FranceSmart Cités

La pauvreté, un défi majeur pour toutes les métropoles, plus ou moins «smarts»

Julien Damon, mis à jour le 20.10.2014 à 7 h 54

La pauvreté, en France, se transforme plus qu’elle n’augmente. Il en va ainsi de deux tendances majeures: l’urbanisation et la concentration du phénomène.

Paris, mars 2012. REUTERS/John Schults

Paris, mars 2012. REUTERS/John Schults

La pauvreté augmente-t-elle? Tout dépend de la période de référence. Par rapport au Moyen-Age, la pauvreté a été éliminée. Si on se réfère aux années 1980, avant l’introduction du RMI, la situation des plus pauvres n’a plus grand-chose à voir. Si on s’intéresse aux années 2000, les choses n'ont guère bougé, même si les conséquences de la crise commencent vraiment à se faire sentir en 2010. En effet, le taux de pauvreté a alors augmenté, à 14% de la population, puis 14,3% en 2011.

Les proportions masquent toutefois les volumes. En 2000, l’Insee recensait 7,8 millions de pauvres. Ils sont 8,8 millions en 2011. L’augmentation du nombre de pauvres (et non du taux de pauvreté) est bien plus significative depuis le milieu de la décennie 2000. En 2011, on se retrouve à un niveau qui n’avait jamais été atteint depuis le début des années 1970.

La tendance depuis les années 1970 était – jusqu’aux secousses récentes attachées à la crise -  à une forte baisse puis à une stabilisation du taux de pauvreté. Cette diminution puis cette stabilisation de la pauvreté, mesurée sous sa forme monétaire relative, masquent de profondes transformations. Tout d’abord, la pauvreté a rajeuni: en quarante ans, le taux de pauvreté des moins de 25 ans a été multiplié par deux, alors que celui des plus de 65 ans était divisé de moitié.

Elle s’est aussi déplacée des familles nombreuses vers les familles monoparentales. Elle touche désormais des actifs qui travaillent, en raison des doubles mutations du monde du travail et de la famille. Elle est mieux, quoiqu’imparfaitement, prise en charge par un Etat providence qui n’a jamais cessé de se développer, en particulier en matière d’aide sociale.

Au changement fondamental: la pauvreté s’est urbanisée, baissant environ de 4 points entre 1996 et 2010 dans les communes rurales et augmentant de 5 points dans l’agglomération parisienne. Tandis que la pauvreté se stabilisait, en moyenne nationale, elle était clairement en augmentation dans l’agglomération parisienne et dans les autres unités urbaines de plus de 200 000 habitants. Avec la reprise à la hausse de la pauvreté, elle ne diminue plus dans les communes rurales et poursuit significativement sa progression, toujours dans l’agglomération parisienne, mais aussi dans les unités urbaines de 20 à 200.000 habitants.

Taux de pauvreté des individus au seuil de 60% du niveau de vie médian selon la tranche d'unité urbaine. Source: Insee

En 2009, le taux de pauvreté est, en moyenne, de 11,6% dans les communes rurales (il passe à 12,5 % en 2010). Il est de 14,1% pour les communes urbaines. Dans six régions seulement, le rural est plus pauvre que l'urbain. Et il s'agit des régions les plus rurales, ou en tout cas les moins denses (comme la Corse, l'Auvergne ou le Limousin). En Ile-de-France, la différence de taux de pauvreté entre l’urbain et le rural est de 8 points. C’est donc très majoritairement dans les communes urbaines que l’on trouve les taux les plus élevés de pauvreté.

Taux de pauvreté par région selon le type de commune en 2009 (en %). Source: Insee

En termes d’aire urbaine, la pauvreté est surtout élevée dans les grands pôles urbains  et dans les moyennes et petites aires urbaines (15 % dans les deux cas). Elle est la plus faible dans le périurbain (10 %). Contrairement à un discours aujourd’hui répandu, les villes de plus petite taille, l’espace périurbain ou rural n’est pas celui où l’on trouve le plus de ménages pauvres.

A un niveau de granulométrie plus fin, il est faux d’en rester à une vision binaire qui opposerait des territoires centraux riches et des territoires périphériques pauvres. En France, la pauvreté est plutôt concentrée, en réalité, dans les centres urbains[1]. Avec un indice synthétique d’exclusion (ISE), agrégeant des indicateurs issus de différentes sources (INSEE, CAF, Direction générale des impôts, Banque de France), on peut mesurer l’exclusion dans les grandes métropoles françaises. Ambitieux dans le spectre de la recherche, une étude s’est penchée dans le détail sur les unités urbaines de Bordeaux, Lille, Lyon, Nice, Marseille et Toulouse[2].

Ce qui est relativement vrai à Paris est faux à Bordeaux, Lille, Lyon, Nice, Marseille et Toulouse

Alors que la vision habituelle de la géographie de la pauvreté est celle d’un modèle européen (un centre ville relativement aisé entouré de banlieues défavorisées), les villes françaises semblent plutôt fonctionner sur un modèle américain (un centre ville dégradé avec une périphérie mieux lotie). Les données et les cartes sont parlantes. Dans les aires urbaines de Nice et Toulouse, les villes centres présentent l’indice d’exclusion le plus élevé.

A Lille et Marseille, il en va quasiment de même. Pour Bordeaux et, surtout, Lyon le phénomène est atténué, mais il reste vrai. Au-delà des chiffres et des analyses critiques, les formules issues de cette étude font mouche. A Bordeaux, «le chômage frappe au cœur». A Lille, les indicateurs fiscaux (revenu fiscal médian, part de ménages non imposés, limite du premier décile du revenu fiscal des ménages) dénotent une «hyperconcentration centrale».

La géographie de «l’envers de la bourgeoise lyonnaise» est davantage dispersée, mais on y relève, par exemple, une très forte concentration des emplois aidés. A Marseille, la commune centre, se caractérise par une «concentration exclusive» des 10 % les plus pauvres (fiscalement s’entend). Pour Nice, la commune centre se distingue par une «hyperconcentration du RMI». À Toulouse, «la géographie du gris dans la ville rose» montre un surendettement plutôt périphérique, mais une hyperconcentration du RMI et des moins favorisés.

Conclusion: ce qui est peut-être vrai d’un modèle parisien de concentration des exclus à la périphérie (modèle d’ailleurs en partie contestable), est faux dans six autres grandes agglomérations françaises où la statistique ne débusque pas d’embourgeoisement des centres, au contraire. Il faut donc veiller à ne pas se laisser influencer par le thème si prisé de la gentrification, qui n’est certes pas totalement à écarter, mais qui ne doit pas faire oublier l’importance de la pauvreté au centre des grandes unités urbaines.

En un mot, c’est donc bien une dynamique d’urbanisation de la pauvreté et un portrait, surtout, de pauvreté urbaine qui caractérisent, en France, la distribution spatiale de la pauvreté.

Cette urbanisation de la pauvreté est aussi concentration de la pauvreté. Les 100 plus grandes villes rassemblent, en 2009, 20 % de la population vivant en France, mais 33 % des pauvres[3]. La concentration est plus poussée encore si l’on s’intéresse aux zones urbaines sensibles (ZUS). Ces territoires sont les cibles prioritaires des interventions au titre de la politique dite de la ville. Ils rassemblent environ 5 millions d’habitants. Le taux de pauvreté y est 2 fois et demie plus élevé qu’en moyenne nationale.

La pauvreté dans les zones urbaines sensibles en 2010 (%)

Il en va de même pour le taux de pauvreté des enfants (les moins de dix-huit ans). Il atteint, en l’espèce, 49 % en 2010. Dit d’une autre manière, quand un enfant sur cinq est, en France, compté comme pauvre (au seuil de 60 % de la médiane des niveaux de vie), c’est le cas d’un enfant sur deux dans les ZUS. Un grave constat pour l’avenir urbain…

[1]. Voir Laurent Davezies, La crise qui vient. La nouvelle fracture territoriale, Paris, Seuil, 2012. Et pour les travaux qui insistent sur la pauvreté périurbaine, voir Christophe Guilluy, Fractures françaises, Paris, François Bourin, 2010. Pour un débat entre ces deux auteurs, qui ne marquent pas, dans leurs échanges, de désaccord, voir le dossier « Tous périurbains ! », Esprit, n° 393, mars-avril 2013.

[2]. Voir Gérard-François Dumont, Géographie urbaine de l’exclusion. Dans les grandes métropoles régionales françaises, Paris, l’Harmattan, 2010. On peut débattre longuement de l’intérêt et, surtout, des pondérations dans un indice synthétique. Mais il est préférable d’avoir de la donnée plutôt que des impressions vagues, sans grande rigueur.

[3]. Voir les travaux du Compass et du Centre d’Observation de la Société www.observationsociete.fr

 

Julien Damon
Julien Damon (19 articles)
Professeur associé à Sciences Po
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte