Municipales 2014France

La gauche est-elle en train de perdre le vote des minorités?

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 21.03.2014 à 10 h 50

Une enquête du Cran et une note de la fondation Jean-Jaurès se penchent sur la question.

François Hollande à Clichy sous Bois lors d'une visite sur la politique de la ville le 31 juillet 2013. REUTERS/Jacques Brinon/Pool

François Hollande à Clichy sous Bois lors d'une visite sur la politique de la ville le 31 juillet 2013. REUTERS/Jacques Brinon/Pool

A quelques jours des municipales, la dénonciation par le Cran et le think tank République & Diversité de la faible représentation dans les exécutifs municipaux des membres des minorités visibles / ethniques / non blanches, est l'occasion de se pencher sur les tendances du vote de ces minorités.

«C’est un sujet tabou, dont on n’aime pas parler en France» mais qui existe, selon le président du Conseil représentatif des associations noires de France, Louis-Georges Tin, qui a présenté ces résultats le 19 mars.

Le Cran en a profité pour envoyer un message clair à la gauche et à François Hollande, que résume cette vidéo et qui dit en substance: attention, on vous a soutenu en 2012, mais la tendance pourrait s'inverser...

Comme l'avait formalisé une célèbre note de Terra Nova publiée en mai 2011, une partie de la stratégie de coalition électorale au PS consiste à identifier les Français issus des minorités ethniques comme l’un des segments de population qui leur est favorable.

Les résultats de 2012 et les analyses des sondeurs ont confirmé jusqu'ici cette stratégie. L’analyse d’un possible «vote ethnique» posant des problèmes à la fois légaux et méthodologiques, il est approché par plusieurs biais: les quartiers sensibles, les Français d'outre-mer, la population musulmane. Louis-Georges Tin l'affirme:

«Hollande n’aurait pas été élu sans les noirs et les arabes: l’outre-mer, la Seine-Saint-Denis et les musulmans ont donné ses meilleurs scores à Hollande.»

Le vote ethnique existe-t-il?

Cette affirmation pose la question des déterminants du vote: les membres de ces minorités font partie des catégories populaires pour une bonne part d'entre eux, et «le vote des minorités» peut aller à la gauche pour des raisons tout aussi bien économiques et sociales qu'«identitaires»…

Il est donc difficile et délicat de réduire le comportement électoral d'une partie de population non blanche à un «vote ethnique». A l’inverse, une étude de l’Ined de Vincent Tiberj et Patrick Simon sur le comportement électoral des immigrés et de leurs descendants, synthétisée sur le site Saphir News, concluait que «l’origine a […] un poids en soi et il n’est pas réductible aux logiques sociales classiques du placement politique».

«Ici ce sont notamment les immigrés et les descendants d’originaire de l’ensemble de l ’Afrique ainsi que les originaires des DOM et leurs descendants qui se distinguent significativement par leur tropisme à gauche.»

Le vote FN ouvrier blanc peut par ailleurs être analysé dans une certaine mesure comme un vote «communautaire» ou «identitaire», venant rappeler que les gens ne votent pas qu'à partir de préoccupations économiques.

Les «musulmans de gauche» sont-ils de gauche?

Hasard du calendrier, Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès, a publié le lendemain de cette étude sur la diversité et la politique, une note sur les valeurs des musulmans de gauche. Ce groupe a été identifié lors d'une étude sur les valeurs des Franciliens, et parmi les groupes repérés, a émergé de l'analyse celui de ces «néo-traditionnalistes».

«Ce groupe n’est constitué qu’à moitié par des musulmans et tous les musulmans ne sont pas dans ce groupe», précise d'emblée l'auteur –on ne parle donc pas du comportement politique de tous les musulmans– mais l'islam est son trait distinctif. Ce qui est intéressant, c'est qu'il a voté à gauche en 2012 à 72%, sans pour autant partager toutes les valeurs que défend la gauche.

Ainsi il est épris de justice sociale et favorable à un Etat fort, penche pour l'égalité plus que la liberté, mais en même temps rejette les valeurs de libéralisme culturel de la gauche actuelle: ses membres ne voient pas l'homosexualité comme une manière acceptable de vivre sa sexualité, sont opposés à l'adoption pour les couples homosexuels et favorables à une division traditionnelle des rôles de l'homme et de la femme dans la famille.

Mais l'auteur note que ce groupe comprend plus de jeunes, d'ouvriers, de revenus modestes, de locataires de HLM et d'habitants de banlieues. Ce qui revient à nouveau à se demander ce qui détermine son tropisme de gauche...

Ce groupe est-il d'ailleurs encore considéré comme «de gauche», se demande Finchelstein?

«Oui, si l’on s’en tient aux valeurs économiques et sociales ou aux valeurs sur l’identité et l’immigration –on l’a vu. Oui encore, si l’on regarde les derniers comportements électoraux –72 % en faveur de François Hollande. Non, si l’on s’attache aux valeurs culturelles.»

Des analyses se multiplient depuis quelques semaines sur la déception de l'électorat musulman depuis le mariage pour tous et la campagne contre les ABCD de l'égalité à l'école. Le retrait de la loi sur la famille par le gouvernement aurait même pu avoir pour origine la crainte de perdre cet électorat confessionnel, selon La vie.

Mais ça n'est peut-être pas l'essentiel: selon la note de la fondation Jean-Jaurès, ce groupe se définit avant tout en négatif –pas de droite, s'intéresse peu à la politique et se caractérise par une forte abstention.

La seule raison tactique devrait donc inciter le PS à prendre ces considérations au sérieux. D'abord pour les municipales, puis lors des échéances de 2017.

On ne sait pas s'il y a un vote des minorités, mais ce qui est certain, c'est que, s'il existe, rien ne dit qu'il conservera ce tropisme de gauche pour toujours.

J.-L.C.

Jean-Laurent Cassely
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Journaliste
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