Municipales: le Front national entre faux candidats et vrais nazis

Le 1er mai 2012 place de l'opéra à Paris Benois Tessier REUTERS

Le 1er mai 2012 place de l'opéra à Paris Benois Tessier REUTERS

La série des têtes de liste ou colistiers du FN dont les propos racistes, xénophobes ou les sympathies idéologiques radicales contreviennent à la ligne de dédiabolisation et de nettoyage du parti se poursuit. En dehors de ces vrais candidats sulfureux, le parti est soupçonné de s’adjoindre quelques «faux candidats» pour boucler des listes

«Le poumon!» «Le poumon!» «Le poumon, vous dis-je.» Qui n’a pas en tête quelques bribes de cette tirade du Malade imaginaire? Face à Argan, hypochondriaque impénitent, sa servante frondeuse, Toinette, ne donne qu’une seule et unique cause à tous les maux dont il se dit atteint: le poumon.

C’est à cet effet de répétition que fait immanquablement penser la chronique des dérapages racistes et homophobes en tous genres qui émaillent, depuis plusieurs mois, la campagne des élections municipales. Jusqu’à ce dernier mais peut-être pas ultime épisode de candidats enrôlés «malgré eux» sur des listes, à leur insu. La justice, qui est saisie, dira si c’était «à l’insu de leur plein gré», comme l’avait dit sur un Tour de France le cycliste dopé Richard Virenque. Du comique à la Molière, sans doute.

En l’espèce, l’affaire est bien moins comique. Car, ici, il ne s’agit plus du poumon, mais du Front national. La récurrence de l’apparition du nom et du sigle du parti d’extrême droite dans toutes ces affaires à un côté inquiétant. C’est comme au Loto: tous les vainqueurs ont joué mais tous les joueurs ne sont pas gagnants.

Bien sûr, tous les candidats du FN ne sont pas racistes, homophobes, admirateurs du IIIe Reich, porteurs de tatouages d’une division de la Waffen-SS ou en lice sans le savoir… mais force est de constater que, dans cette campagne, tous ceux qui se sont repérer comme tels étaient candidats du FN. Certains ne le sont plus. Et certains ont même été exclus du parti qui, officiellement, est en recherche de respectabilité.

Mais à bien y regarder, pourtant, il n’existe aucun autre parti politique en France qui présente une telle densité de militants ou de sympathisants engagés à ses côtés dont le comportement public, l’affichage sur les réseaux sociaux et la fascination ou les sous-entendus idéologique sont aussi «border line». Quand la ligne jaune n’est pas tout simplement dépassée, ce qui met en lumière, pour quelques jours, des attitudes scandaleuses et des propos d’exclusion venimeux.

La série a débuté en septembre 2013. Un candidat pressenti pour conduire la liste du FN à Neuville-en-Ferrain, dans le Nord, laisse éclater sa «xénophobie» sur sa page Facebook. On y voit bruler un drapeau israélien accompagné de la mention «Ici c’est la France». Manipulation antisémite habituelle à la sauce antisioniste. Le député Gérard Darmanin (UMP) écrit à Marine Le Pen pour faire cesser ces «images» et ces «propos» incitant à «la haine raciale». Exit le candidat qui est exclu du parti. La sanction passe mal dans certains secteurs de l’extrême droite proches de Bruno Gollnisch qui lui même soutien la décision, de façon très alambiquée, sur son blog

Ensuite, le dérapage se déplace à Strasbourg. En présentant son programme, l’avocat qui doit conduire la liste FN n’y va pas avec le dos de la cuiller: déplacement forcé des Roms devant le consulat de Roumanie, chiens de défense pour les policiers municipaux, retour de la punition dans les écoles… Le tout est à l’avenant.

C’est plus la forme que le fond qui déplait aux instances nationales. On le lui fait savoir, il préfère se démettre. On le remplace. Au bout du compte, il ne parviendra pas à constituer une liste concurrente, en raison de la parité obligatoire, faute de combattantes.

Au même moment, l’émission Envoyé spécial de France 2 fait un zoom sur la tête de liste du FN à Rethel, dans les Ardennes. Présentée comme le nouveau visage du parti, fan de «Marine», la jeune femme en question est juste raciste à souhait. Sur sa page Facebook, elle compare la ministre de la justice à un singe. Evidemment, elle n’y voit aucun mal puisqu’à ses yeux Christiane Taubira n’est rien d’autre qu’une «sauvage». Comprenez, elle n’a rien à voir avec un être humain. Là aussi, la direction du FN tranche dans le vif. Exclusion à la clé.

Apparemment, ce nettoyage à la chaîne n’empêche pas de voir encore émerger, ici ou là, quelques candidats au langage direct, celui là même que les dirigeants du Front ne veulent plus voir étaler à toute liberté sur la place. Selon plusieurs témoignages publiés alors par les médias, c’est précisément celui là qui est utilisé en privé ou dans les huis clos militants. En novembre, les regards se tourne vers Rixheim, une commune du Haut-Rhin.

Au lendemain de la victoire du FN à la cantonale partielle de Brignoles (Var), la jeune pousse frontiste qui doit conduire la liste à Rixheim trouve subtil de faire le tweet suivant (effacé depuis):

«A Brignoles, ce matin, die Ausweise (papiers d'identité) étaient à retirer en sous-préfecture».

Sa référence à l’occupation allemande, dont on ne saura jamais si elle relève de l’espoir ou de la bêtise, est présentée par l’intéressé comme de l’humour mais cet humour, en période électorale, n’est pas prisé au siège du Front national. Lui aussi passe à la trappe. Au grand dam d’un autre candidat d’extrême droite, tête de liste à Widensolen, qui lui apporte son soutien au nom de la liberté d’expression.

«Dans tous les groupes humains, il y a forcément des débordements et on ne peut pas contrôler tout le monde.» Cette ligne de défense est celle adoptée par le secrétaire départemental du FN en Haute-Garonne pour éviter la nouvelle tuile qui tombe à Saint-Alban. Cette fois-ci, ce n’est pas un candidat qui dérape mais une candidate qui dénonce les dérapages et «l’ambiguïté» du Front.

Candidate du parti à la mairie, une jeune femme décide de jeter l’éponge en constatant qu’il y a «un décalage entre la discours de Marine et celui de la base militante». Elle est d’origine algérienne et elle ne supporte plus «les blagues vaseuses sur les Arabes et les homos». 

Après avoir passé Noël et la Saint-Sylvestre sans encombre, le Front national renoue avec les accointances gênantes au début 2014. En février, il entre dans la séquence «tatouage et nazisme». Un des colistiers du FN à Châteauroux est rattrapé par une photo déposée, sans doute par mégarde, sur Facebook.

On y voit son épaule gauche portant un magnifique tatouage représentant un blason. Sauf que ledit blason est celui de la 33. Waffen-Grenadier-Division, c’est-à-dire la Division SS Charlemagne, celle des volontaires français qui portaient l’uniforme allemand pendant la Seconde guerre mondiale pour «combattre le bolchévisme». Cet emblème n’est pas nature à ébranler la tête de liste du parti qui après réflexion –et probablement conseil venu d’en haut– finit quand même par se séparer de cet encombrant compagnon.

Rebelote, le 7 mars. Le site de l’Express publie un article avec photos consacré à une candidate de liste FN de Nevers (Nièvre) qui ne cache pas son admiration pour le régime hitlérien. Elle pose devant le symbole du nazisme: un drapeau frappé de la croix gammée.

Mais ses penchants ne s’arrêtent pas là puisqu’elle est aussi fascinée par le Klu Klux Klan et par le Bloc identitaire (groupe d’ultra-droite français), comme si elle voulait démontrer qu’il existe une certaine continuité entre tous ces mouvements. Cette mise en ligne montre en tout cas, s’il en était encore besoin, que les adeptes des thèses radicales, voire racialistes, ne se sentent pas trop mal au sein de ce parti.

«Le poumon, le poumon, vous dis-je!» Et voilà que tombent quelques cas de candidats «malgré eux» au moment où les listes deviennent publiques. Et une fois encore, c’est le Front national qui est au centre de la polémique.

Comme si, en dehors de ses vrais candidats sulfureux, le parti était aussi obligé de s’adjoindre quelques «faux candidats» pour boucler une liste, ici ou là. Au Grand-Quevilly, en Seine-Maritime, 22 des 35 candidats du FN auraient été mystifiés en signant une formulaire dont ils n’avaient pas compris qu’il les jetait dans la course municipale.

Le préfet a donc retiré la liste. Marine Le Pen assure que les tribunaux lui rendront justice et glisse au passage, gros sous-entendu à l’appui, que Laurent Fabius est justement candidat sur la liste socialiste… au Grand-Quevilly.

Cependant le ministre des affaires étrangères n’est pas candidat à Orléans où le parti d’extrême droite fait figurer un couple de 90 ans d’âge dont le mari ignorait qu’il était en lice et dont l’épouse est atteinte de la maladie d’Alzheimer. La présidente du Front national a raison de reconnaître «un manque de prudence». C’est le moins qu’elle pouvait faire! 

Olivier Biffaud

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