Partager cet article

A quoi sert le Rassemblement Bleu Marine? A intégrer ceux que le FN dédiabolisé n'assume plus

Meeting de Marine Le Pen à Hénin-Beaumont, le 14 mars 2014. REUTERS/Pascal Rossignol/Files

Meeting de Marine Le Pen à Hénin-Beaumont, le 14 mars 2014. REUTERS/Pascal Rossignol/Files

Le RBM est à la fois un sas et une façade. C'est celui qui permet à la droite traditionnelle d'avancer vers les idées du FN, mais c'est aussi celui qui permet au FN d'avoir des monarchistes, des identitaires, des nationalistes-révolutionnaires, etc. sur ses listes.

L’entreprise de normalisation du Front national décidée par Marine Le Pen à partir de son accession à la présidence du parti en janvier 2011 repose sur un pari difficile à tenir: d’une part le FN doit gommer les aspérités idéologiques de radicalité figurant dans son programme et sa prise de parole publique; d’autre part le parti ne peut prospérer que sur le positionnement anti-système et identitaire qui fait sa spécificité dans l’offre politique.

Lorsque le Rassemblement Bleu Marine (RBM) est créé au printemps 2012, le rôle auquel la présidente du FN le destine est largement similaire à celui que son père avait donné en 1986 au Rassemblement national: regrouper celles et ceux qui, au sein de la droite conservatrice dite «de gouvernement», acceptent de faire campagne sur les idées frontistes sans en endosser l’étiquette, puis de siéger dans le même groupe que des frontistes tout en entretenant la fiction leur indépendance.

L’idée de base est celle d’une union «gagnante-gagnante»: le FN récupère des recrues dont l’origine politique recentre son image et atteste de la rupture avec l’extrême droite traditionnelle et les nouveaux venus peuvent arguer qu’ils conservent leur sensibilité politique propre et ne sont pas membres du FN, donc qu’ils ne sont pas des transfuges.

Lancé dans l’optique des élections législatives de 2012, le RBM s’adressait en premier lieu aux souverainistes de droite regroupés au sein de Souveraineté, Indépendance et Libertés (Siel), la formation dirigée par Paul-Marie Coûteaux. Marine Le Pen considérait à juste titre que les souverainistes de ce bord-là, après le retrait de Philippe de Villiers de la politique nationale et compte tenu de la faiblesse de Debout la République, constituaient un vivier de choix.

De surcroît, l’arrivée de Coûteaux, ancien collaborateur de Philippe Séguin et Jean-Pierre Chevènement, a permis au RBM d’enregistrer le ralliement de souverainistes de gauche attachés auparavant aux idées du sénateur de Belfort, ce qui légitime la stratégie frontiste consistant à se présenter comme le seul authentique défenseur des valeurs républicaines et sociales, en particulier l’égalité, le patriotisme et la laïcité.

Un peu de monarchistes, un peu d'identitaires...

A bien y regarder toutefois, on s’aperçoit que le RBM fonctionne comme une sorte d’organisation-parapluie qui abrite sous son toit plusieurs sensibilités idéologiques dont le FN, tout à sa stratégie de dédiabolisation, ne souhaite pas assumer la présence en son sein même.

Ainsi en investissant dans le IVe arrondisssement parisien l’avocat international Elie Hatem, membre du comité directeur de l’Action française, le RBM donne son label... à un monarchiste! L’incongruité n’est pas qu’un disciple de Maurras veuille devenir élu de la République: l’AF avait bien fait élire Léon Daudet député sur les listes de l’Union nationale en 1919.

Par contre, cette candidature pose question sur le projet institutionnel frontiste, du moins pour ceux qui ignorent que Paul-Marie Coûteaux lui aussi est depuis les années 2000 un participant régulier des banquets d’Action française et un conférencier habitué aux auditoires royalistes.

Le RBM sert aussi à conserver des liens avec une mouvance identitaire que le FN ne veut pas avoir officiellement pour partenaire, du moins pour ce qui concerne le Bloc identitaire (BI), sa principale émanation. En accueillant sur ses listes, au Mans, à Tours ou à Paris, des militants venus du BI ou qui y adhèrent encore, le paravent frontiste laisse ouverte sa porte à une «génération identitaire» dotée d’une formation et d’une cohérence idéologiques solides.

Mais en même temps, le RBM donne ainsi droit de cité à des thèmes et des slogans qui, sur l’immigration et l’identité nationale, ne figurent pas dans le programme frontiste «dédiabolisé». Chez les identitaires, on parle en effet de la nécessaire «re-migration» des étrangers non européens, autrement dit de leur départ, volontaire si possible mais obligé si besoin est.

L’idée du «Grand remplacement» avancée par l’écrivain Renaud Camus –qui avait appelé à voter en 2012 pour Marine Le Pen– est utilisée pour évoquer une immigration de peuplement, essentiellement musulmane, qui serait en train de modifier définitivement le substrat ethnico-culturel du peuple français.

Enfin, la mouvance identitaire, contrairement à la lettre du programme frontiste, considère que l’islam (et non pas l’islamisme) est incompatible, quel que soit le degré de pratique de ses adeptes, avec la culture française, parce qu’il n’est pas une religion mais un projet politique.

Ce n'est pas de l'«ouverture»

Malgré donc les déclarations de Marine Le Pen selon lesquelles la nationalité française est affaire de volonté et d’assimilation, le RBM a investi comme tête de listes trois militants de Riposte laïque et Résistance républicaine, dont le combat consiste à proposer une solution radicale à la présence musulmane en France: l’«islamectomie», titre d’un ouvrage récemment édité par la première de ces deux associations.

Fabien Engelmann à Hayange, Elisabeth Lalesart à Saint-Cyr-sur-Mer et Gérard Brazon à Puteaux, pourraient-ils expliquer quelles solutions concrètes ils proposent sur cette question?

La liste des bizarreries que recèlent les candidatures RBM à ces municipales. On en citera une dernière: animateur du Collectif Racine des enseignants pro-FN, Alain Avello se présente à Nantes. En juillet 2005, c’est à une université d’été très différente de celles des frontistes qu’il participait: il prenait la parole au rassemblement organisé par les Comités révolutionnaires et de défense de la Libye en Europe, liés au Parti communautaire national-européen (PCN), un groupuscule nationaliste-révolutionnaire.

Il ne faut donc pas considérer le RBM comme une formation d’ouverture qui rapprocherait du FN, sans les y intégrer totalement, des personnalités «apolitiques» comme Gilbert Collard; des déçus de la droite classique comme Philippe Martel ou des orphelins du souverainisme de gauche comme Bertrand Dutheil de la Rochère.

En fait le RBM est une façade et un sas. Et même, puisque le FN proprement dit tolère bien moins l’existence de courants idéologiques concurrents que celui des années 1990, un vrai Front national, c'est-à-dire un cartel de sensibilités diverses, voire opposées, y compris celles qui sont radicales dans leur conception de l’identité nationale, de la gestion des flux migratoires et des institutions.

Jean-Yves Camus

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte