FranceMunicipales 2014

Aux municipales, les «corbeaux» se mettent à Twitter

Olivier Faye, mis à jour le 21.03.2014 à 14 h 06

La campagne a vu se multiplier dans différentes villes des comptes anonymes qui livrent en «off» informations et vacheries sur les candidats. Infiltrés, ou simples observateurs caustiques de la vie locale, ils sont parfois alimentés par les hommes politiques eux-mêmes.

Le corbeau #3. Lionel Maraval via Flickr CC License by.

Le corbeau #3. Lionel Maraval via Flickr CC License by.

Fini le temps où les corbeaux, ces délateurs anonymes héros des émissions de Julien Courbet, glissaient de gros paquets de menaces mal ficelés dans la boîte aux lettres de leur voisin. Finies les dénonciations tout droit sorties du film de Clouzot, à coups de lettres découpées dans le journal et collées sur une feuille déchirée dans un cahier d’écolier. Aujourd’hui, alimenter la rumeur dans son voisinage, c’est simple comme un tweet.

Pendant cette campagne municipale, de nombreux comptes Twitter anonymes ont été ouverts dans différentes villes avec pour but de colporter des informations «off» sur tel ou tel camp. Plus que par de véritables corbeaux, ces profils sont tenus par des observateurs avertis souhaitant partager ce qu’ils entendent en coulisses. @Paris2014Off, @RiveDroite, MarseilleOff2014, @Nantes2014_Off… Bien souvent, ils possèdent un temps d’avance sur les journalistes: l’avantage d’être anonyme est de pouvoir glisser une info non vérifiée ou un simple bruit sans subir de conséquences en cas d’erreur.

Le plus connu d’entre eux est @Paris2014Off, avec plus de 2.300 abonnés à la veille du premier tour, et qui a posté son premier tweet le 24 avril 2013. Dès la fin de l’été dernier, Libération lui consacrait un article: l’intéressé, qui assure s’appeler Stéphane, agaçait alors considérablement le camp d’Anne Hidalgo avec ses informations. Le 25 avril 2013, il était par exemple le premier à annoncer, des semaines avant la presse, que la chiraquienne Dominique Versini allait rejoindre les listes socialistes (elle est finalement candidate dans le XVe arrondissement).

«Quelques infos croustillantes»

Contacté par mail, ce «journaliste parisien» assure ne pas être spécialisé en politique mais disposer de «connaissances bien placées, plus à gauche qu’à droite». «J'ai lancé ce compte parce que j'avais eu vent de quelques infos croustillantes, initialement, sur les grandes manœuvres de constitution des listes, au PS et à l'UMP», raconte-t-il.

Des informations qui tapaient juste, puisque de nombreux élus de la capitale ont, dans un premier temps, interagi avec lui publiquement, aussi bien pour se plaindre que pour rectifier ses déclarations. Puis, à mesure que son compte gagnait en popularité, certains ont commencé à l’alimenter en bruits de couloirs:

«En privé, ils m’encourageaient.»

Il ne se gêne d'ailleurs pas pour citer une partie de ses sources («Je les laisse démentir»):

«Annick Lepetit (députée PS, tête de liste dans le XVIIe), Marie-Pierre de la Gontrie (élue PS du XIIIe), Ian Brossat (chef du groupe Front de gauche au Conseil de Paris, rallié à Hidalgo), Valérie Maupas (élue PS du XIVe), Romain Lévy (tête de liste PS dans le VIe), Olivia Poski (élue PS du XIVe)…»

De quoi lui faire confiance, donc, quand il rapporte, par exemple, que l’épaisseur du programme d’Anne Hidalgo a pour seul but de «faire sérieux».

Depuis le 1er janvier, il ne poste plus rien, ou presque. «Les listes étaient assez solidifiées, la place allait être donnée aux projets. Il restait moins de croustillant et plus de conventionnel», justifie-t-il. Un rien grandiloquent, «Stéphane» analyse son éphémère passage sur Twitter:

«On raconte souvent les grandes batailles en omettant les petites, les luttes liminaires qui découlent sur les grands affrontements. Moi, j'ai raconté le début de l'histoire.»

200 followers, mais de poids

A Paris, un autre compte a pris le relais pour livrer du «off»: @RDroite (pour «Rive Droite»). Comme son nom l’indique, ce dernier puise pour sa part la grande majorité de ses infos du côté de l’UMP.

Lancé le 24 septembre dernier, il ne totalisait qu'un peu plus de 200 abonnés avant le premier tour des municipales. Mais se trouvent parmi eux le conseiller de NKM François-David Cravenne, les élus de Paris Ian Brossat et Thierry Coudert, ainsi que des journalistes politiques. Gage de sa crédibilité, il a annoncé le 25 septembre dernier que la copéiste Florence Berthout allait prendre la tête de liste UMP dans le Ve arrondissement… Hypothèse officialisée le 7 octobre suivant.

Ces derniers jours, il a notamment annoncé que NKM entendait s’implanter dans le XVIe arrondissement après les municipales, en lieu et place de Claude Goasguen (ce qui n’a, bien entendu, pas encore été confirmé).

«Je suis bien informé parce que je travaille beaucoup»

Un rien plus agressif que son devancier, il se refuse pour sa part à donner le moindre élément sur son identité. Joint par mail, il jure ne pas être journaliste, militant ou élu. «En revanche, je travaille BEAUCOUP (sic)», écrit-il. «Beaucoup plus qu'un journaliste, un militant ou un élu. C'est ça qui les emmerde. Je ne peux pas vous dire quelle profession j'exerce. Je suis bien informé parce que je travaille beaucoup.» Voilà, pour le coup, une manière de s’exprimer qui ressemble plus à nos corbeaux du bon vieux temps.

Son activité a en tout cas le don d’énerver certaines personnes à droite. Ainsi, le 22 février dernier, il (elle?) se fait l’écho dans un tweet de «fractures» au sein de l’équipe NKM entre Jérôme Peyrat, conseiller de la candidate, Jean-Baptiste de Froment, rédacteur du programme, et Jean-Didier Berthault, directeur de campagne. Ce qui lui vaut une réponse musclée du sanguin Peyrat:

«Et dans ta tête, elles sont comment les fractures?»

Sans qu'il le dise, on devine chez @RDroite un militant déçu de l’UMP parisienne:

«Peyrat ne me connaît pas et je ne connais pas Peyrat. Je ne fréquente pas ce genre de personnages qui feraient mieux de s'occuper de leur ville [Jérôme Peyrat est maire d’un village en Dordogne, ndlr] plutôt que de venir donner leurs conseils dans une ville qui a ses codes propres.»

«Campagne électorale bien chiante»

En province, aussi, quelques comptes anonymes se montrent actifs (la recension n’est bien sûr pas exhaustive): @MarseilleOff2014 (283 abonnés) à Marseille, lancé le 18 janvier dernier; @Nantes2014_Off, à Nantes (290 abonnés), qui a lui fait son apparition le 15 juin 2013.

L'animateur de ce dernier compte est journaliste, lui aussi. Il assure par mail être «ni corbeau, ni frustré, ni pervers» (ce qui est un peu décevant, avouons-le). «Lorsque j'ai vu que Jean-Marc Ayrault avait imposé Johanna Rolland [comme candidate] l'été dernier, je me suis posé la question de la démocratie au PS et à Nantes», explique-t-il. «C'est à ce moment que j'ai décidé de créer ce compte. Pour raconter les off de la campagne, poser modestement des questions qui dérangent et casser cette ambiance insupportable de consensus mou, de campagne électorale bien chiante (sic).»

Pourquoi ne pas utiliser ces informations pour son travail de journaliste au jour le jour? Par «autocensure», relève-t-il. « Ma position de journaliste me donne l'avantage d'être relativement connu/reconnu, et donc d'être invité partout. Mais cette position a pour inconvénient de m'empêcher de divulguer certaines infos que j'estime intéressantes. […] Tellement de choses se racontent dans les rédacs, beaucoup de rumeurs il est vrai, mais beaucoup de faits aussi.» Sur son compte Twitter, il peut donc se lâcher et parle «des sujets que ma rédac, je présume, aurait refusés.»

Pour le meilleur ou pour le pire. Une de ses premières «informations» est notamment d’avoir révélé que le fils du candidat FN à Nantes avait un temps dirigé un fan-club Pokémon… Pas certain que Julien Courbet achèterait.

Olivier Faye

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