Municipales 2014France

Le Front républicain est un mythe. Et il ne suffit plus pour repousser le Front national

Nicolas Lebourg, mis à jour le 23.03.2014 à 20 h 15

Retour sur cette tradition qui n'en est pas une.

Steeve Briois devant une affiche de Marine Le Pen. REUTERS/Pascal Rossignol

Steeve Briois devant une affiche de Marine Le Pen. REUTERS/Pascal Rossignol

On connaît la chanson. Dimanche 23 mars 2014, 20h01: les candidats non-Front National arrivés en tête de villes à fort vote FN appellent leurs autres concurrents à la «responsabilité» et à respecter la «tradition du front républicain». La polémique enfle et occupe la journée de lundi.

On connaît moins souvent l’histoire de ce fameux «front républicain» dont la «tradition»... n’existe pas. Il y a en fait diverses tactiques et divers temps face au FN. Et cela va déterminer la semaine d’entre-deux-tours et, finalement, une part des résultats.

L’origine du «front républicain» se trouve dans la «discipline républicaine», une tradition qui s’est imposée durant la IIIe République (1870-1940): les formations de gauche soutiennent au second tour celle d’entre elles qui est la mieux placée à l’issue du premier tour. Cependant, la radicalisation de la vie politique après 1918 a fait évoluer la pratique. Les communistes ont un temps décidé de faire cavalier seul.

Mais l’émeute provoquée par les ligues d’extrême droite le 6 février 1934 est interprétée comme une tentative ratée de coup d’Etat fasciste –alors qu’il s’agit d’une tentative réussie de déstabilisation du gouvernement. Quoique le fascisme français se résume à une nébuleuse de groupuscules, son importance en Europe obsède les gauches, et pousse l’Union soviétique à changer de tactique, accordant aux communistes français la possibilité de revenir à des méthodes conciliatrices.

Désormais, la «discipline républicaine» s’attache à l’antifascisme. La question est de prime importance en cet entre-deux-guerres, mais la question de l’unité impérieuse face à la «menace fasciste» va totalement intégrer la culture politique des gauches françaises à long terme.

On ne peut comprendre leur attitude face au Front national si on n'a pas à l’esprit ces décennies de représentation culturelle: être de gauche, pour les gens de gauche, c’est parer à la «menace fasciste». Et si le fascisme n’est pas là, ils tendront à voir en une droite musclée ou une extrême droite non-radicale un «double discours» fasciste qu’il faudrait impérativement «démasquer».

En tous cas, nous voici donc à compter des élections de 1936 avec un «front républicain»... circonscrit aux gauches. C’est la complémentarité des électorats des gauches qui impose cette méthode.

L’alliance des droites

Aux élections municipales de 1977, nul ne se soucie que quelques candidats d’extrême droite soient présents sur des listes de la droite parlementaire. Tout change avec l’émergence du FN lors de la municipale de Dreux en 1983. Jean-Pierre Stirbois, numéro 2 du FN à l’époque, est parvenu à ce qu’il y ait une liste commune des chiraquiens et des lepénistes.

Le slogan de la liste est sans ambiguïté:

«Inverser le flux de l’immigration à Dreux»

La gauche gagne avec seulement huit voix d’avance. On vérifie. On constate qu’il n’y a en fait que 5 voix d’écart et 7 bulletins de plus que le nombre des votants sur la liste d’émargement. L’élection est annulée. On revote. Stirbois mène une liste autonome au premier tour. Il affirme qu’il est le seul à droite à pouvoir récupérer les voix des classes populaires déçues par la gauche de gouvernement. Au premier tour, sa liste FN obtient près de 17% des voix.

Centristes, chiraquiens et lepénistes fusionnent pour présenter une liste unique au second tour. La gauche manifeste et dénonce le «retour du fascisme». Jacques Chirac et Valéry Giscard d’Estaing approuvent publiquement l’alliance. Simone Veil déclare qu’elle s’abstiendrait. Nul «front républicain» n’existe donc. C’est la complémentarité des électorats des droites qui a imposé cette méthode.

Le cordon sanitaire

Cependant, aux européennes de 1984, la liste FN réussit un hold-up sur un électorat de la bourgeoisie conservatrice jusque-là acquise aux droites. Lors de la première cohabitation (1986-1988), Jacques Chirac décide le rétablissement du scrutin majoritaire, afin de priver le FN des députés qu’il a obtenus grâce au scrutin à la proportionnelle. La stratégie dite du «cordon sanitaire» se met en place, avec le refus officiel d’alliances.

Cela souffre des exceptions, tant aux régionales de 1986 qu’aux législatives de 1988. Mais cela fonctionne d’autant mieux que Jacques Chirac a un allié: Jean-Marie Le Pen. Ce dernier est convaincu qu’il lui faut isoler ses propres élus, pour ne pas qu’ils soient tentés de rejoindre des partis plus faciles à porter socialement et distribuant plus de capital social et financier. Au contraire de ce qui est si souvent affirmé (par la droite pour louer Jacques Chirac, par l’extrême droite pour l’admonester), le «cordon sanitaire» est donc une coproduction.

Samuel Maréchal, gendre de Jean-Marie Le Pen (et père de Marion Maréchal-le Pen) théorise l’isolement avec le slogan «ni droite, ni gauche: Français» (emprunté à l’extrême droite radicale). Problème: au sein du FN, Bruno Mégret, le nouveau numéro 2, refuse cette stratégie qui aboutit à l’impuissance de son parti. Il veut passer de la concurrence quant aux électorats à, derechef, la complémentarité. Et c’est en faisant exploser la cordon sanitaire qu’il va provoquer... le front républicain.

La stratégie du chaos

Pour les régionales de 1998, le FN joue habilement. Il propose un contrat d’alliance aux droites sur un programme a minima rédigé par Bruno Gollnisch. Afin de conserver leurs exécutifs régionaux, les barons locaux saisissent cette main dans plusieurs régions, en affirmant n’avoir que faire des diktats des états-majors parisiens.

La gauche manifeste et dénonce le «retour du fascisme». Certains acceptent la main tendue frontiste, d’autres (François Bayrou, Alain Juppé) font valoir qu’ils refusent que leurs partis s’acoquinent au FN. Ils désignent l’existence d’un bloc de partis de gouvernement partageant la compétence et les valeurs de l’humanisme. Cela induit que leur concurrence électorale implique une complémentarité de leurs élus, ne pouvant s’allier avec l’extrême droite. La crise entraîne l’explosion des partis de droite.

Quatre ans plus tard, le 21 avril 2002 entraîne une radicalisation.

Durant l’entre-deux-tours, la gauche manifeste et dénonce le «retour du fascisme». Elle vote pour Jacques Chirac au second tour au nom du «front républicain». La concurrence électorale droite/gauche amène donc les gauches à considérer qu’il faut fusionner tout ensemble «discipline républicaine» et «cordon sanitaire» contre l’extrême droite.

En retour, au FN, les manifestations massives donnent des arguments aux jeunes partisans d’une tactique de «dédiabolisation» (Marine Le Pen, Louis Aliot –futur numéro 2 et compagnon de la précédente, candidat à Perpignan pour les municipales 2014) qui passe, entre autres, par l’accentuation de la dimension sociale du discours.

Le front républicain ramène ainsi le FN isolé à chercher à bloquer une part de l’électorat populaire pour imposer une reconfiguration des droites en sa faveur.

Le chaos des stratégies

La gauche allait s’avérer incapable de reconstruire une offre politique cohérente durant dix ans. Les autres camps sont aussi aveugles: la ligne Buisson allait justifier les transferts électoraux des droites vers le FN et permettre de remobiliser une gauche qui, quand elle ne sait plus exactement ce qu’elle est, conserve l’«antifascisme» comme trait culturel identitaire. Résultat, le désordre est à son comble.

On a vu le PS fustiger un pseudo-fascisme sarkozyste et appeler au «front républicain» lors du second tour d’une récente législative partielle au profit d’un candidat UMP jadis partisan des alliances avec le FN... On parle toujours de «front contre front» au PS, tout en dénonçant l’«UMPFN», et  alors même qu’en cas de duel PS-FN l’UMP est passé au «ni-ni» et que François Fillon envisagea à diverses reprises le «ou-ou». Il s’agit donc de faire front commun tout seul avec un adversaire dont on affirme qu’il est égal à son ennemi... C’est une ligne peu claire, pour le moins.

L’instabilité acquise par le corps électoral a entraîné une incapacité à fixer des modes adéquats de complémentarité et concurrence entre partis hors extrême droite. L’histoire politique démontre que pour tenir son socle électoral, il faut porter un message autonome, différencié des autres.

Un «front républicain» systématisé ne peut que gommer cette différenciation, et peut donner chair au slogan frontiste de l’«UMPS». En revanche, le FN a remis en place la méthode de 1998 pour les municipales de 2014. Il a forgé des listes «Rassemblement Bleu Marine» et propose une «Charte» qui ne mange pas de pain: elle permet des accords au cas par cas. Résultat, il espère conserver son positionnement de pureté (pas d’accord général avec «le système») et obtenir la même bronca locale des élus de droite, et le même chaos dans la classe politique.

Lasse, la gauche manifestera-t-elle et dénoncera-t-elle le «retour du fascisme»? L’une des villes où le FN a le plus de chances est Hénin-Beaumont, où se présente son secrétaire-général Steeve Briois. Il a fait campagne en parlant des places de crèches. Une ligne face à laquelle le «F comme fasciste, N comme nazi» ne sera peut-être pas efficace.

Nicolas Lebourg

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (64 articles)
Chercheur en sciences humaines et sociales
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