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«The Wire», «Girls» et maintenant «Looking»: question minorités, HBO peut mieux faire

Matthieu Foucher, mis à jour le 14.04.2014 à 12 h 35

HBO, c'est la chaîne américaine qui a donné les séries parmi les plus innovantes depuis des années. Après Baltimore et les filles de New York, voilà les gays de San Francisco. Oui, mais. Il y a un mais.

«Looking» / HBO

«Looking» / HBO

Le 9 mars était diffusé aux Etats-Unis le dernier épisode de la saison 1 de Looking, une production récente d’HBO qui raconte l’histoire de Patrick, Dom et Agustín, trois amis de San Francisco. Détail qui a son importance: les trois hommes ont la particularité d’être gays.

Parmi les têtes pensantes de la série, endossant les rôles de producteur exécutif, réalisateur et scénariste, on retrouve notamment Andrew Haigh, le trentenaire britannique à l’origine de Weekend. Son film, bien que relativement confidentiel, avait été acclamé par la critique lors de sa sortie en 2011 (personnellement, je l’avais trouvé gris et triste pour des raisons bien résumées ici, mais passons).

Looking, qui centre donc sa narration autour de trois homosexuels, confirme la volonté d’HBO de représenter davantage les minorités dans ses programmes: on pensera par exemple à Sex and the City (qui raconte l’histoire de quatre femmes à New York), à The Wire (au casting majoritairement noir), à Game of Thrones (l’adaptation des romans de George R. R. Martin portant à l’écran des personnages qui restent rares dans les fictions grand public, dont Tyrion Lannister est le meilleur exemple), mais surtout à la plus récente Girls.

Car, malgré les négations répétées de la prod sur le fait que non, «Looking n’est pas un Girls gay», on ne peut s’empêcher de constater que les deux séries ont quelques points communs.

Une vision décomplexante de la sexualité

Girls, créée par Lena Duham, a le mérite de donner une vision réaliste de la sexualité de ses héroïnes et d’enfin oser montrer des corps (ou du moins un) ne correspondant pas aux standards de beauté dominants: la jeune femme, qui y tient aussi le rôle principal, apparaît à moitié nue dans une bonne partie des épisodes et a toujours revendiqué le côté militant de son œuvre.

Girls a ainsi créé de nombreuses discussions sur la représentation des corps des femmes à la télévision. 

Looking, dans un autre registre, touche aussi à quelques tabous. Dans la première saison, la série n’hésite pas à montrer des hommes en pleins ébats et nous parle «butt shame» («la honte du cul»), soulevant d’ailleurs ici ou quelques débats sur Internet. Elle aborde aussi rapidement la question de la masculinité et de l’homophobie intériorisée, du rapport parfois compliqué avec une identité gay avec laquelle il faut composer.

Là où l’œuvre marque des points, c’est aussi dans la façon dont elle évoque des sujets plus universels, tout en gardant cette résonnance particulière qu’elle peut avoir chez les homos: le couple, la relation avec les parents, la drogue, les années qui passent et la jeunesse qui se fane.

Comme Girls, elle vise un audimat large tout en préservant le point de vue de ceux qui la racontent (Girls étant une série de filles, mais pas que; Looking étant une série de gays, mais pas que).

Mais, comme Girls justement, ce point de vue qu’elle nous propose est en fait bien particulier... et donne lieu à de nombreuses critiques.

Des castings dramatiquement Wasp

L’œuvre de Dunham, en effet, a fait l’objet d’une polémique houleuse sur le peu de place laissée aux minorités ethniques: les héroïnes y sont toutes blanches (et plutôt privilégiées), un choix étonnant pour une histoire censée se dérouler à New York et plus particulièrement à Brooklyn.

Agacés, certains commentateurs et critiques ont reproché à la série d’être bien moins universelle que son nom ne le laisse entendre, suggérant même ironiquement qu’elle aurait dû s’appeler «White Girls».

De la même manière, le pilote de Looking a fait parler de lui du bruit pour la pâleur de son casting qui, à San Francisco, fait tâche.

La série adopte en effet un point de vue particulièrement Wasp alors que, selon le recensement de 2012, les blancs non hispaniques ne représentent que 42% des habitants de la ville. Les Asiatiques, qui représentent 34,2% de la population, sont quant à eux les grands absents de cette histoire.

Looking / HBO

Bien sûr, il ne s’agit pas ici de promouvoir une politique hypocrite de quotas ou de suggérer l’introduction d’une «token minority», mais de s’étonner du choix d’un tel cadre dans une ville qui, comme le rappelle Justin Huang dans une tribune du Huffington Post, est justement celle où «viennent les gays pour y trouver de la mixité».

«San Francisco est un paradis pour les hommes gays de couleur, et pourtant HBO nous le dépeint blanc dans un remake de Queer as Folk.»

Si la série se rattrape légèrement avec le personnage de Richie et le début d’une réflexion sur l’identité latino, on regrettera qu’HBO n’ait pas décidé de faire un vrai pas en avant: donner directement la parole à des queers of color.

Ainsi, la chaîne aurait pu offrir une réelle visibilité à ceux qui ont des choses à dire mais qu’on entend pourtant bien peu, qui se trouvent au croisement de deux minorités (intersectionnalité, j’écris ton nom).

Dommage.

Et derrière les caméras?

Les critiques adressées à Girls et à Looking sont loin d’être spécifiques à ces productions, mais ces deux cas illustrent bien la complexité des questions qui touchent à la visibilité des minorités dans les médias.

D’une façon générale, un constat reste évident: plus qu’à l’écran, c’est surtout derrière les caméras que les minorités doivent trouver leurs places.

Le principal souci d’HBO? Ses séries restent majoritairement pensées par un groupe minoritaire –pourtant dominant– bien précis... Vous me voyez venir?

La critique télé Maureen Ryan, dans une étude s’intéressant aux comédies dramatiques d’une heure d’HBO (celles-ci ayant fait la renommée de la chaîne), explique par exemple qu’entre 1975 et 2014, 34 des 38  personnes à l’origine de ces productions étaient des hommes blancs. Parmi les quatre restant, seulement trois femmes blanches et un homme noir.

Looking / HBO

Si la chaîne affirme être consciente de ce problème et tente, à travers son programme HBOAccess, de repérer des talents issus de la diversité, le chemin à parcourir reste long.

D’ailleurs, la télévision et la façon dont elle rend visibles ou invisibles certaines populations ne sont après tout que le reflet des discriminations qui marquent une industrie et même une société toutes entières.

En intégrant des problématiques comme l’âge, la classe sociale, le handicap ou l’identité de genre, on réalise à quel point ce questionnement semble sans fin.

Abandonnons alors ce prisme un instant pour en revenir à Looking et la juger sur son contenu.

«Looking»: un lancement mou

Car, même au-delà des questions qu’elle pose, des espoirs ou frustrations qu’elle provoque sur les représentations des minorités, la première saison de Looking laisse une impression mitigée en partie liée à son cadre et sa narration.

Loin des univers déjantés de Gregg Araki ou de l’insolence pop légèrement prétentieuse de Xavier Dolan, Looking s’ancre dans le réel. De façon presque obsessionnelle, Andrew Haigh veut faire comprendre une chose à ceux qui l’ignoraient encore: les gays sont des gens normaux.

Certes. Message reçu. Pas question ici de satire ou d’un début de critique sociale.

Ses personnages, un concepteur de jeux vidéo, un artiste raté et un barman quarantenaire, n’ont rien de marginaux ou de folles. Ils sont ordinairement racistes, ont des aspirations rationnelles, des soucis avec leur boulot, des rendez-vous galants foireux et sans doute mauvaise haleine le matin.

Malheureusement, à force d’être tellement banals, ils deviennent un brin ennuyeux, par moment même exaspérants et finalement peu attachants. Au bout d’une saison, on n’en sait toujours pas grand-chose.

Looking / HBO

Les huit premiers épisodes sont tellement inégaux que, si deux ou trois sont réussis et redonnent du souffle à la série, certains rendraient presque pénible un format pourtant court (25-30 minutes).

On peut dire qu’Haigh nous avait prévenu:

«Looking n’a pas le même ton, ni le même genre de narration, et n'aborde pas les mêmes choses que Girls. Au départ, cette comparaison ne me gênait pas, mais le risque, c’est que le public s’attende à une ressemblance et que ses attentes soient déçues.»

Il est peut-être là, le problème: si Girls est en partie portée par l’attendrissante et dynamique Lena Dunham, Looking, de son côté, manque peut-être de personnalité, de caractère, d’une véritable signature.

Plus généralement, quand on est habitué aux productions d’HBO (et à une certaine télé américaine), leurs personnages complexes et surprenants, leurs situations piquantes, drôles ou inattendues, leurs façons de jouer avec l’audience, on se dit que la petite nouvelle, elle,  paraît fade.

Au point qu’on finit par se demander si le casting de la série, pour toucher à un sujet à la fois aussi sensible et aussi riche, n’est pas une erreur. Espérons que la saison 2, qui a été signée récemment, vienne prouver le contraire.

Matthieu Foucher

Matthieu Foucher
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Journaliste
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