Municipales 2014France

Pape Diouf: laissez venir à moi les abstentionnistes et les égarés du FN

Hugues Serraf, mis à jour le 20.03.2014 à 15 h 19

Pape Diouf, candidat hors-usinage à la mairie de Marseille, sème le trouble dans une élection donnée pour ultra ric-rac entre un cacique PS et un notable UMP arbitrée par le FN. Va-t-il, comme il en est convaincu, «changer la donne»?

Pape Diouf à Marseille, le 19 mars 2014. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Pape Diouf à Marseille, le 19 mars 2014. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Une campagne municipale à Marseille, c’est tout aussi ennuyeux qu’une campagne municipale à Paris. Il y a bien l’accent chantant mais, comme tout le monde l’a, électeurs et observateurs compris, ça n’égaye pas longtemps. Un cacique PS et un notable UMP aux avant-postes, deux frontistes –l’un de gauche, l’autre de droite– à l’arbitrage... Franchement, on pourrait aussi bien être à Strasbourg ou à Romorantin.

D’où l’intérêt suscité, au moins chez les journalistes, par la candidature surprise de Pape Diouf. Dans les salons du petit centre de conférences aux allures de fumoir anglais où il dévoilait son programme le 27 février, il y avait d’ailleurs la foule des grands jours, presse internationale comprise. C’est qu’un ex-reporter sportif, ex-agent de stars du foot, ex-président de club reconverti dans la gestion d’une école de journalisme qui se présente à une élection majeure, c’est entertaining.

A fortiori s’il est noir, ce qui est loin d’être anodin dans la ville la plus racialement ségréguée de France, où le FN enregistre des scores à deux chiffres depuis des lustres.

Le programme de Pape Diouf, on l’attendait d’ailleurs depuis un moment, depuis qu’il laissait entendre qu’il serait candidat et que tout le monde se demandait ce que tramait cet ovni dont on ignorait, jusqu’alors, qu’il s’intéressait à la vie hors des stades. Oh, on subodorait bien qu’il était de gauche, avec son état-major bourré d’écolos refusant l’accord électoral d’EELV avec le PS, mais on le soupçonnait aussi d’être un peu de droite parce que le foot, c’est les contrats pleins de zéros et les grosses cylindrées bling bling…

Lui, il préfère jurer qu’il n’est ni ceci ni cela, «qu’il faut arrêter de tenter de le faire entrer dans des cases» et qu’en plus, il n’a «pas de programme mais un projet citoyen» propre à réduire «les fractures multiples dont souffre Marseille». Il aime bien aussi ironiser sur le «Landerneau des journalistes» qui lui cherchent des poux dans la tête et veulent à tout prix qu’il soit manipulé par la terre entière.

Par Bernard Tapie d’abord, parce qu’il en est proche et a lancé son initiative dans La Provence, le quotidien du gagnant du loto Crédit Lyonnais; par Jean-Claude Gaudin ensuite, parce qu’il braconnera dit-on des électeurs chez le socialiste Patrick Mennucci et facilitera la victoire de l’UMP; et «même par Dieudonné!», se marre-t-il, cette rumeur-là n’ayant pourtant pas encore fait gazouiller Twitter.

«J’ai toujours su bien m’entourer»

Le «projet citoyen» en question, en fait, ce n’est pas Diouf qui le vend directement aux porteurs de calepins-stylos ou dans les rencontres avec les Marseillais, mais Sophie Camard, la conseillère régionale EELV en rupture de ban qui lui sert de première lieutenante. Impressionnante de maîtrise des dossiers, elle le déroule avec tellement de brio qu’on se demande d’ailleurs pourquoi ce n’est pas elle qui est candidate. 

«Je n'ai pas la science infuse, je ne peux pas répondre à toutes les questions et tout savoir sur tout. Mais c’est vrai, elle est très bien. Je sais m’entourer», lâche-t-il placidement lorsqu’il me reçoit dans son mini-QG de campagne du bas de la Canebière et que je m’en étonne. «Ah, c’est sans doute comme quand vous étiez patron d’équipe de foot, qu’il fallait sélectionner des buteurs?»

Il me regarde de travers parce qu’il pense que je me fiche de lui, mais je précise que non, que c’est sûrement une bonne chose de savoir recruter de bons joueurs et qu’en plus, au foot, je n’y connais rien: c’était juste une analogie à la gomme qui m’est venue.

«De toute manière, les gens qui sont avec moi, je ne suis pas allé les chercher, ce sont eux qui sont venus me trouver, assure-t-il. Moi, je réfléchissais de mon côté parce que je me disais qu’il fallait faire quelque chose pour cette ville, et d’autres en arrivaient aux mêmes conclusions de leur côté. Ainsi, il y avait le Sursaut, un collectif d’associations diverses, largement composé d’écolos mais allant bien au-delà de ce cercle. Et il y avait aussi des personnalités indépendantes comme Philippe San Marco, par exemple

Philippe San Marco dans l’entourage de Pape Diouf, il faut dire que ça apporte plus de flou que de clarté. Cet ancien dauphin de Gaston Defferre, un temps présenté comme le «Rocard marseillais» pour son tropisme deuxième gauche, puis arrimé à Gaudin le temps d’un mandat, on ne sait plus trop où il en est...

«Vous êtes vraiment formatés, vous les journalistes, s’énerve Diouf quand je dis ça. San Marco est un homme de valeur, qui a cherché à se mettre au service de la ville avec ses idées à chaque fois qu’il le pouvait. Moi je fais pareil, c’est tout.»

Un projet Mennucci-compatible?

En fait, je n’arrête pas de me faire engueuler par le maire potentiel, qui prend souvent les questions pour des critiques et me reproche mes «schémas de pensée». Il m’en veut aussi parce que je l’interroge sur des points du projet que je ne connais pas sur le bout des doigts, parce que je n’ai pas encore eu le temps d’en lire les quarante pages.

Je l’ai fait depuis: ça s’appelle «changer la donne», c’est clairement «progressiste», mais un peu convenu tout de même. On y parle de démarche citoyenne, sociale, écologique et participative, d’éthique, de fins des partenariats publics privés qui coûtent trop chers, de 25% de HLM dans tous les arrondissements, de la fin du clientélisme, de développement économique durable, de lutte contre l’échec scolaire, de vivre ensemble, d'amélioration de la propreté, de sécurité, de prévention de la délinquance… 

«— Bof, on dirait du Mennucci, finalement. Pourquoi vous ne faites pas carrément équipe avec lui?

— Je ne sais pas si on dirait du Mennucci, mais pourquoi pas: on a bien le droit d’avoir des idées communes, non? On pourrait plutôt se demander pourquoi lui ne fait pas équipe avec moi…

— Il vous a demandé de le rejoindre?

— Oui, mais j’ai refusé.

—Et Jean-Luc Bennahmias et Christophe Madrolle, les MoDem qui ont finalement décidé de rejoindre le PS en snobant Bayrou mais voulaient négocier avec vous, ils ne vous intéressaient pas?

— Eux? Ils ont dit que nous étions en négociations, mais nous n’avions rien à négocier du tout…»

Un peu façon Bayrou, puisqu’on en est à parler du MoDem, et même s’il récuse toute comparaison avec cet autre loup solitaire, Pape Diouf considère ne rien devoir à personne et, surtout, n’avoir besoin de personne. Il ne veut pas non plus être accusé de prendre des voix à la gauche, au risque de faire perdre le PS dont il est, on l’a vu, le plus proche en termes de projet:

«Nous sommes dans une ville où le taux d’abstention peut atteindre les 68%. Moi, je pense que je peux aller chercher ces gens qui ne votent ni pour le PS, ni pour l’UMP parce qu’ils ne croient plus à la politique. Et je trouve étrange que l’on n’imagine pas que je puisse prendre des voix ailleurs qu’à gauche.»

Il se dit en effet convaincu de pouvoir marcher sur les plates-bandes du FN, ce qui pourra étonner un poil mais il s’explique:

«Je n’ai jamais cru que la grande masse des électeurs du FN étaient racialistes ou réellement d’extrême droite au plan idéologique. Il est possible d’en récupérer une partie en leur proposant un projet différent, malgré leur ras-le-bol. De leur montrer qu’on peut faire quelque chose…»

Toujours façon Bayrou, il refuse d’évoquer d’éventuels accords de second tour –et avec qui ils se feraient–, puisqu’il se place dans la perspective où il arriverait lui-même en tête dans sa circonscription des 13e et 14e arrondissements (où il s’opposera à Stéphane Ravier, le boss du FN marseillais).

«— Et si vous ne gagnez pas? C’est toujours une possibilité...

— On verra bien. J’ai plein de bouquins à lire. De conférences à faire...

— Et le foot?

— Non, c’est fini ça. Je vais juste voir les matchs.

— Et si vous êtes élu?»

Il se marre à nouveau parce qu’il n’a pas l’air de se prendre si au sérieux que ça pour un futur maire de la deuxième ville de France:

«Si je suis élu, je vous embauche comme directeur de la communication

Oh pétard, moi qui croyais que c’était la fin du clientélisme…

Hugues Serraf

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