Le 8 mars, célèbre-t-on la journée des femmes, de la femme? De leurs droits?

Affiche pour le 8 mars 1914 en Allemagne via Wikimedia Commons

Affiche pour le 8 mars 1914 en Allemagne via Wikimedia Commons

En fait, ça dépend. Le foutoir syntaxique attaché à ce jour n'est pas anodin. Les mots étant parfois, c'est bien connu, porteurs de plus de sens qu'ils n'y paraît.

«— Le 8 mars, il y a encore des abruti(e)s qui vont vouloir célébrer la journée de LA femme. Je voudrais les insulter par avance.
— Oui, mais l'ONU elle-même parle de la journée internationale de la femme...

— Déjà fatiguée à l'idée de devoir l'expliquer en boucle le 8 mars...»

Ces phrases, vous les avez peut-être vous aussi lues sur Facebook ou Twitter ou entendues à l'approche du grand jour. Et effectivement, l'ONU célèbre la journée internationale de la femme. Wikipédia dans son article sur la journée internationale de la femme lui reconnaît deux noms officiels, celui de journée internationale de la femme et de journée internationale des droits des femmes. Cette année, la Caisse d'Epargne m'offre un porte-carte bancaire Kenzo pour la journée de la femme. Najat Vallaud-Belkacem appelait, elle, en 2013, à la célébration de la journée internationale des droits des femmes.

Et elle pesait bien ses mots pour l'occasion:

«Le 8 mars n'est pas, comme on l'entend parfois, la journée de "la" femme, qui mettrait à l'honneur un soi-disant idéal féminin (accompagné de ses attributs: cadeaux, roses ou parfums).»

Un choix de vocabulaire en parfait accord avec l'intitulé de son ministère des Droits des femmes.

Cohérence qui n'est pas toujours de mise, même au sein d'une même institution. Sur le site de l'ONU, selon que l'on consulte la version anglaise ou russe*, il sera question de journée internationale des femmes (International Women's Day) ou de journée internationale de la femme pour les versions française, espagnole (Dia Internacional de la Mujer), chinoise* ou arabe.

Les médias, eux, reprennent chaque année à la volée les termes de journée des femmes, de la femme, des droits des femmes...

Une foire lexicale que l'on doit entre autre à l'absence de texte fondateur. Ou plutôt à l'existence de plusieurs actes de naissances pour cette journée de vous-savez-qui ou vous-savez-quoi («les droits» dans la version Vallaud-Belkacem 2013...)

Rapide revue des actes de baptêmes:

En 1910, à la Conférence internationale des femmes socialistes, il est question d'organiser chaque année «une journée de la femme» qui serait «destinée prioritairement à faire campagne pour le droit de vote des femmes».

En 1921, à la Conférence internationale des femmes communistes de 1921, on parle de «tenir uniformément la Journée Internationale des femmes le 8 mars, jour où les camarades russes la célèbrent». Passage du singulier au pluriel et l'ajout de l'adjectif «international», expansion communiste oblige.

En 1977, la résolution 32/142 de l'ONU, invite les pays à proclamer «un jour de l'année Journée des Nations unies pour les droits de la femme et la paix internationale». Ce n'est plus des femmes, mais de la femme dont il est question et la journée ne lui est pas dédiée à elle, mais à ses droits.

Auparavant, l'ONU avait proclamé une année internationale de la femme en 1975, prolongée en décennie de la femme. Il faut noter que cette résolution, proposée par les pays communistes, n'avait pas été votée par les pays occidentaux. Et que la déclaration dénonçait beaucoup plus le racisme et le colonialisme que les discriminations envers les femmes.

Vient enfin l'acte de naissance français: le communiqué officiel du conseil des ministres du 20 janvier 1982 qui décide «qu'une journée des femmes sera célébrée le 8 mars prochain», sur proposition de la ministre des Droits de la femme Yvette Roudy. Retour au pluriel pour un ministère au singulier.

Ce qui semble vaguement se dessiner, c'est un choix du pluriel pour les instances socialistes et du singulier pour l'ONU, avec des hésitations quant à la position mitterrandienne.

De l'avantage des variations

Une fluctuation syntaxique dans tous les cas bien pratique, comme le remarque l'universitaire Simone Bonnafous, spécialiste de communication politique. Dans son article «Les déclarations de Journée internationale des femmes, entre récit, occultation et performativité», elle résume:

«Cela permet par conséquent à chaque parti, à chaque institution, à chaque association de se réclamer des origines et des déclarations qui lui conviennent le mieux en fonction des préférences idéologiques de chacun: qui l'initiative de François Mitterrand, qui l'ONU, qui la Deuxième Internationale...»

Françoise Picq, spécialiste des mouvements féministes, et militante elle-même se souvient:

«On s'est battu très fort contre "la" femme. On avait réussi à ce que cela ne se dise plus, mais c'est très enraciné, cette expression revient. Or la femme, cela n'existe pas, c'est une représentation inventée par les hommes. Quand on dit la journée de la femme, cela fait un peu fête des mères.»

Célébrer la femme, c'est rendre hommage à une image essentialisée de la femme, autrement dit, on a trouvé mieux pour lutter contre les stéréotypes et les inégalités.

Quand «les militantes féministes insistent sur le terme de journée des femmes, et même de journée de lutte, c'est un moyen de mettre l'accent sur l'aspect de lutte», décrypte la chercheuse. Lutte d'un groupe de personnes, les femmes, contre les inégalités auxquelles elles font face.

Quant au «terme de droits, il est associé à la gauche. C'est sous des gouvernements de gauche que l'on a des ministères des Droits. Dans les gouvernements de droite, on parle plutôt de condition féminine», remarque Françoise Picq.

Pour y voir plus clair, voilà un petit pense-bête. Dire:

  • la journée de la femme, c'est macho et onusien francophone.
  • la journée des femmes, c'est militant féministe.
  • la journée de lutte pour les droits des femmes, c'est super militant féministe.
  • la journée des droits des femmes, c'est gouvernemental de gauche.
  • la journée des droits de la femme, c'est ne pas savoir trancher (comme une résolution onusienne en temps de Guerre froide ou un ministère mitterrandien).

Dernière option, mais pas des moindres, vous pouvez aussi vous limiter à parler du «8-Mars», chacun y verra ce qu'il voudra. 

H.F.

* Pour le russe et le chinois, il s'agit de la traduction donnée par Google Trad. Retourner à l'article

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