Municipales 2014France

Municipales: pourquoi les sondages ne servent à rien (ou presque)

Olivier Faye, mis à jour le 23.03.2014 à 12 h 14

Sondages nationaux peu pertinents pour analyser des centaines de scrutins locaux, sondages locaux à la fiabilité douteuse… Pour les élections municipales, difficile de se fier à des enquêtes d’opinion dont l'utilité est simplement de donner une idée des rapports de force.

Thermometer / Johan Brook via Flickr CC License by.

Thermometer / Johan Brook via Flickr CC License by.

«On en demande trop aux sondages.» Philippe Méchet, de la Sofres, et Pierre Giacometti, de l’institut Ipsos, ne décolèrent pas. Nous sommes le 14 mars 2001, au lendemain du premier tour des élections municipales. La France entière –c’est-à-dire certains médias et une partie de la classe politique– tonne contre les instituts de sondages.

Leur faute? Ne pas avoir prévu la débâcle socialiste lors de ce scrutin. Pire, avoir vu bien trop beau ce PS porté par le bilan en apparence flatteur du Premier ministre Lionel Jospin. Les résultats de ses candidats ont été surestimés de près de treize points dans des villes comme Aix-en-Provence ou Nancy, de douze points à Strasbourg, de sept points à Caen et de parfois treize points dans certains arrondissements parisiens.

Une véritable bérézina qui sera expliquée quelques temps plus tard par la théorie de la «spirale du silence»: dans un climat général plutôt favorable à Jospin, les sondés opposés au PS ont eu tendance à ne pas déclarer leurs réelles intentions de vote.

A la veille des élections de 2014, le scrutin de 2001 est exemplaire pour évaluer l’intérêt et la pertinence des sondages à l’occasion des municipales. A l’époque, Pierre Giacometti, qui n’est pas encore conseiller de Nicolas Sarkozy, et Philippe Méchet, pas encore celui d’Henri Proglio à EDF, déploraient la lecture qui avait été faite de leur travail pendant toute la campagne. «Une nouvelle fois, nous sommes les boucs émissaires. Les politiques n'ont pas fait les scores escomptés, c'est de notre faute. Les journalistes se sont trompés dans leur analyse, c'est toujours de notre faute», s’indignait le premier dans Libération.

«Quelque chose qui cloche»

Et de rappeler quelques vérités pour se dédouaner qui, aujourd’hui encore, restent pertinentes. Déjà que, faute de commande de la part de médias ou de partis politiques, les villes moyennes ne sont en général testées qu’une fois (voire aucune fois, comme au Havre). Or, des faits de campagne peuvent survenir entre la tenue d’une enquête d’opinion et un scrutin, comme par exemple l’annonce d’une nouvelle candidature.

Ensuite, «les électeurs sont de plus en plus nombreux, de l'ordre de 15% à 20%, à se décider dans les derniers jours», expliquait Philippe Méchet. Une proportion d’indécis qui, en 2012, grimpait à 26%.

Cette année, selon les dernières études, le PS devrait conserver la plupart des villes de plus de 100.000 habitants, qu’il contrôle aux deux tiers, et reculer dans celles de plus de 10.000 habitants, qui comptent pour moitié un maire socialiste. Pas de débâcle au niveau national de prévue, puisque 46% des électeurs déclarent vouloir porter leurs voix sur la droite (UMP-UDI-MoDem) et 43% sur la gauche (PS-EELV-FdG). Ce qui fait dire à Jean-Christophe Cambadélis, numéro deux du PS:

«Les sondages actuels, si on les écoutait, on ne perdrait rien ou presque. Or, jamais sous la Ve République un gouvernement impopulaire n'a gagné d'élections intermédiaires. Donc, il y a quelque chose qui cloche.»

Le coprésident d'Ipsos, Jean-Marc Lech, a même osé récemment déclarer:

«Dans cette campagne, les sondeurs ne croient pas en ce qu'ils trouvent.»

Dynamique de premier tour inconnue

Qu’ils y croient ou non, ils cherchent toujours. Mais, contrairement à 2001, avec forces précautions. «Les sondages sont crédibles à condition de ne pas hypertrophier leur pouvoir, leur sens, leur portée. Nous le rappelons à chacune de nos enquêtes, cela reste l’évaluation d’un rapport de forces, certainement pas une prédiction des résultats», tempère ainsi Frédéric Dabi, de l’Ifop.

A l’image de beaucoup de sondeurs, il déplore que l’on se focalise sur les résultats de second tour alors que la dynamique issue des urnes au soir du premier tour est inconnue, tout comme les jeux d’alliances à venir. Il rappelle, comme Pierre Giacometti en son temps, qu’il n’est pas possible de tester de manière régulière une ville, contrairement à ce qui se fait pour une élection présidentielle. Et donc que toute prédiction serait malvenue.

De plus, les marges d’erreur rendent compliquées les tentatives de projections sûres en la matière. Quand, pour un scrutin national, l’échantillon de personnes interrogées oscille entre 1.000 et 1.200 individus, pour une élection municipale, ce dernier descend bien souvent à 500 ou 600 personnes, augmentant donc mécaniquement le risque d’erreur.

Ainsi, quand le FN Steeve Briois a été annoncé vainqueur à Hénin-Beaumont avec 50,5% des suffrages au second tour, on peut soupçonner l’institut de sondage et/ou le média commanditaire de l’enquête d’avoir voulu faire un «coup». Car la marge d’erreur, aussi appelée «intervalle de confiance», est de 4,5 points: c’est-à-dire que le score de Briois peut se situer indifféremment entre 46% et 55% des voix. Ce qui change tout.

Agrégation d'étiquettes politiques

S’il convient donc de prendre les sondages locaux avec des pincettes, ceux établis au niveau national sont eux à lire avec encore plus de prudence. Un score important au niveau hexagonal n’augure pas forcément de potentielles victoires dans les principales villes françaises. De plus, les chiffres avancés agglomèrent des étiquettes politiques qui –dissidences ou coalitions originales oblige– ne correspondent pas toujours à la réalité locale.

L’intérêt des sondages, que ce soit au niveau local ou national, est donc bien de donner une idée des rapports de force en cours. Rien de plus.

D'ailleurs, les sondeurs eux aussi reconnaissaient, en 2001, pratiquer une forme de «bricolage» et d’«artisanat» dans leur travail. «Les gens peuvent nous mentir. Nous ne sondons pas encore les esprits des personnes interrogées», admettait ainsi Pierre Giacometti. Treize ans plus tard, ce n’est toujours pas à l’ordre du jour.

Olivier Faye

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