FranceMunicipales 2014

Vénissieux, de la marche des beurs au vote néonazi

Mathieu Martiniere, mis à jour le 26.03.2014 à 14 h 23

Au premier tour des municipales, l’abstention a dépassé les 55% à Vénissieux, la ville de naissance de la Marche des Beurs et une liste ultranationaliste a même atteint le second tour. Au pied des tours de la troisième commune du Rhône, la révolution urbaine cache une grande misère sociale.

Destruction d'une barre d'immeuble aux Minguettes en 1994. REUTERS

Destruction d'une barre d'immeuble aux Minguettes en 1994. REUTERS

Comme un lendemain de grosse gueule de bois. Lundi 24 mars 2014, Vénissieux, 60.000 habitants et troisième commune du Rhône, s’est réveillée avec une abstention record de 55,75% (contre 51,75% en 2008).

Quelques heures après le premier tour des municipales, le mal de tête a empiré avec la présence d’une liste ultranationaliste au second tour (11,49%), menée par les parias de l’extrême droite, Alexandre Gabriac et Yvan Benedetti. 1.408 bulletins dans l’urne pour deux candidats rejetés par le Front national de Marine Le Pen. Malgré la présence de 19 faux candidats sur la liste, le préfet du Rhône n’a pas réussi à faire invalider la candidature de cet incroyable duo néofasciste de second tour.

«On a une liste avec des candidats qui faisaient la quenelle sur les marchés!»

Près de la mairie communiste et des lignes récentes du tramway, Nacer, jardinier, est amer. La veille, il s’est porté volontaire au dépouillement dans le bureau de vote du quartier Anatole-France. Mais les Vénissians ne se sont pas mobilisés.

«Il y a un ras-le-bol général. Et une fuite des responsabilités. De la gauche en général, mais aussi de tous les partis. Il y a urgence pourtant. En matière d’emploi et de logement. Mais surtout, la jeunesse a été oubliée et démobilisée.»

«Ici, sois t’es PC, sois t’es rien»

Depuis les émeutes des années 1980, Vénissieux et son célèbre plateau des Minguettes ont pourtant entamé une véritable révolution urbaine. La majorité des tours ont été rasées. Un tramway relie au métro et au centre ville de Lyon. Depuis 2005, le Grand projet de Ville (GPV) de Vénissieux, piloté par l’Etat, le Grand Lyon et la ville, a dépensé 160 millions d’euros dans 70 opérations de réhabilitation, de construction, d’aménagement. Mais les moyens mis sur l’urbain dissimulent une détresse sociale et humaine inquiétante.

Vénissieux reste l’une des communes aux indicateurs sociaux les plus alarmants de Rhône-Alpes. Le chômage frôle les 20%, le double de la moyenne nationale. Il dépasse les 40% chez les jeunes. Selon le bureau d’études Compas, qui a publié une étude sur la pauvreté en janvier 2014 dans les cent plus grandes villes de France, Vénissieux affiche un taux de pauvreté de 32% (contre 14,3% en moyenne), le plus élevé de la région et le 13e rang national.

7.334 ménages vivent sous le seuil de pauvreté, leur revenu médian est de 734 euros par mois, et le parc de logements sociaux atteint les 50%. Selon la mairie communiste, 14,3% de la population est bénéficiaire du RSA, contre 5,7% dans le département du Rhône. Dans cette ville ouvrière, les plans sociaux sont tombés, durement et durablement, ces dernières années: Veninov, Bosch, Mory Ducros… et  bientôt Renault Trucks.

Vénissieux, bastion communiste depuis plus de 90 ans, a été administré pendant un quart de siècle par le charismatique et ex-député André Gérin. Mais maire depuis 2009, Michèle Picard, candidate pour un deuxième mandat, apparaît moins légitime que son mentor dans les rues de Vénissieux. «Elle n’a pas été élue et a été mise en place par Gérin. Les gens n’ont apprécié ça», explique Gilles, au Café de la Paix, bistrot bien connu et couru par les édiles de gauche de la Ville. Derrière son comptoir, un serveur lâche, amer:

«Ici, soit t’es PC, sois t’es rien.»

A Vénissieux, copinage et conflits d’intérêts font souvent bon ménage avec la municipalité communiste. Ainsi de l’affaire de la Sacoviv, l’organisme de logement social de la Ville. En octobre dernier, le mensuel Lyon Capitale a révélé que le parquet financier de Lyon avait ouvert une enquête pour délit de favoritisme contre la Sacoviv. Son directeur a été licencié deux mois plus tard.

Même s’il affirme n’avoir été mis au courant que courant 2013, Lotfi Ben Khelifa, le candidat PS aux municipales, était vice-président de la Sacoviv au moment des faits. Surnommé «LBK» ou «l’Obama des Minguettes» en raison de sa couleur de peau, le jeune et prometteur socialiste a été désavoué dans les urnes lors du premier tour avec 15,79% des voix, bien loin des communistes de Michèle Picard (30,72%).

Entre dissidents, mécontents et rebelles, pas moins de 5 listes à gauche se sont affrontées dimanche, du jamais vu dans ce fief communiste, pour une ville plus divisée que jamais. «Je n’y crois plus», souffle Gilles, devant son espresso. Au chômage depuis un an, il n’est pas allé mettre son bulletin dans l’urne.

«On a l’impression que c’est figé. Qu’on aille voter ou non, ça ne va pas changer grand-chose.»

Les oubliés, les invisibles

Pendant l’été 1983, des émeutes éclatent aux Minguettes, l’un des quartiers les plus sensibles de Vénissieux. Toumi Djaïda, un jeune de la cité, est blessé par balle. A l’hôpital, il passe un pacte avec le père Delorme, «le curé des Minguettes». Ensemble, ils décident d’entreprendre une marche pour l’égalité et contre le racisme, jusqu’à Paris. C’est le début de la célèbre «Marche des Beurs», dont un film de Nabil Ben Yadir vient de célébrer l’anniversaire.

Trente ans plus tard, après une récupération politique et la création de SOS Racisme, une liste fasciste, menée par le duo Gabriac-Benedetti, connus pour leurs saluts nazis et leurs croix celtiques, atteint le second tour des municipales. Et plus d’un électeur sur deux n’a pas franchi la porte d’un bureau de vote.

Situé au cœur du plateau des Minguettes, le centre social Eugénie-Cotton multiplie les activités avec les jeunes du quartier. Le bureau du centre social s’est réuni en ce lendemain d’élection.

Nadia Bessard, directrice adjointe, décrit la situation:

«Les jeunes n’ont pas de boulot, pas de formation. Ils ont l’impression d’être les oubliés, les invisibles de la société. Ils ont un discours d’exclu. Avoir 20 ans aux Minguettes, c’est ne pas avoir d’avenir. Se lever le matin et ne pas savoir quoi faire. Donc aller voter, c’est un fossé.»

Travaillant dans une commune où cohabitent plus de 50 nationalités différentes, elle questionne:

«Quand les parents n’ont même pas le droit de vote, comment les enfants peuvent-ils avoir cette démarche-là?»

A Vénissieux, comme dans d’autres villes de la banlieue de Lyon, le tissu associatif s’est délité. «Sur le plateau des Minguettes, la vie associative est nettement en recul. Beaucoup d’associations sont déclarées à la préfecture mais sont fantômes», explique Nadia Bessard. Le lien citoyen, les relations sociales entre différentes communautés, européennes ou maghrébines, très présentes dans les années 1960-70 avec les premières vagues d’immigration, se sont perdues, oubliées.

Félicité Lopez, artiste en bâtiment d’origine portugaise, a toujours vécu aux Minguettes. Elle souffle:

«Il y a moins de confiance, beaucoup d’égoïsme. Quand j’étais petite, on jouait au foot le vendredi soir. Mais aujourd’hui, je ne laisse pas mes enfants dehors.»

Une méfiance entre voisins qui dérive parfois en xénophobie et rivalités ethniques. Au profit de la liste Gabriac-Benedetti. Parmi ses 1.408 votants, des Vénissians d’origine étrangère. Retraitée, Michelle Annarelli témoigne:

«Je vis dans un quartier où il y a beaucoup de personnes d’origine italienne. Et aujourd’hui, le vote Front national est très marqué. Ils se sentent “envahis” par les Maghrébins, c’est le terme qu’ils emploient.»

Elle-même d’origine algérienne, Nadia Bessard soupire:

«On est loin de la solidarité dans les grands ensembles, où les gens se côtoient, font des choses ensemble. On vient d’avoir la commémoration des 30 ans de la Marche. Quand on interroge aujourd’hui les jeunes de 20 ans sur le quartier, on leur demande: pourquoi vous ne marchez pas? Vous êtes dans la même situation qu’il y a 30 ans: inégalité des chances, chômage, pas d’accès à la formation… Mais non, ils sont complètement désenchantés. Car justement, il y a 30 ans, des gens sont partis de Vénissieux et sont allés jusqu’à Paris. Ils ont mis tant d’énergie dans ce mouvement pour au final quoi à l’arrivée?»

Mathieu Martiniere

Mathieu Martiniere
Mathieu Martiniere (22 articles)
Journaliste, cofondateur du collectif We Report
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