Double XFrance

Le problème des hommes avec les sages-femmes hommes

Nadia Daam, mis à jour le 24.03.2014 à 15 h 25

Un père blogueur refuse qu'un sage-femme touche «la chatte à sa femme». La preuve que la domination masculine va se nicher jusque dans l'utérus des femmes.

Une femme prête à accoucher, dans un hôpital allemand. REUTERS/Michaela Rehle

Une femme prête à accoucher, dans un hôpital allemand. REUTERS/Michaela Rehle

La technique est éprouvée.

Vous êtes blogueur, et vous souhaitez débiter un tissu de propos machistes, réactionnaires et misogynes mais avec l'air de ne pas y toucher.

Il y a alors deux trois astuces à adopter:

  • Truffez votre texte de mots trash. Appelez un vagin une «chatte» ou une «shneck». C'est bien: ça fait détendu, impertinent, jeune. On ne pourra pas vous reprocher d'être un vieux réac, puisque vous parlez comme un jeune acteur de stand-up. Ce champ lexical et les quelques blagues que vous aurez pris soin de glisser ici et là vous permettront  de dégainer le très efficace argument du «c'est du second degré» en cas de critiques. Par exemple, n'hésitez pas à comparer une femme qui accouche à une vache qui met bas. LOL.
  • Dédouanez-vous d'emblée de toute vélléité de polémique en assurant vouloir simplement partager une tranche de vie. Dites: «Je ne vais pas lancer un débat pour ou contre, je partage simplement mon expérience et mon point de vue». Et surtout, ne manquez pas de vous étonner si vos lecteurs s'indignent de vos propos.
  • Si malgré tout, une bande d'hystériques vous invectivent sur Twitter, faites-leur comprendre qu'ils sont dénués de tout sens de l'humour, et au besoin, jouez les incompris.

Papa Moderne a bien révisé son petit manuel du «je suis pas macho, je suis rigolo».

Dans un billet sobrement intitulé «La chatte à ma femme», il raconte que le jour de l'accouchement, sa femme a été examinée par Bruno, un étudiant sage-femme. Il raconte surtout comment cet examen l'a mis hors de lui.

«Je ne voulais pas qu’un sage-femme homme s’occupe de l’accouchement.

Je n’ai aucun souci à ce qu’un médecin homme ausculte ma femme, au contraire (bouh, c’est moche) mais j’appréhendais que ça se passe devant moi.»

En revanche, la présence d'un homme gynécologue ne le gêne pas car:

«Il y a une certaine distance entre le médecin et son patient. Une distance qui n’existe pas chez les infirmiers ou les sages-femmes C’est d’ailleurs cette proximité qui fait la noblesse de la profession.»

Ce qui est totalement faux. Il existe des gynécologues très chaleureux et des sages-femmes très distants. Mais dans son esprit, les sages-femmes sont des genres de fées penchées sur le lit de la parturiente. Des fées déprourvues de pénis. 

«Je n’ai aucun souci à ce qu’un médecin homme ausculte ma femme, au contraire (bouh, c’est moche) mais j’appréhendais que ça se passe devant moi.»

Le sage-femme étant stagiaire, l'auscultation dure un peu plus longtemps que lorsqu'elle est effectuée par la sage-femme qui l'accompagne. Et d'après Papa moderne, le sage-femme s'est volontairement attardé et «égaré» dans l'utérus

«Je ne suis pas d’un naturel jaloux. mais là le gars n’ausculte pas, il squatte les lieux.»

Papa Moderne accuse donc le sage-femme d'abuser sexuellement de sa femme.

Erotisation du corps

Reposons les bases de la situation, sa femme (qui n'a pas droit à un prénom ou même un pseudo dans le billet, c'est une «chatte». Point.) se prépare à accoucher et subit un banal examen du col de l'utérus. Mais Papa Moderne voit dans cet acte médical une tentative de séduction ou un «pelotage» dès lors qu'il est pratiqué par un homme. Il se dit lui-même «jaloux» du sage-femme à ce moment précis. LOL.

C'est-à-dire que même au cours d'un accouchement, l'appareil génital de la femme est nécessairement sexué et potentiel objet de convoitise. (Comme c’est un papa moderne, on ne lui fera pas l’affront de lui rappeler ce qu’il sait: à savoir que l'utilisation du terme «chatte» est par ailleurs totalement inapproprié puisque c'est le col de l'utérus qui est examiné et non le vagin ou les lèvres).

Il raconte que la sage-femme qui accompagne le sage-femme a demandé son autorisation à la parturiente mais aussi consulté du regard le futur papa pour vérifier que ce dernier était d'accord pour qu'un homme pratique un examen médical sur sa compagne. Pourquoi donc consulter le mari? La femme, et donc la patiente, n'est-elle pas la seule à pouvoir accepter ou refuser? Que se serait-il passé si Papa Moderne avait d'emblée exigé le départ du sage-femme?

La sage-femme a elle-même une responsabilité dans tout cela. Notons d'ailleurs que certains commentaires sont à la hauteur du billet et de l'attitude de la sage-femme.

Ton vagin m'appartient

Ce billet démontre surtout comment un homme peut, de manière totalement assumée, estimer que l'appareil génital de sa femme lui appartient. Autrement dit qu'il a le droit de disposer du corps de sa femme comme bon lui semble et de décider avec qui le partager ou non.

Autrement dit, sa femme n'est qu'une sorte de locataire du vagin, lui en est le propriétaire.

Et la grossesse, l'accouchement ou la maternité sont des périodes propices à cet accaparation du corps des femmes par les hommes. L'allaitement en est un parfait exemple. La dernière étude Epifane, (Epidémiologie en France de l'alimentation et de l'état nutritionnel des enfants) révélait qu'une perception positive de l’allaitement maternel par le conjoint serait un des facteurs favorisant sa pratique.

Ainsi, des femmes choisiraient d'allaiter parce que leur conjoint les y enjoigne. Mais ça marche aussi dans l'autre sens. Combien de fois avons-nous entendu un homme déclarer que sa femme n'allaiterait pas au sein parce qu'il «ne voulait pas partager». Pire, on a aussi entendu des femmes être gênées à l'idée d'allaiter parce que cela déposséderait leurs compagnons de leurs «joujoux».

Il en est donc de l'utérus comme des seins: ils sont uniquement des objets sexuels que certains hommes consentent ou non à prêter.

Ce sentiment de propriété peut d'ailleurs s'étendre au corps des femmes tout entier puisque certains hommes estiment àvoir un droit de regard sur la longueur des jupes de femmes.

La culture du gynécée

Enfin, ce billet illustre parfaitement la manière dont les clichés restent parfaitement ancrés dans l'imaginaire collectif quant il s'agit de genre.

Dans le cadre de l'ABCD de l'égalité, les questions «Une femme peut-elle être maçon?» «Un homme “sage-femme”»? sont posées aux enfants. La réponse est oui, mais:

La profession n'a été ouverte aux hommes qu'en 1982 et sur les quelque 20.000 sages-femmes qui exercent en France, ils ne sont que 200 hommes. Nombreux sont ceux qui racontent que le regard posé sur eux reste très méfiant. Certains racontent également avoir été empêché de pratiquer souvent pour des motifs religieux, mais pas toujours, comme le démontre parfaitement le billet dont on parle.

Mais les hommes sages-femmes sont surtout victimes d'une énorme méprise sémantique.

Même si l'étymologie est contestée, l'expression «sage-femme» ne se réfèrerait pas à la praticienne mais à la patiente. Il désigne la sagesse de celui ou celle qui devient mère. D'ailleurs le terme anglais est «midwife»: avec la femme (qui accouche).

Papa Moderne et d'autres, tout en réclamant (et c'est légitime) le droit d'être impliqués pendant la grossesse et l'accouchement, semblent tout de même estimer tout cela doit rester une affaire de femmes. En 2014, les femmes devraient encore accoucher dans une sorte de temple, de gynécée. Mais où les hommes auraient le droit de faire pipi pour marquer leur territoire.

N.D.

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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