’élection présidentielle de 2012 a marqué son retour à son sommet historique, obtenu en 2002, le premier tour des municipales marque son retour à son plus haut niveau, obtenu en 1995. Il reste à analyser plus en détail les transformations de sa géographie électorale, avec la confirmation de son ancrage dans le Sud-Est du pays, son renforcement dans le Nord-Est, et son redressement limité dans les grandes métropoles.

Florent Gougou et Simon Persico

[1] Le décompte des listes FN pour les élections de 2014 se fait sur la foi des étiquettes du ministère de l’Intérieur. Cela explique l’absence de quelques listes FN, étiquetées différemment par les services du ministère et permet de comprendre pourquoi le nombre de 583 est légèrement différent de celui annoncé par Marine Le Pen (597). Retourner à l'article

[2] La liste de ces villes est la suivante: Agen, Alès, Antibes, Arras, Bourg-en-Bresse, Cagnes-sur-Mer, Caluire-et-Cuire, Cambrai, Chalon-sur-Saône, Compiègne, Epinal, Haguenau, Le Cannet, Le Havre, Les Mureaux, Liévin, Lyon 6, Marcq-en-Barœul, Marignane, Marseille 4, Meaux, Meyzieu, Montélimar, Orléans, Sainte-Geneviève-des-Bois, Saint-Quentin, Saint-Raphaël, Suresnes, Toulon, Troyes, Versailles, Wattrelos. Retourner à l'article

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