Municipales 2014France

Faut-il inviter Bernadette Chirac sur sa campagne?

Jean-Baptiste Daoulas, mis à jour le 18.03.2014 à 11 h 47

Les candidats de droite se battent pour s’afficher avec l'ex-Première dame. Est-ce (toujours) bien raisonnable?

Bernadette Chirac et Nicolas Sarkozy, le 10 mars 2014 à Nice. REUTERS/Eric Gaillard.

Bernadette Chirac et Nicolas Sarkozy, le 10 mars 2014 à Nice. REUTERS/Eric Gaillard.

Dans une campagne parisienne qui n’avait pas besoin de ça pour se mettre à patiner, la scène a fait les délices des anti-NKM en décembre dernier. Toute fière d’avoir réussi à faire venir Bernadette Chirac dans le XIIe arrondissement pour un déplacement sur le thème de la santé, Nathalie Kosciusko-Morizet a blêmi en écoutant l’ancienne première dame faire l’éloge de son «amie» Xavière Tiberi:

«Xavière était une militante de campagne électorale tout à fait exceptionnelle. Tout ce que j’ai appris en politique du terrain, que ce soit à la campagne ou en ville, dans les escaliers et dans les cours, c’est Xavière qui me l’a appris.»

Premier problème: Xavière Tiberi est un symbole des affaires parisiennes –elle a été condamnée à neuf mois de prison avec sursis dans l'affaire des faux électeurs du Ve arrondissement, condamnation qu'elle a portée devant la Cour de cassation– que NKM voudrait faire oublier. Second problème: elle est la mère du candidat dissident Dominique Tibéri, dont la performance pourrait faire basculer le fief de son père à gauche.

«Ce n’est pas un sujet que je vais aborder», s'est repris quelques instants plus tard Bernadette Chirac, sans que l’on comprenne vraiment si sa bourde était si involontaire que cela. Qu’importe, la presse n’a retenu que l’éloge de Xavière T. et complètement zappé les belles images des deux femmes pendant leur visite au personnel de l’hôpital Armand-Trousseau. Dans les manuels de communication politique, on appelle cela un flop.

Et comme pour s’assurer que tout le monde a saisi à quel point elle soutient la députée de l’Essonne, la charitable Madame Pièce Jaunes lui a distribué une bonne paire de claques la semaine dernière. A l’aller, un écho dans le Point qui rapporte son admiration pour la «jolie», «discrète» et «habile» Anne Hidalgo. Au retour, une interview sur BFM TV magnifique de fausse candeur pour s’étonner que NKM se soit offusquée de sa gaffe:

«Elle me dit: "Vous avez retourné votre veste." […] Je ne savais pas quoi dire, j'étais stupéfaite.»

Bernadette Chirac est imprévisible. Elle peut vous flinguer un déplacement de campagne, ou vous flinguer tout court après vous avoir pourtant soutenu sur le terrain.

Plus discrètement, Nadine Morano a subi un traitement équivalent à celui de NKM le mois dernier. «Ah, Nadine Morano…», soupirait l’ex-Première dame sur le plateau du Petit Journal de Canal Plus en février pour laisser entendre tout le bien qu’elle pense de celle qu’elle avait accompagné en visite il y a quelques années. Rires du public.  

Et pourtant, malgré les risques de bad buzz, les candidats de droite continuent à faire des pieds et des mains pour avoir leur place à côté d’elle sur la photo. En pleine campagne des municipales, Christian Estrosi était ainsi ravi d’accompagner, le 10 mars, la conseillère générale de Corrèze et Nicolas Sarkozy à l’occasion de l’inauguration de l’institut Alzheimer de la fondation Claude-Pompidou. L’agenda politique de l’épouse de Jacques Chirac reste bien garni et ne se limite pas à la collecte des pièces jaunes.

Porte-bonheur ou porte-poisse?

C’est l’un des clichés les plus éculés du storytelling politique des années 2000. Comment Bernadette, la dame patronesse ringarde, s’est muée en grande pythie de la droite française.

Elle partait de loin. Privée par sa communicante de fille Claude du déjeuner de Jacques Chirac avec des jeunes à la garden party du 14 juillet 1995, pour ne pas gâcher la photo, elle a pris une revanche éclatante pendant la campagne des municipales de 2001 en devenant la personnalité la plus demandée sur le terrain par les candidats RPR.

«Elle reçoit de nombreuses demandes de soutien auxquelles elle répond au gré de ses envies et de ses amitiés. Toujours dans des communes difficiles pour la droite, mais rarement pour des causes perdues d'avance», racontait alors RFI dans un papier consacré au «Bernadette’s tour». A Toulon, Avignon ou au Havre, la Première dame faisait alors un tabac avec son style si particulier de grande bourgeoise dotée d’un solide bon sens paysan. Même François Hollande, qui n’était alors que le premier secrétaire du PS, ne pouvait que saluer l’artiste dans une interview au Parisien:

«Je crois que c'est une assez bonne carte. Elle a des qualités, elle est courageuse et plutôt efficace en campagne. [...] Elle est presque plus utile que Jacques Chirac!»

Quelques années plus tôt, la première dame vilipendait la dissolution inspirée par Villepin-Néron en 1997, flairant l’accident industriel pour la droite. Quelques mois plus tard, elle sera l’une des seules à pressentir la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002. La légende de Bernadette Chirac en grande prêtresse de la droite était née.

Régulièrement invitée en 2012

Mais le soutien de l’ex-demoiselle Chodron de Courcel fait-il vraiment une différence dans le choix des électeurs? Malgré ses efforts pour soutenir Philippe Séguin –à l’époque, ses relations avec Xavière Tiberi étaient nettement plus froides–, cela n’a rien changé à la bérézina de la droite parisienne en 2001.

Dès les législatives 2002, Libération s’interroge sur les résultats de l’épouse du chef de l’Etat et évoque plutôt un «porte-poisse»: «Sa popularité et ses baskets Chanel n’auront pas suffi à sauver la peau de plusieurs candidats auxquels elle avait apporté son onction», ironisait le quotidien en citant les défaites cuisantes des candidates UMP Nicole Guedj et Dominique Versini à Paris.

En 2012, Nicolas Sarkozy n’aura pas plus de chance, même s’il n’a cessé de qualifier Bernadette Chirac de «porte-bonheur», comme à son dernier meeting de Toulon, en mai 2012. Encore davantage que pour les campagnes de son mari en 1995 et 2002, la seule sarkozyste de la famille Chirac a été fortement mise à contribution pendant la campagne de 2012, invitée à prononcer des discours sur l’estrade comme n’importe quel ténor de l’UMP, à Caen ou pour le grand meeting de Villepinte en mars. Mais une fois encore, la magie Bernadette n’a pas opéré dans les urnes. 

Un électorat âgé qui vote

«Même si son influence politique reste moindre qu’elle ne l’a été, elle reste une figure importante dans la famille de la droite», tempère la journaliste Pascale Tournier, auteure de La Reine-mère, un ouvrage consacré à Bernadette Chirac.

Dans les sondages, sa popularité reste impressionnante. Une enquête commandée par Valeurs Actuelles à l’Ifop à l’occasion de la Journée des droits des femmes montre qu’elle est celle qui incarne le mieux les idées de la droite, devant Christine Lagarde, NKM ou Michèle Alliot-Marie.

«Si l’on excepte les plus jeunes, les catégories populaires et les électeurs FN, elle est le numéro un dans presque toutes les catégories de la population: par sexe, par âge, par profession, chez les sympathisants de gauche comme chez les électeurs de droite», commente Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’Ifop. «En plus de son patronyme, les Français voient en elle le symbole d’une droite traditionnelle et provinciale, une droite des valeurs.»

Et comme tout est bon à prendre en période de campagne, les candidats de droite ne peuvent s’empêcher de voir en elle un produit d’appel. «Il y a encore tout un public de personnes âgées –qui vote– auprès duquel elle a beaucoup de crédit», analyse Pascale Tournier.

Comment la canaliser?

Quitte à faire appel à Bernadette Chirac, l’enjeu pour les candidats est de réussir à canaliser le phénomène, ce que Nathalie Kosciusko-Morizet n’est pas parvenue à faire en décembre. Assaillie par les caméras dans la petite permanence de l’UMP dans le XIIe arrondissement, la candidate à la mairie de Paris en était réduite à accuser la presse «de piéger madame Chirac».

Le centriste François Sauvadet ne s’en est pas mieux tiré en faisant de Bernadette Chirac l’invitée d’honneur de la présentation de son Livre noir du redécoupage des cantons le 4 mars. Le spectacle donné dans une petite salle de l’Assemblée national fut cruel pour le député UDI. La forêt de caméras et de micros n’avait fait le déplacement que pour l’ancienne Première dame. Venue défendre son canton de Sarran supprimé par le redécoupage électoral de Manuel Valls, l’élue corrézienne a fait le show à coups de formules énigmatiques («Si je tombe dans la trappe, je dirai un certain nombre de choses!»).

François Sauvadet et les autres parlementaires présents n’ont été écoutés qu’avec une indifférence polie, certains journalistes ne se donnant même pas la peine de diriger leur micro dans leur direction. Désireux de ramener la conversation sur le redécoupage électoral, là où les journalistes souhaitaient surtout interroger l’ancienne Première dame sur l’affaire Copé ou sur la santé de son mari, François Sauvadet s’est fait rabrouer par un journaliste de RTL: «Mais elle ne s’adressait pas à vous la question!». Ou comment réussir à devenir inaudible dans sa propre conférence de presse. Merci Bernadette...

Officiellement candidate pour un huitième mandat de conseillère municipale d’affilée dans son village de Sarran, Bernadette Chirac semble bien décidée à continuer à honorer les sollicitations politiques. «La retraite, c’est mauvais», confiait-elle à Yann Barthès le mois dernier. «Il faut se mettre à sa place», explique Pascale Tournier. «Son mari n’est pas dans un état de santé florissant. C’est une femme qui a besoin de respirer, de montrer psychologiquement qu’elle est encore utile qu’elle a encore une parole politique, du poids.»

Finalement, il n’y a plus que Nicolas Sarkozy pour lui voler la vedette. Dans un parallélisme des formes qui a vengé François Sauvadet et la présentation de son livre noir, l’inauguration du centre Alzheimer de la fondation Claude-Pompidou est passé quasiment inaperçue le 10 mars. La présence d'un Nicolas Sarkozy, empêtré dans les affaires, a complètement phagocyté l’événement parrainé par la reine-mère. Comme dirait Bernadette, prix de l’humour politique en 2004:

«Heureusement, qu’on vous a! Et en plus, je suis sincère.»

Jean-Baptiste Daoulas

Mise à jour: Nous avions mal orthographié le nom Chodron de Courcel, toutes nos excuses.

Jean-Baptiste Daoulas
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