C'est dans l'actuFrance

«SarkoLeaks» ou «Buissongate»: comment nommer un scandale?

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 05.03.2014 à 18 h 35

Détail d'un des articles d'Atlantico sur les fuites d'enregistrements de Patrick Buisson.

Détail d'un des articles d'Atlantico sur les fuites d'enregistrements de Patrick Buisson.

Depuis la révélation par Le Point et la publication par Le Canard Enchaîné et Atlantico d'extraits d'enregistrements clandestins de réunions de Nicolas Sarkozy par son ancien conseiller Patrick Buisson, une guerre linguistique a lieu dont l'enjeu est de savoir quel mot-clé va s'imposer pour désigner l'affaire.

Pour Christophe Barbier de L’Express, c’est le «Buissongate». Idem pour André Bercoff, qui signe une tribune sur Le Figaro Vox. Ou encore pour Europe 1.

En revanche, pour d'autres médias, plus nombreux, c'est le terme de «Sarkoleaks» qui s'impose: citons Métro, France Info, Arrêt sur images, Atlantico ou encore Mediapart.

Et il y a aussi les oecuméniques, comme Sud-Ouest, qui emploie les deux termes.

Dans la guerre lingustique qui oppose les -gate aux -leaks, Christophe Barbier a choisi son camp

Comment faut-il nommer ces scandales à répétition? Aux Etats-Unis, le National Journal a publié en février un article sur ce sujet, «Vers une théorie unique de l’appellation du scandale». Il rappelle ce qu’on oublie parfois: le suffixe –gate, utilisé depuis qu’un hôtel de Washington, le Watergate, a laissé son nom au scandale politique le plus important de l’histoire récente américaine, ne veut en lui-même rien dire.

Ca ne l’a pas empêché de s’imposer dans le monde entier pour désigner des affaires sorties par la presse. Les Québécois ont même vécu l’année dernière un Pastagate, lorsque l’Office québecois de la langue francaise s’est ridiculisé en demandant à un restaurant italien de Montréal de cesser d’utiliser le mot «pasta» dans ses menus et de le remplacer par du français.

Aux Etats-Unis, le sein dévoilé involontairement par Janet Jackson lors du Superbowl 2004 est devenu le Nipplegate. Quant à la publication des emails d’experts liés au GIEC, on en parle comme du Climategate. Mais ne faudrait-il pas plutôt parler d’un ClimateLeaks, puisqu’il s’agit d’une fuite?

Car depuis les fuites orchestrées par WikiLeaks, on accole ce suffixe à de nombreuses affaires, comme lors de la méga-enquête sur les comptes Offshore en avril 2013, dénommée alors les OffshoreLeaks. Ce qui n'a pas empêché, paradoxalement, WikiLeaks de baptiser des fuites de câbles diplomatiques opérées fin 2010 le «CableGate».

Cela nous ramène à notre SarkoLeaks, ou fuites concernant Sarkozy… Eva Joly parle elle d'un «Buisson Leak», preuve que toutes les combinaisons sont encore possibles en la matière et que la lutte pour l'hégémonie linguistique continue de faire rage dans l'espace médiatique.

Car attention: le National Journal rappelle que l'imposition de ces labellisations est toujours un jeu d'influence qui implique au moins deux acteurs: les médias et l'opposition –l'opposition pouvant, en l'occurrence, être interne à un camp politique... A terme, l'expression qui s'imposera, selon qu'elle désignera l'enregistreur («BuissonGate») ou l'enregistré («SarkoLeaks»), ne sera sans doute pas anodine. 

Autre «scandale» récent qui a eu droit à sa gatification, celui révélé par Le Point à propos des liens entre Jean-François Copé et l’agence de communication de l'UMP et les soupçons de surfacturation et d'évasion fiscale lors de la campagne présidentielle de 2012. Un «CopéGate» comme l’appelle Jean-François Achilli de France Info. Mais pourquoi pas plutôt un «CopéLeaks», puisque ces dossiers ont bien dû fuiter à un moment pour arriver jusqu'aux journalistes?

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte