Municipales 2014France

Marseille, capitale politique de la France: trois enseignements à retenir du premier tour

Nicolas Maisetti, mis à jour le 28.03.2014 à 9 h 13

Le FN de retour à ses meilleurs niveaux des années 1990, le maintien de l'UMP et la grosse baisse du Parti socialiste.

Patrick Mennucci après son discours le soir du premier tour, le 23 mars 2014. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Patrick Mennucci après son discours le soir du premier tour, le 23 mars 2014. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Le premier tour des élections municipales à Marseille –comme ailleurs, mais peut-être plus encore à Marseille– est une claque. Une claque pour la gauche, une claque pour ceux qui croyaient comprendre quelque chose au sens du «changement».

Et pourtant, ce n’est même pas une surprise: une participation faible, un FN historiquement haut, un PS en butte à un contexte national et local défavorable, un maire sortant qui conserve son avantage. Tous les ingrédients sont désormais réunis pour que la majorité UMP soit non seulement reconduite, mais renforcée dimanche prochain en dépit de l’âge du capitaine, d’un bilan mauvais, d’un programme inexistant et d’un pouvoir usé par 20 ans d’exercice.

Les jours prochains seront propices aux manœuvres et aux mobilisations dans chaque camp. La guerre de position laissera certainement place à de plus amples mouvements.

En attendant, que nous dit le premier tour? D’abord, qu’ils sont si nombreux à tirer les ficelles que tout s’est emmêlé.

1. Un retour en force du FN: back to the nineties

Le FN entretient une histoire particulière avec Marseille. Terre d’élection serait beaucoup dire, mais il y a réalisé quelques uns de ses meilleurs scores dans les années 1990. Le Front y a expérimenté le discours du néo-conservatisme urbain, en réactivant et en ethnicisant la vieille thématique des «classes dangereuses». C’est à Marseille que la construction raciste de la figure de l’immigré comme menace sur l’emploi et la sécurité y a connu le plus de succès (et pas seulement dans les rangs de l’extrême-droite).

Aux législatives de 1986 organisées à la proportionnelle, le FN marseillais recueillait 26% des suffrages et envoyait 4 députés au Palais Bourbon. Deux ans plus tard, lors de l’élection présidentielle, se souvient-on que Jean-Marie Le Pen réalise à Marseille un score supérieur à ceux de Chirac et Barre réunis (28%)? Le chef frontiste s’y fait confortablement élire aux scrutins régionaux et européens.

Lors des municipales de 1989, 1995, 2001, il oscille entre 13 et 19%. Il a fallu la scission mégrettiste pour porter un coup d’arrêt à sa progression. Depuis lors, le FN marseillais est un parti sans structure militante ni chef de file. En 2008, il dépasse à peine 8% sur l’ensemble de la ville et ne conquiert qu’un siège au conseil municipal. Mais, lors des scrutins intermédiaires, il progresse et parvient à se maintenir partout lors des élections cantonales de mars 2011.

En 2012 lors des présidentielles, Marine Le Pen y avait talonné Nicolas Sarkozy (21,2% contre 26,9%). Cette fois, non seulement les candidats FN seront présents au second tour là où cela est encore possible (c’est-à-dire dans tous les secteurs, sauf dans celui du maire sortant réélu au premier tour dans les 6e et 8e arrondissements), mais ils occupent la deuxième place dans la moitié des secteurs. Leur leader arrive même en tête dans le 7e secteur (13-14e arrondissements, quartiers nord).

Total FN à l’échelle de la ville: 23,2% contre 8,8% en 2008

2. L’effondrement du PS: où sont passées les forces militantes?

A quoi tient l’effondrement du PS?, se demande-t-on partout dans les rédactions et les staffs de campagne. Mais effondrement y a-t-il, peut-on rétorquer avec une pointe de provocation. En effet, en 2008, le candidat socialiste, Jean-Noël Guérini, avait profité de l’Union de la Gauche pour réaliser, à l’échelle de la ville, 39,1%.

Cette année, si l’on ajoute les voix des listes socialistes avec les «partenaires» du Front de Gauche et de Pape Diouf (même si celui-ci a annoncé lundi soir qu’il souhaite «ne rien faire»), on obtient: 20,8% (PS) + 7,1% (FDG) + 5,6% (Changer la donne, Pape Diouf), soit: 33,5%.

Le recul est donc certain, mais il n’est pas vertigineux: environ 20.000 voix. Si l’on observe maintenant les scores des listes UMP, la chute est comparable: 41% en 2008 contre 39,1% en 2014: - 4,6 soit un recul de 13.500 en voix. Plusieurs facteurs peuvent expliquer le recul des listes socialistes. Outre l’autonomie du Front de Gauche et l’irruption de Pape Diouf, la présence de listes montées de toute pièce par le tout puissant banni Jean-Noël Guérini, en particulier dans le très symbolique 2e secteur (2e et 3e arrondissements) a accentué les divisions de la gauche.

Le contexte national marqué par l’impopularité et les manques de résultat du gouvernement ont incontestablement eu une influence, même si personne n’est capable de dire précisément dans quelle proportion. Un élément est souvent souligné mais rarement discuté: la question de l’autorité de Patrick Mennucci sur ses colistiers. S’il est souvent présenté comme un homme clivant et autoritaire, il n’a jamais su/pu imposer ses vues sur les têtes de listes dans les secteurs si bien que tout s’est passé comme si huit mini-campagnes s’étaient déroulées sans cohérence, ni concertation.

Dans les 15e et 16e, Samia Ghali a fait une campagne en solo, sans reprendre sur ses affiches le logo et les slogans de Patrick Mennucci, son rival à la primaire. Elle n’a pas fait de meeting, préférant démarcher les habitants lors de visites sur le terrain. L’image, dimanche soir, de son intervention isolée à la tribune a frappé plus d’un observateur qui y voyait le symbole d’une campagne solitaire.

Finalement, il n’y pas jusqu’aux bastions les plus solidement et historiquement ancrés à gauche qui ne soient menacés par le FN et/ou la droite. Les seuls endroits où elle limite le recul sont ceux qui sont le plus marqués par l’héritage guériniste: le 2-3 avec Lisette Narducci au ban du PS [qui a annoncé son ralliement à la liste menée par la droite au deuxième tour, NDLR] et le 15-16 avec Samia Ghali (31,7%).

Total PS à l’échelle de la ville: 20,8% contre 39,1% (Union de la Gauche) en 2008.

3. Le maintien spectaculaire de l’UMP: l’arnaque du «changement»

On l’a dit l’UMP aussi a reculé, mais ce n’est rien au regard de la soirée quasi parfaite vécue par l’équipe sortante. Le clou aura certainement été la victoire dès le premier tour du chef pour 33 petites voix. Le reste de la néo-baronie gaudinienne se sera très bien comportée pendant la campagne où pas une tête ne dépassait et à l’issue du scrutin où pas une voix ne manque.

Les Morraine, Vassal, Boyer, Gilles et Caradec ont réalisé l’exploit de battre campagne sans la faire. Pas un mot sur le programme (inexistant), pas grand chose sur un bilan (mauvais). Ils ont poussé l’ironie jusqu’à inventer le slogan le plus improbable depuis le fameux «A Chicken in Every Pot. A car in every garage» d’Herbert Hoover à la fin des années 1920.

Personne ne sait qui de Jean-Claude Tapenade, le candidat fictif de Marseille 3013 (les animateurs du Off de la Capitale européenne de la culture), ou de Jean-Claude Gaudin a emprunté son slogan à l’autre. Qui de la «Force de l’Inertie» ou de la «Force du Changement» est le plus ironique. Voilà qui interrogera pendant longtemps tous ceux qui se pencheront sur le sens du «changement» devenu l’instrument rhétorique le plus efficace de l’immobilisme.

Et pourtant, ils sont peu à nier que «Marseille a changé», et son visage s’est objectivement modifié même si la mairie n’y est pour rien: semi-piétonnisation du Vieux-Port (communauté urbaine de Marseille-Provence Métropole), refondation de la façade portuaire avec ses musées et son esplanade rendu aux piétons (État et Marseille-Provence Capitale européenne de la culture, opération dirigée par la Chambre de commerce), nettoiement de la rue de la République rendu aux promoteurs et du Panier vendu aux tours opérateurs (Etablissement public Euroméditerranée).

Ce n’est pas le plus mince exploit de la majorité sortante d’avoir réussi à vendre aux électeurs le même produit vendu aux touristes. Finalement, l’élection qu’on attendait serrée partout est jouée avant d’avoir commencé. Gaudin, lui, est réélu dès le premier tour dans le 6-8, avec 50,1% des voix...

Total UMP à l’échelle de la ville: 37,6% contre 41% en 2008.

Nicolas Maisetti

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