Intégrer les Roms, ça coûte cher (politiquement)

Des caravanes roms à Triel-sur-Seine,près de Paris en octobre 2013.  REUTERS/Benoit Tessier

Des caravanes roms à Triel-sur-Seine,près de Paris en octobre 2013. REUTERS/Benoit Tessier

En France, plusieurs communes ont mis en place des dispositifs d’insertion qui permettent à quelques familles roms de s’en sortir. Des expériences qui fonctionnent, mais ne sont pas récompensées dans les urnes.

«Problème» pour les uns, «question» pour les autres, les Roms n'ont pas manqué –bien malgré eux– de s'incruster dans les élections municipales. Ceux originaires de Roumanie ou de Bulgarie et disposant d'une adresse en France ont pu voter comme n'importe quel citoyen européen.

Mais le sujet des campements illicites a inévitablement divisé les candidats, comme il le fait depuis des mois. Parmi les élus qui ont fait le pari d'intégrer des familles roms dans leurs communes, beaucoup ont été sanctionnés dans les urnes au premier tour. D'autres ont vu leur démarche confortée.

Ces derniers mois, la tendance chez les politiques était plutôt au ciblage des Roms, note RomEurope dans son rapport annuel 2012-2013. Le collectif de défense dénonce une «stigmatisation d’Etat» tous bords confondus. Le florilège plein de poésie de la page 19 n’épargne en effet aucun parti:

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En septembre 2013, le ministre de l’Intérieur Manuel Valls avait avancé que seule «une minorité de familles veulent s'intégrer en France». Faux, répondent les élus qui ont mené des expériences de villages d’insertion. Un dispositif qui porte ses fruits, mais qui s’avère parfois contre-productif politiquement.

Depuis la circulaire du 26 août 2012, le gouvernement doit proposer des solutions d’accompagnement après l’évacuation d’un campement illicite. La majorité des familles expulsées se voient proposer un hébergement d’urgence. Quelques-unes, plus chanceuses, intègrent un village d’insertion.

L’appellation un brin bucolique cache un sas vers le droit commun, une transition entre le bidonville et la vie normale. Les familles roms, sélectionnées en fonction de leur projet d’insertion en France, sont logées dans un habitat temporaire et accompagnées par des associations dans la recherche d’un travail, la scolarisation des enfants et l’accès à un logement pérenne.

Il faut imaginer un espace plus ou moins clos, aménagé avec des mobil-homes ou des pré-fabriqués en bois, quelques arbres et des allées en gravier, hébergeant vingt à quatre-vingt personnes triées sur le volet. D’après Najat Vallaud-Belkacem, invitée du JT de France2 le 29 septembre 2013, une cinquantaine de projets de villages d’insertion se développent actuellement en France.


Invitée du 13h15 de France2 avec Delphine... par Najat-Belkacem

Jusqu’à aujourd’hui, une quinzaine de villages d’insertion existent ou ont existé: la durée de vie du dispositif est de trois ans, renouvelable jusqu’à cinq ans. Au fur et à mesure, les familles quittent le logement provisoire pour un logement pérenne.

NDLE: Toutes les interviews ont été réalisées avant les municipales. Nous indiquons les résultats obtenus au premier tour qui a eu lieu le 23 mars.

Le premier a ouvert à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) en mars 2007, après l'incendie d’un campement illégal. Coincé entre l’A86 et le RER B, il a accueilli 13 familles roms de Roumanie jusqu'à sa fermeture en 2012.

«On a fait notre part du boulot», estime Jacques Salvator, le maire socialiste d’Aubervilliers, candidat à sa propre succession (arrivé en 2e position au 1er tour). Il souhaiterait que cinquante villes d’Ile-de-France en fassent de même pour prendre en charge les 5.000 à 6.000 Roms vivant en bidonville dans la région.

Même appel de Jacqueline Rouillon, maire Front de gauche de la commune voisine de Saint-Ouen (arrivée en 2e position au 1er tour):

«Il faut organiser une conférence régionale sur ce sujet et faire en sorte que chaque ville d'Ile-de-France ouvre, comme Saint-Ouen, un village d'insertion. Si cette proposition était mise en œuvre, alors ces bidonvilles n'existeraient plus.»

Le village d’insertion de Saint-Ouen a fonctionné de 2008 à 2013 pour 21 familles roms, soit 100 personnes. D’après la mairie, il a coûté 1,9 million d’euros, financés en partie par l’Etat et l’Union européenne. «Seule, une mairie ne peut rien faire, à part mettre à disposition un terrain», constate Jean Tilloy, au service presse la mairie. L’accompagnement social et le gardiennage du village représentent les plus gros postes de dépense.

Toujours en Seine-Saint-Denis, les communes de Bagnolet et Saint-Denis ont eu des dispositifs similaires, confirmant dans la tradition de solidarité du département. Le village de Bagnolet a accueilli 78 personnes de 2008 à 2011 et celui de Saint-Denis 90 personnes de 2007 à 2012. A chaque fois, les familles sélectionnées pour intégrer le dispositif s’engagent à scolariser les enfants et à arrêter la mendicité.

«Vous faites tout pour les Roms et rien pour nous»

«Montreuil aussi a pris sa part», souligne Fabien Charbuillet, directeur de cabinet de Dominique Voynet (maire de Montreuil, elle a décidé de ne pas se représenter. Le 1er tour a été compliqué dans la villle). Depuis 2008, la ville loge 350 personnes réparties sur deux villages, dans le cadre d’une MOUS (maîtrise d'œuvre urbaine et sociale), un dispositif qui regroupe Etat, collectivité locale et bailleurs sociaux autour d’un projet de relogement.

«C'était au départ une mesure d'urgence [après un incendie dans un bidonville], transformée en solution temporaire. Le but est d’accompagner les familles vers l’autonomie, pas de les garder dans la durée. De toute façon, l’Etat souhaite réorienter ses financements vers d’autres MOUS», détaille Fabien Charbuillet.

«Et puis, ça n’a pas payé électoralement», reconnaît-il sans détour:

«Dans l’esprit des élus de tous bords, il n’y aura pas d’autre MOUS à Montreuil après la fermeture des villages en 2014.»

C'est Dominique Voynet qui a été à l'origine de cette politique en faveur des Roms. Ancienne habitante de l’un des villages d’insertion de Montreuil, Liliana et sa famille ont quitté la caravane pour un appartement il y a un an. Elle se souvient:

«Dominique Voynet est venue à notre pendaison de crémaillère. Elle a fait tellement pour les Roms. Certaines personnes le lui reprochaient.»

Fabien Charbuillet déplore:

«Les autres habitants de Montreuil diront toujours “vous faites tout pour les Roms et rien pour nous”.»

Négatif, mais récompensé

Même constat à Choisy-le-Roi (au premier tour, le candidat communiste est arrivé en tête, mais talonné par l'UMP). En 2010, la mairie communiste ouvre un village d’insertion pour 22 ménages sur le parking d’une usine désaffectée avec l’appui du conseil général. Les fondations Emmaüs et Abbé Pierre s’engagent pour accompagner les familles. Le conseiller municipal Gérard Chambon se rappelle:

«Nous n’avons pas communiqué en amont, sinon on aurait eu une levée de bouclier des riverains.»

Les accrochages se multiplient et la facture s’allonge, mais la ville tient bon. En janvier 2014, il ne restait plus que trois familles à reloger dans le droit commun, avant que le village ne referme ses portes.

«Intégrer des familles roms, c’est possible. Humainement, le bilan est extrêmement positif. Politiquement, c’est négatif, mais on assume.»

Négatif, mais récompensé. Dans la ville voisine d’Orly, le village d’insertion du Bouvray a reçu en 2012 une distinction de la Commission européenne et la Fondation Open Society. Là-bas, les 70 familles ont construit elles-mêmes leurs maisonettes en bois avec des financements de l’UE et du département. Des familles qui ont pour consigne de rester discrètes afin que les polémiques autour des Roms ne nuisent pas au projet.

Un élu lâche, en off:

«Paris aussi met en place des dispositifs temporaires pour des familles roms, mais personne ne voudra communiquer dessus. C’est mal vu de la part des autres administrés.»

Dans une autre mairie de gauche, un communiquant argumente le silence du maire:

«Si on met en avant l’accueil des Roms, l’opposition va aussitôt dire qu’ils vont venir en nombre.»

Le rejet des riverains

En dehors de l’Ile-de-France, les villages d’insertion se concentrent dans la métropole lilloise, où les Roms migrants seraient entre 2.500 et 3.000. En décembre 2008, Martine Aubry (arrivée en tête au 1er tour) lance un appel aux 87 maires de l’agglomération pour que chacun prenne ses responsailités. Peu de candidats répondent à son appel.

La métropole compte aujourd’hui six villages d'insertion (Faches-Thumesnil, Lille, Halluin, Roubaix, Tourcoing, Hellemmes) et deux en projet à Wasquehal et Villeneuve-d'Ascq. Chacun se compose de 2 à 5 mobil-homes, soit 8 à 30 personnes, qui se fondent dans un quartier.

«Quand on ouvre un village d’insertion, ça se prépare en amont», prévient Karim Louzani, directeur territoire à l’Afeji, l’association chargée de l’accompagnement social dans les dispositifs du Nord.

«C’est un gros boulot de porte-à-porte pour expliquer aux riverains.»

A Hellemmes, 18.000 habitants, l’implantation du village d’insertion s’est faite au forceps. En novembre 2012, le maire socialiste Frédéric Marchand (en tête au 1er tour, mais juste devant le candidat frontiste) propose de reloger en caravane cinq familles roms expulsées d’un campement. Le voisinage se mobilise, une pétition circule contre ces 10 adultes et 18 enfants qui attendent sous des tentes. Frédéric Marchand est agressé, verbalement et physiquement, lors d’une manifestation qui dégénère.

Malgré le rejet des riverains, les caravanes sont installées un mois plus tard, puis remplacée par des mobil homes en février 2014. Frédéric Marchand confiait en novembre 2013 à La Voix du Nord:

«Si c’était à refaire, je le referais de la même manière. D’ailleurs, aujourd’hui, à part les actes isolés de quelques provocateurs identitaires, plus personne ne m’en parle.»

Dédramatiser les dispositifs

A Montpellier, on se garde bien de révéler l’emplacement du futur village d’insertion pour éviter ce genre de scénario. Il y a un an, le nom du quartier envisagé avait fuité dans la presse, provoquant une levée de bouclier des riverains et l’abandon du projet. Depuis quelques mois, le projet est de nouveau d’actualité, mais dans un autre lieu.

Serge Fleurence, 1er adjoint à la mairie socialiste (la maire Hélène Mandroux ne se représentait pas. La situation à Montpellier est compliquée à l'issue du 1er tour), marche sur des œufs.

«Le terrain fera 3.500 m2 et ne sera pas au milieu des villas. Je vais aller dans le quartier à la rencontre des habitants pour dédramatiser. Je peux comprendre leur réaction, ils ont une telle des images de bidonvilles... L’objectif est d’ouvrir en 2014, mais surtout pas avant les municipales.»

Le village accueillera 70 personnes, soit 10% de la population rom de Montpellier. Et les autres?

«Les 90% restants, je les invite à chercher un dispositif dans les autres communes.»

Qui ne se pressent pas pour proposer des solutions.

Des réponses après les municipales

«Les maires qui veulent faire des choses, il y en a. Le problème reste que la situation du parc de logements est très tendue», constate Manuel Demougeot à la Dihal. Cette Délégation interministérielle à l’hébergement et l’accès au logement a été créée pour résoudre la question des bidonvilles qui abritent 17.000 personnes, dont une majorité de Roms.

A Indre (Loire-Atlantique), le maire divers gauche Jean-Luc Le Drenn jouait clairement sa réélection sur l’intégration des familles roms. Dans cette commune de 4 000 habitants, 5 familles bénéficient d’un « village de la solidarité » depuis 2009. La population, divisée à l’époque, a fini par soutenir largement le projet, malgré quelques irréductibles toujours remontés. Verdict: il a été battu au premier tour par une liste Divers gauche menée par Serge David.

Marianne Rigaux

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