Municipales 2014 / France

La faiblesse du FN parisien est une mauvaise nouvelle... pour les antifrontistes

Temps de lecture : 3 min

Le Front national fait de son positionnement anti «culture bobo» un marqueur important: il cible les «cultures dominantes».

La tour Eiffel surplombant Paris /   Romanceor via Wikimedia Commons
La tour Eiffel surplombant Paris /  Romanceor via Wikimedia Commons

Normalisation, crédibilisation, thématiques locales: ce sont les trois axes choisis par le Front national pour les élections municipales. Si cette ligne est parfois bien suivie (Hénin-Beaumont, Perpignan), divers ratés spectaculaires (les candidats «malgré eux») et quelques sondages prometteurs (Béziers) ont retenu l’attention. Mais qu’en est-il dans une ville aussi politiquement et symboliquement importante que Paris?

La ville offre peu d’assise au FN (6% pour ces municipales 2014, contre 3% à celles de 2008, ) et, de plus, Marine Le Pen ne cesse de fustiger les «bobos parisiens». Le FN paraît se contenter de vouloir y engranger la hausse mécanique attendue, pour pouvoir claironner qu’il aura triplé son score.

D’ailleurs, la tête de liste, Wallerand de Saint-Just, ne vit pas à Paris mais à Boulogne, où il y a voté. Catholique traditionaliste, il n’a pas participé aux manifestations contre le mariage pour tous, s’aliénant ainsi les intransigeants qui l’accusent de s’être vendu.

Peu adapté sociologiquement, il a en tous cas tenté de produire un programme local. Il accusait l’équipe sortante d’avoir fait de Paris une ville pour riches et SDF chassant les classes moyennes. Localisme et crédibilité: dans une ville comme Paris, il proposait un volet culturel dans son programme.

Les maires FN élus il y a 20 ans ont eu une politique envers les milieux culturels qui a marqué ces derniers.

Aujourd’hui encore, des candidats FN sont contraints d’exposer qu’ils ne souhaitent pas mettre en cause les politiques culturelles dans leur municipalité. A regarder les bilans des villes FN, il s’agissait pourtant moins d’une position anti-culturelle que d’une réorientation afin de diffuser une «vision du monde» conforme à celle de l’extrême droite, et d’ainsi pérenniser son implantation. Les thématiques ethnoculturelles et nationalistes étaient donc promues.

Un programme qui dénonce plus qu'il ne propose

On les retrouvait implicitement dans le programme de Wallerand de Saint-Just («Supprimer les subventions allouées à des associations à but multiculturel», prohibition des «textes en langue étrangère, non traduits, sur les enseignes»). Mais si les Identitaires locaux usent du slogan «Paris est patrie», le candidat FN peine à différencier esprit parisien et nationalisme français. Il propose de baptiser les rues des noms de «personnalités liées à l’histoire de France ou à la Ville de Paris» et «une Semaine des provinces à Paris, conclue par un grand défilé musical», soit une manifestation qui évoque celle existant à Orléans pour fêter Jeanne d’Arc et qui fut organisée à Paris en 1936 par les communistes.

Quant à la dénonciation du multiculturalisme, outre le fait que la formule de «société multiculturelle» ne vise généralement au FN que la présence des arabo-musulmans, elle omet qu’il s’agit non d’une simple promotion d’un multi-communautarisme mais, d’une part, d’un mode d’intégration civique de quartiers populaires à forte présence immigrée, d’autre part, d’une condition du rayonnement international de Paris –les villes partenaires de Paris ne pourraient réagir positivement au sentiment que leur propre culture est ostracisée dans la capitale française: comme toujours la culture, l’économie, la politique sont des éléments liés.

Se retrouve aussi dans le programme frontiste la dénonciation d’élites prébendées et une demande d’audit des centres Le 104 et La Maison des Métallos. Le thème induit un doute quant à l’éthique de milieux subventionnés et globalement anti-FN (voir l’agit-prop du Théâtre du Rond Point). Il correspond ainsi à un marqueur de dénonciation du libéralisme culturel de la bourgeoisie, financé sur fonds publics.

Le FN cible de la sorte les cultures dominantes, dérivées des contrecultures et de la mondialisation, produites par des professionnels et requérant souvent un préacquis culturel, au bénéfice de cultures plus populaires et traditionnelles, censées correspondre à des Français «de bon sens» et à une pratique amatrice. Cela permet de lier tout ensemble conservatisme des valeurs, antifiscalisme et populisme.

Wallerand de Saint-Just omet par ailleurs que ces deux équipements n’ont pas été instaurés dans les quartiers bourgeois. En ciblant ces établissements, qui visent justement à ce que la culture ne soit pas un monopole des personnes aisées, il semble désigner tout à la fois la mixité sociale et la mixité culturelle. Cette fusion des réactions artistique et politique doit électoralement compenser le fait que ces propositions ne sont que peu capables de générer une plus-value touristique et culturelle. Résultat, ce programme dénonce plus qu’il ne propose.

La «professionnalisation» du FN est ainsi encore en chantier, soulignant comment des zones entières du territoire national demeurent difficiles pour lui. Ces failles géographiques sont aussi sociologiques: seuls 8% des «professions intellectuelles» ont voté Marine Le Pen en 2012.

Dès lors, les villes comme Paris qui concentrent capital économique et culturel n’ont qu’un FN anecdotique. Celles qui se sentent abandonnées face à la mondialisation lui fournissent ses vitrines. Les difficultés du FN sont ainsi, in fine, retournées en signe qu’il représente «les oubliés» contre les «bobos». En somme, la faiblesse électorale et programmatique du FN parisien est, paradoxalement mais structurellement, plus une mauvaise nouvelle pour les antifrontistes que pour les lepénistes.

Nicolas Lebourg

Nicolas Lebourg Chercheur en sciences humaines et sociales

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