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Taubira: petite histoire de ceux qui ont brandi des documents

Grégoire Fleurot, mis à jour le 21.09.2017 à 11 h 56

La ministre de la Justice Christiane Taubira lors d'une conférence de presse au Palais de l'Elysée à Paris le 12 mars 2014, REUTERS/Philippe Wojazer

La ministre de la Justice Christiane Taubira lors d'une conférence de presse au Palais de l'Elysée à Paris le 12 mars 2014, REUTERS/Philippe Wojazer

Christiane Taubira s'est-elle contredite toute seule mercredi 12 mars en brandissant des documents adressés à la Chancellerie par le parquet pour prouver qu'elle ne savait rien sur l'interception des conversations entre Nicolas Sarkozy et son avocat Thierry Herzog? C'est ce qu'a affirmé Le Monde, tandis que la ministre de la Justice s'est défendue de tout mensonge dans les colonnes du même journal.

Quoi qu'il en soit, elle n'est pas la première à brandir des documents lors d'une intervention médiatique pour appuyer un propos ou un argument, ni la première à se rendre compte que cette pratique peut souvent avoir des effets bien différents que ceux escomptés.

Voici un petit retour sur quelques histoires plus ou moins célèbres de documents brandis, de façon plus ou moins imprudente...

L'affaire Dreyfus: regardez bien ces faux documents

Le 7 juillet 1898, le ministre de la Guerre Godefroy Cavaignac présente à la tribune de l'Assemblée nationale trois pièces censées prouver de manière accablante la culpabilité d'Alfred Dreyfus, accusé de trahison. Cavaignac est ovationné et le discours est reproduit dans toutes les communes de France. Problème: deux pièces n'ont rien à voir avec l'affaire et l'autre est un faux. Le ministre démissionne en septembre.

Eric Zemmour: regardez bien cet article soralien

Alors qu'une panique autour de rumeurs concernant de l'enseignement de la «théorie» du genre à l'école s'empare d'une partie de la classe politique et des médias, Eric Zemmour dénonce lors d'une émission de débat début février les «mensonges» du ministre de l'Education Vincent Peillon et de la ministre des Droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem, qui mèneraient une «entreprise de dénaturation des enfants» et voudraient «arracher» ces derniers à leurs familles.

L'éditorialiste appuie sa démonstration sur un document qu'il brandit et lit à plusieurs reprises. Document qui s'avère en fait être une page imprimée du site Egalité et réconciliation d'Alain Soral, un mouvement d'extrême droite à l'origine de la campagne poussant les parents à retirer leurs enfants de l'école. Les arguments contenus sur la page seront démontés par plusieurs médias, dont Le Monde.

Gilbert Collard: regardez bien cette enveloppe vide

Nous sommes en 1990, et une affaire de profanation du cimetière juif de Carpentras fait grand bruit dans les médias. Avocat des parties civiles, Gilbert Collard brandit lors d'une conférence de presse une enveloppe censée contenir les noms des coupables et prouver sa thèse: des jeunes de la ville, protégés par des notables, seraient les auteurs des profanations.

On découvrira plusieurs années plus tard qu'il s'agissait en fait d'actes antisémites commis par des néonazis. Laurent Pénard, avocat de la ville de Carpentras dans le procès, a déclaré en janvier 2013 à Rue89 à propos de Gilbert Collard:

«Devant les caméras, il a brandi une enveloppe vide dans laquelle il était supposé y avoir les noms des coupables. Cela m’a gêné. Les jeunes qui étaient visés ont souffert, le fils du marbrier par exemple. J’ai considéré, à ce moment-là, qu’il aurait dû être poursuivi par les instances ordinales. Puis, quand on a trouvé les vrais coupables, on ne l’a plus vu. Il n’a pas participé au procès à Marseille.»

DSK: regardez bien ce qui me donne raison

Le 18 septembre 2011, quatre mois après l'éclatement de l'affaire du Sofitel dans laquelle il a été accusé d'agression sexuelle à New York, Dominique Strauss-Kahn s'exprime en direct dans le journal de TF1, où il reconnaît une «relation inappropriée»  et une «faute morale» tout en assurant que «ce qu'il s'est passé ne comprend ni violence ni contrainte ni agression ni aucun acte délictueux».

Pour appuyer sa grande contre-offensive médiatique, il brandit et cite à 11 reprises (de manière plutôt exacte) le rapport du procureur américain Cyrus Vance produit le mois précédent et qui avait sonné la fin des poursuites pénales aux Etats-Unis. Sans doute l'utilisation de document brandi la plus efficace de notre liste.

Pierre Bérégovoy: regardez bien la liste que je pourrais rendre publique

Le 8 avril 1992, Pierre Bérégovoy, fraîchement nommé Premier ministre par François Mitterrand, déclare devant l'Assemblée nationale lors de son discours de politique générale axé sur la lutte contre la corruption, tout en brandissant un document:

«Comme je suis un Premier ministre nouveau et un homme politique précautionneux, j'ai ici une liste de personnalités dont je pourrais éventuellement vous parler. Je m'en garderai bien!»

Bérégovoy se retrouvera lui-même accusé de corruption dans les mois suivants, et se suicidera le 1er mai 1993.

Grégoire Fleurot
Grégoire Fleurot (799 articles)
Journaliste
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