FranceMunicipales 2014

L'abstention aux municipales n'est pas exceptionnelle, elle marque l'évolution du rapport au vote: du devoir au droit

Grégoire Fleurot, mis à jour le 25.03.2014 à 10 h 50

L'abstention au premier tour des municipales, proche de 40%, est une conséquence du renouvellement générationnel. Elle montre surtout que désormais, on choisit à quel scrutin on participe.

Dans un bureau de vote à Marseille le 23 mars 2014, REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Dans un bureau de vote à Marseille le 23 mars 2014, REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Au lendemain du premier tour des élections municipales, le niveau record de l'abstention est au centre de toutes les analyses.

Si on ne connaît pas encore le chiffre définitif officiel, le ministère de l'Intérieur a calculé à une heure du matin une abstention à 38,62% sur plus de 22,5 millions de bulletins dépouillés, tandis que l'institut Ipsos l'estime à 39,5%.

Le chiffre final peut encore évoluer d'un demi-point de pourcentage, mais il battra quoi qu'il arrive le précédent record pour un premier tour des municipales, établi en 2008 avec 33,5% d'abstention. C'est même la cinquième fois d'affilée que le premier tour des municipales bat le record d'abstention:

Mais la seule comparaison avec les autres premiers tours d'élections municipales ne donne pas toutes les clés historiques pour analyser l'abstention de dimanche soir sur le long terme. Le graphique ci-dessous, mis au point par Vincent Tiberj, chargé de recherches à Sciences Po et qui a dirigé l'ouvrage Des votes et des voix, de Mitterrand à Hollande, reprend les niveaux d'abstention à toutes les élections françaises depuis 1959:

Source: Vincent Tiberj. Cliquer sur l'image pour l'agrandir

Cette comparaison remet un peu mieux en perspective le chiffre de l'abstention du premier tour, et montre qu'elle s'inscrit dans une tendance plus générale de hausse de l'abstention à toutes les élections à part les présidentielles. «L'abstention de dimanche soir n'est pas exceptionnelle», confirme Vincent Tiberj.

Pour le chercheur, elle vient en revanche confirmer une tendance lourde que le graphique met bien en évidence: les électeurs français, qui votaient au début de la Ve République par devoir et donc de manière systématique à toutes les élections, se déplacent aujourd'hui beaucoup plus en fonction de l'enjeu:

«Au début de la Ve République, les électeurs se mobilisaient pour toutes les élections et à des niveaux comparables. Mais on voit progressivement monter un vote conjoncturel, et les électeurs ont tendance désormais à plus se mobiliser quand il y a de l'enjeu. La ligne de tendance de l'élection présidentielle, même s'il y a des hauts et des bas, est plate alors qu'elle est à la hausse pour toutes les autres élections. Cela montre qu'on n'est pas sur une crise de la citoyenneté, mais simplement que les gens vont voter quand qu'ils pensent qu'il y a un intérêt. Le vote est devenu un droit et non plus un devoir.»

Le phénomène n'a rien de nouveau, et est constaté par les chercheurs en sciences politiques depuis de nombreuses années. Comment expliquer ce changement d'attitude vis-à-vis du vote?

Une bonne partie de la réponse est à chercher du côté du renouvellement générationnel. Le graphique ci-dessous représente les attitudes de vote lors des élections législatives et de la présidentielle de 2007 en fonction de l'âge:

Source: Stéphane Jugnot. Cliquez sur l'image pour la voir en grand

Pour une fois, les chiffres ne sont pas issus d'un sondage, mais des registres de vote eux-mêmes, ce qui élimine des phénomènes comme la sous-représentation de l'abstention due à son côté incivique et socialement difficile à avouer. On peut voir que, chez les personnes en dessous de 45-49 ans, le vote intermittent est très fort (plus de 40% de la population), tandis que le vote systématique à tous les tours des deux élections augmente fortement à partir de 50 ans.

L'étude des cohortes d'électeurs, c'est-à-dire des comportements de vote en fonction de la période à laquelle les électeurs sont nés, offre une illustration encore plus claire de la tendance des jeunes générations à se mobiliser en fonction de l'enjeu.

Le graphique de gauche ci-dessous montre le comportement des différentes générations à l'élection présidentielle depuis 1988. Les courbes de chaque cohorte sont très proches l'une de l'autre, ce qui prouve que l'abstention à la présidentielle, celles dont l'enjeu est le plus important, ne varie pas beaucoup en fonction de l'âge.

Vincent Tiberj, Les temps changent, renouvellement générationnel et évolutions politiques en France, revue française de sociologie, dec 2013. Cliquez sur l'image pour la voir en grand

Le graphique de droite, qui s'intéresse à l'élection qui est historiquement la moins mobilisatrice, l'élection européenne, montre l'exact opposé.

«On voit un écart énorme en fonction de la génération, commente Vincent Tiberj. Les cohortes les plus anciennes sont des cohortes de vote de devoir chez qui la norme civique est extrêmement importante. Chez les autres cohortes, le vote est devenu un droit que l'on exerce.»

En plus des différences énormes entre les générations dans la participation aux européennes, les deux graphiques montrent aussi l'écart très important entre le vote à la présidentielle et le vote aux européennes chez une même génération. Chez les personnes nées après 1970, l'écart de participation entre la présidentielle et les européennes varie de plus de 30 points, contre huit points pour ceux nés dans les années 1930.

Cette grille de lecture permet de mieux appréhender le record d'abstention de l'élection municipale, qui est traditionnellement la deuxième élection préférée des Français après l'élection présidentielle. Le bond de 33,5% à 39,5% d'abstention entre le premier tour de 2008 et celui de 2014 peut paraître énorme, mais il est bien moins important par exemple que l'explosion bien plus importante de l'abstention entre 2004 et 2010.

Faut-il prévoir une continuation de la participation intermittente au cours des prochaines scrutins nationaux? Si vous attendiez une bonne nouvelle pour la fin, vous serez déçu: le renouvellement générationnel ne risque pas, par définition, de s'arrêter.

«Entre 1988 et 2012, un tiers de l'électorat a été renouvelé, souligne Vincent Tiberj. Ce sont un tiers de personnes votant par devoir en moins, et un tiers de personnes votant selon l'enjeu en plus.»

Attendez-vous à lire encore beaucoup d'articles titrés «abstention record» au cours des prochaines élections européennes, régionales et législatives. 

Grégoire Fleurot

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Journaliste
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