FranceMunicipales 2014

Municipales: à Marseille, la gauche prie pour la victoire de tous les paradoxes

Laura Guien, mis à jour le 22.03.2014 à 14 h 10

Lot de consolation de la droite en 2008, la ville pourrait basculer au profit d'un PS minoritaire et qu'on pensait plombé par l'impopularité du gouvernement et ses affaires locales. Mais qui a hissé à sa tête un candidat qui s'efforce de coller à l'imaginaire politique de la ville...

Patrick Mennucci, le 4 février 2014.  REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Patrick Mennucci, le 4 février 2014. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

À Marseille, on l'appelle désormais le «swing secteur», en référence aux «swing states» américains —c'est plus chic. Dans le 3e secteur de la ville, celui qui devrait décider du destin de l'élection municipale, la ministre aux Personnes handicapées et à la Lutte contre l'exclusion Marie-Arlette Carlotti est pour l'instant donnée en tête d'un cheveu face au maire sortant UMP Bruno Gilles.

La victoire se décidant par secteurs, la gauche pourrait l'emporter en sièges si elle remporte celui-ci et conserve ceux où elle est sortante, et ce même si elle reste minoritaire en voix —le dernier sondage CSA donne son chef de file Patrick Mennucci juste derrière le maire sortant Jean-Claude Gaudin au second tour sur l'ensemble de la ville (41% contre 43%), le FN récoltant 16% des voix.

Dans cette campagne très polarisée, qui n’a pas été sans réserver quelques petits épisodes folkloriques, Patrick Menucci, en cas de succès, remporterait donc une victoire paradoxale à bien des égards, face à des droites, de gouvernement et extrême, majoritaires. Et ce alors qu'en 2008, année où le PS avait repris 38 villes de plus de 30.000 habitants à la droite, Marseille avait déjà fait figure de contre-exemple et reconduit Jean-Claude Gaudin face au président du conseil général des Bouches-du-Rhône Jean-Noël Guérini.

Déconnexion national-local

Cette année, comme souvent au moment des élections intermédiaires, le contexte n'est pas favorable au pouvoir en place. Le contexte s’est détérioré pour la gauche: cote de popularité au plus bas de François Hollande, courbe du chômage non inversée, tumulte autour du futur remaniement voire répercussions de l'affaire Buisson (même si la droite est de son côté frappée de plein fouet par les affaires)... Pourtant, Marseille est la seule commune de plus de 200.000 habitants qui pourrait rebasculer à gauche, devenant ainsi un symbole national pour le pouvoir.

Pour Nicolas Maisetti, docteur en sciences politiques à l'Université Paris-I et auteur du blog Marseille Internationale, l’impopularité du PS au niveau national n’est pas forcément une nuisance pour Mennucci:

«On retrouve une certaine déconnexion entre la politique nationale et la politique locale. Ce sont deux sphères qui sont relativement autonomes. Les électeurs se décident pour tout un tas de facteurs et le facteur national est un parmi d'autres.»

En interne également, le PS marseillais, comme tous les autres mouvements politiques de la ville, entretiendrait une certaine indépendance avec son organisation-mère. Auteur de Marseille, ma ville, portrait non autorisé et fondateur du site internet Bakchich, Xavier Monnier pointe ainsi «une certaine autonomie des partis marseillais par rapport aux partis nationaux. Toutes les directions successives du PS national ont essayé de négocier avec le PS marseillais, qui était une entité à part».

«Toujours du côté du manche»

L'image du PS national ainsi que son influence sur les antennes locales serait donc à minimiser. Pour Patrick Verlinden, spécialiste de la communication et auteur de Marseille après Gaudin, un vote sanction contre Mennucci pour «punir» le gouvernement est donc une hypothèse à relativiser:

«Marseille à toujours voté du côté du manche. Quand la droite est au pouvoir, on met la droite, et quand la gauche est au pouvoir, on met la gauche. Cela a probablement à voir avec un vieil imaginaire qui consiste à dire que si le maire est du même parti que ceux qui distribuent les finances, on aura plus de chance d'avoir de l'argent ici à Marseille.»

Pragmatisme d’une ville pauvre, passée plusieurs fois à deux doigts de la faillite? Une possibilité à ne pas écarter et qui joue en faveur de Patrick Mennucci, contrairement à certaines particularités de la politique locale peu évidentes pour le candidat PS.

En plus d'un contexte national défavorable, le PS marseillais doit assumer une image locale ternie par de multiples affaires politico-judiciaires, entre autres la condamnation à un an de prison ferme pour détournement de fond public de la députée Sylvie Andrieux, ainsi que la fameuse affaire Guérini, impliquant le président du conseil général dans l'attribution de marchés publics présumés frauduleux.

«Prisonnier d'une logique clanique»

Ce contexte nationalement poisseux et localement sulfureux laissait donc présager une campagne difficile. Pour Nicolas Maisetti, c’est oublier que Patrick Mennucci a fait de la rupture avec Jean-Noël Guérini l’un de ses axes de campagne lors des primaires:

«Les relations entre Menucci et Guérini sont exécrables depuis longtemps maintenant. Dès qu'Alexandre, le frère de Jean-Noël Guérini, a été mis en garde à vue, Mennucci a pris ses distances.»

Certes, mais certaines des têtes de listes du candidat PS entretiennent des rapports plus chaleureux avec le candidat de 2008: c’est le cas, entre autres, de Samia Ghali, rivale de Mennucci pour l'investiture et tête de liste dans le 8e secteur, qui affiche clairement son entente avec le président du conseil général. Selon Xavier Monnier, «le handicap de Mennucci, c’est l’histoire de son parti. Il a du négocier avec tous les barons du PS local. On pensait que ça allait s'achever avec l'affaire Guérini, mais au contraire ça s'est cristallisé».

Les relations entretenues par Mennucci avec les anciens barons régionaux mettent ainsi en lumière une autre des contradictions de la potentielle victoire du candidat PS. Pour pouvoir s'affranchir du système, il doit pour l’instant rester lié aux clans, comme l'analyse l'anthropologue et auteur de Gouverner Marseille Michel Perraldi:

«Mennucci est prisonnier d'une logique clanique dont il n'a pas pour l'instant les rênes. Il ne pourra prendre la main sur les barons du parti que lorsqu’il sera élu. Et pour se faire élire, il a besoin de la légitimité que lui donnent les barons. On ne peut donc pas lui reprocher pour l'instant d'être ce qu'il ne peut pas être.»

Aide du vote protestataire

Mais cette complexité des rapports internes au PS marseillais n'est pas la seule contradiction de ces élections. L'âpreté des rapports entretenus par l'électorat avec le pouvoir national pourrait contre toute attente présenter un avantage pour Patrick Mennucci en faisant grimper le vote contestataire.

«Il va y avoir un vote rebelle. Entre fatalisme et rébellion, vous allez avoir un FN qui va être haut», synthétise Xavier Monnier. La hausse de ce vote FN, en provoquant des triangulaires au second tour dans la plupart des secteurs, dont le 3e, pourrait, au final, nuire à la droite et à Jean-Claude Gaudin.

Un raisonnement toutefois à nuancer selon Nicolas Maisetti:

«Si l'UMP et le PS sont au coude-à-coude au niveau du nombre de sièges au conseil municipal, tout va dépendre de ce que fera le FN. On peut craindre que Gaudin refasse le coup de l'accord de gestion-technique.»

Une allusion à l'épisode de 1986 quand, pour remporter les élections régionales, le centre droit avait usé de cette pratique vis-à-vis du FN.

Rebelle mais pas trop

Une autre habitude électorale pourrait rendre la victoire de la gauche d'autant plus paradoxale à Marseille, à savoir l'aspect très conservateur d’une partie de l’électorat. «Marseille est rebelle mais elle n'aime pas forcément le changement», synthétise Xavier Monnier.

Un trait de caractère qui lui a souvent fait préférer de vieux maires bien installés à des challengers tout frais émoulus. «Le vieux sortant homme, en Provence, il a une méchante prime. C'est une attitude électorale qui n'est ni de droite ni de gauche, mais conservatrice», explique Patrick Verlinden. Un trait culturel que Jean-Claude Gaudin s'est fait le devoir d'incarner au fil des mandats et qu'il a une nouvelle fois mis en avant dans sa stratégie pour cette dernière campagne en exagérant son rôle de maire paternaliste, de grand-père lavande-aïoli.

Pagnolesque, sur le plateau du Supplément de Canal +, il s'adresse en provençal à une Maïtena Miraben stupéfaite. Jusqu'à son programme, qui flatterait presque notre âme d'enfant: Futuroscope de la mer, pont transbordeur, téléphérique jusqu'à la Bonne Mère. Une version Disneyland du front de mer...

«Gaudin de gauche»

L'imaginaire des Marseillais est-il hanté par cette vision du vieux maire à accent au point qu'ils aient choisi un challenger à gauche lui ressemblant étrangement? Ni Samia Ghali, ni la trop parisienne Marie-Arlette Carlotti, n'ont pu en effet prétendre à la position du challenger. Alors même que les spécialistes s'accordent à dire que Patrick Mennucci a remporté la primaire car il connaissait le mieux ses dossiers, sa ressemblance physique avec Jean-Claude Gaudin reste assez surprenante.

Médéric Gasquet-Cyrus, linguiste et directeur littéraire de la maison d'édition le Fioulepan, vient de publier La conquête de Marsègue, de Gilles Ascaride. Selon le directeur littéraire, dont la dernière parution relate les déboires d'un «maire à vie», obligé d'organiser un scrutin à la loyale dans une ville à l'abandon (sic), les deux principaux protagonistes de la «vraie élection» ont un air de ressemblance.

«Ils sont tout deux en rondeur, ils ont le franc-parler, ils ont un grand sens de la répartie, et n'hésitent pas à jouer sur le côté populaire.» Une victoire du PS avec un candidat qui trimballe un air de «Gaudin de gauche», ne serait-ce pas là finalement l'un des ultimes paradoxes de cette élection?

Laura Guien

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Journaliste
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