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Les questions que pose l'affaire des enregistrements de Patrick Buisson

Slate.fr, mis à jour le 05.03.2014 à 15 h 18

Que contiennent les enregistrements? Qui est Patrick Buisson? Que risque-t-il dans cette affaire? Quel a été son influence sur Sarkozy?

Une bande magnétique / Lee Jordan via Flickr CC License by

Une bande magnétique / Lee Jordan via Flickr CC License by

Les enregistrements clandestins de Patrick Buisson, dont l’existence a été révélée par Le Point le 12 février, ont été publiés pour la première fois, sous forme d'extraits, le 5 mars par le Canard enchaîné et Le Point.

Voici les principales questions que pose cette affaire.

Qu'entend-on dans les enregistrements?

Le Canard enchaîné publie un verbatim partiel d'une réunion du 27 février 2011 à l'Elysée pour préparer l’allocution aux Français de Nicolas Sarkozy, qui allait annoncer un remaniement pour s’adapter à la nouvelle donne née du Printemps arabe. Etaient présents, en dehors de Sarkozy et Buisson, le conseiller spécial Henri Guaino, le conseiller en communication Franck Louvrier, le publicitaire Jean-Michel Goudard et le sondeur Pierre Giacometti.

On y entend Buisson demander au président de faire un «choix politique» concernant le ministre de l'Intérieur Brice Hortefeux, jugé «inhibé» sur les questions sécuritaires et plombé par sa condamnation pour injure raciste (qui sera annulée en appel).

On y entend également Nicolas Sarkozy confirmer le limogeage de la ministre des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie après l'affaire de ses vacances tunisiennes:

«J'ai accepté qu'elle me fasse une lettre de démission. Mais enfin, personne n'est dupe.»

Atlantico publie lui un extrait sonore enregistré la veille, le 26 février 2011, où Patrick Buisson, qui rentre en voiture de l’Elysée avec Jean-Michel Goudard, évoque l'affaire des sondages de l'Elysée, pour laquelle il est visé par une plainte. Il s'inquiète du remplacement imminent, au secrétariat général de l'Elysée, de Claude Guéant par Xavier Musca:

«Parce que tu vois l’avantage de Guéant, là depuis 3 mois, c’est qu’il connaissait un petit peu les dossiers, notamment pour les affaires auprès du parquet. Il se mouillait un petit peu. Il va falloir expliquer tout ça à Musca, et vite hein parce que…»

Dans la même conversation, Buisson se plaint de l'indécision de Sarkozy en matière d'immigration:

«[Le rassemblement] rien à foutre, et l'intégration non plus. Au moment où il en arrive 500.000 de plus et on a pas intégré les 6 millions qu'on a...»

Dans un autre extrait, Nicolas Sarkozy se prononce sur l'éventuel remplacement de François Fillon à Matignon:

«Remplacer Fillon par Borloo, c'est grotesque. Y'a qu'une seule personne qui pourrait remplacer Fillon aujourd'hui, c'est Juppé.»

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Comment ont réagi les personnes écoutées ou mentionnées?

Sollicité par le Canard enchaîné, Nicolas Sarkozy n'a pas réagi officiellement mais a fait savoir qu'il était «furieux», tandis qu'Henri Guaino a dénoncé «un vol, [...] un viol, une rupture de confiance terrible». Le sondeur Pierre Giacometti s'est dit «ahuri» tandis que Franck Louvrier a précisé qu'«aucune autorisation n'a été accordée pour enregistrer qui que ce soit». Le publicitaire Jean-Michel Goudard, interrogé par Le Point, s'est dit «déçu» par la «médiocrité» des actes de Buisson et a expliqué que leurs conversations relevaient d'un «laisser-aller», de «plaisanteries», de «moments de détente».

Parmi les personnes mentionnées, Brice Hortefeux a affirmé sur i>Télé ne pas souhaiter «alimenter des polémiques inutiles», préférant le silence, «car comme l'a écrit Confucius: “Le silence est un véritable ami, car lui ne trahit jamais”», tandis que le porte-parole de Michèle Alliot-Marie a expliqué que l'intéressée était «triste».

Traités d'«archinuls», les anciens ministres Roselyne Bachelot et Xavier Darcos ont respectivement affirmé au Canard Enchaîné avoir été «poursuivi par la haine de Buisson» et dénoncé des «nuisibles conseillers de l'ombre».

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Que risquent ceux qui ont réalisé et diffusé les enregistrements?

L'article 226-1 du Code pénal dispose qu'«est puni d'un an d'emprisonnement et de 45.000 euros d'amende le fait, au moyen d'un procédé quelconque, volontairement de porter atteinte à l'intimité de la vie privée d'autrui en captant, enregistrant ou transmettant, sans le consentement de leur auteur, des paroles prononcées à titre privé ou confidentiel». Ce consentement peut être implicite si l'enregistrement a été effectué «au vu et au su des intéressés sans qu'ils s'y soient opposés».

L'article 226-2 prévoit les mêmes peines pour «le fait de conserver, porter ou laisser porter à la connaissance du public ou d'un tiers ou d'utiliser de quelque manière que ce soit tout enregistrement».

Ces deux articles ont récemment servi de fondement au renvoi devant le tribunal correctionnel de l'ex-majordome Pascal Bonnefoy et des journalistes Franz-Olivier Giesbert, Hervé Gattegno, Edwy Plenel, Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme dans le cadre de l'affaire Bettencourt.

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Quel est le parcours professionnel de Patrick Buisson?

A la fin des années 1970, Patrick Buisson, historien de formation, arrive au journal d’extrême droite Minute. Selon Le Point, il se vantait à l’époque de devoir ses interviews et ses scoops à trois informateurs: Jean-Claude Gaudin, Charles Pasqua et Jean-Marie Le Pen.

Il continue à travailler au service politique de Minute dans les années 1980, dans un contexte où la victoire de Mitterrand en 1981 a redonné vigueur à l’opposition à droite, tout en conseillant des hommes politiques, notamment Jean-Claude Gaudin.

Il quitte Minute en 1987 alors qu’on l’accuse en interne d’avoir... posé des micros dans la rédaction.

Il rejoint Valeurs Actuelles qu’il dirigera pendant six ans, puis entre à LCI comme producteur et animateur. Il est aujourd’hui président de La Chaîne histoire, filiale, comme LCI, de TF1.

A partir de 2005, il conseille Nicolas Sarkozy et ne quittera plus son rôle de conseiller officieux durant tout le quinquennat jusqu'à la campagne de 2012, dont la tonalité et les propositions portent sa marque.

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Quelle est sa ligne politique?

Il est décrit dans L'Express en 2008 comme un «catholique traditionnel appartenant à la droite contre-révolutionnaire».

Par son rôle auprès de Nicolas Sarkozy en 2007 et 2012, Buisson est souvent considéré comme celui qui a liquidé l’héritage gaulliste via un tournant identitaire. Il est particulièrement intéressé par le peuple et est persuadé qu’il faut le «récupérer en lui parlant d'immigration et de sécurité, mais surtout de ce qui le fait vibrer: la nation, l'identité, la famille. En clair, des “valeurs”».

Alors qu’en 2009 EELV vient de faire un score historique aux Européennes (plus de 16%), Buisson dit à Sarkozy, selon le Figaro:

«C'est un vote d'élection intermédiaire […] Pour le peuple, l'effet de serre sera toujours moins important que l'immigration et le pouvoir d'achat. Le peuple ne s'intéresse qu'aux sujets régaliens et c'est lui qui élit le Président. L'écologie ne jouera pour rien dans la présidentielle.»

Pour Frédéric Lowenfeld sur NonFiction, on peut parler d’un «néo-légitimisme qui prépare désormais sa transposition dans l'espace politique par une alliance UMP-FN», dont Buisson est l’un des concepteurs. Pour Buisson, la droite doit se réunir en un bloc:

«Le Pen, le RPR et le PR, c'est la droite. Souvent, c'est une feuille de papier à cigarettes qui sépare les électeurs des uns ou des autres»

«A ses yeux, écrit Le Point, le Front national, quoi qu'en dise Le Pen, n'a pas réalisé ce grand dessein, qui passe par une fusion du FN, du RPR, de l'UDF et de tous les groupes et clubs de la droite française.»

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Quelle a été son influence sur Nicolas Sarkozy?

En 2007, Nicolas Sarkozy le fait chevalier de la Légion d’honneur et prononce un discours élogieux sur la «grande culture» de ce «journaliste de conviction», qui l'avait séduit en pronostiquant avec succès la victoire du «non» au référendum de 2005 sur la Constitution européenne.

En 2008, L’Express consacrait un portrait au «plus atypique des hommes de l'ombre», qui a refusé à plusieurs reprises d’être nommé conseiller spécial à l'Elysée, préférant rester hors de l’organigramme officiel. Une discrétion qui n'empêche en rien le poids politique, puisque selon lui, «la distance crée l'influence».

On lui a attribué la «droitisation» de Nicolas Sarkozy, l’idée du ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale proposée lors de la campagne de 2007 et surtout, la tournure prise par la campagne présidentielle de 2012 avec l'interview du candidat dans Valeurs Actuelles, l'appel au référendum sur l'indemnisation des chômeurs et l'immigration.

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Qui fréquente-t-il?

Patrick Buisson vient de l’extrême droite, par tradition familiale, son père ayant été un camelot de l’Action française. Engagé dans le mouvement étudiant anticommuniste, il rencontre en 1968 Alain Renault, membre du groupuscule Ordre Nouveau –plus tard intégré dans le FN–, avec qui il va écrire en 1984 L’Album Le Pen, livre à la gloire du Jean-Marie Le Pen du début des années 1980.

«Jamais encarté, ou presque, écrit en 2012 Renaud Dely dans Le Nouvel Obs, Patrick Buisson n'est jamais vraiment nulle part, et partout à la fois. Souvent en marge, rarement en première ligne.»

Jean-Marie Le Pen lui a proposé, selon Le Point, d’être député frontiste en 1986, offre qu’il a déclinée. Conseiller de la campagne de Philippe de Villiers en 1995, on lui prête désormais, écrit Le Point, de coacher Marion Maréchal-Le Pen, se dont elle se défend dans l'article.

Lorsque Nicolas Sarkozy le fait chevalier de la Légion d’honneur, écrit Raphaëlle Bacqué dans Le Monde, «les salons de l'Elysée étaient bondés: tout l'état-major de TF1 –Martin Bouygues compris–, les sondeurs les plus réputés, des éditorialistes en vue, et deux élus socialistes venus de l'extrême gauche, Jean-Christophe Cambadélis et Jean-Luc Mélenchon».

Car bien qu'évoluant dans les réseaux d'extrême droite, il a également des fréquentations, sinon des amitiés au centre et... à gauche. Il a écrit un livre avec Léo Ferré, et Jean-Luc Mélenchon a dû admettre sur La Chaîne parlementaire qu’il était bien allé à la remise de la légion d’honneur de Patrick Buisson, à l’invitation de ce dernier. «Le candidat du Front de gauche et le très droitier conseiller de Sarkozy ont sympathisé du temps où ils participaient ensemble, avant 2007, à l'émission "Politiquement show", sur LCI», écrit Le Nouvel Obs.

Michel Field –face auquel il a débattu régulièrement sur LCI– et lui «se sont entendus comme de vieux complices», poursuit Le Monde.

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Où en est «l'affaire des sondages de l'Élysée»?

Lancée en 2009 par un rapport de la Cour des comptes qui pointait notamment le coût jugé exorbitant de contrats passés entre l'Elysée et Publifact, la société de conseil de Buisson, puis initiée par une plainte de l'association Anticor, cette affaire est actuellement instruite par les juges Tournaire et Le Loire.

Ceux-ci, qui enquêtent sur d'éventuels faits de «favoritisme» et «détournements de fonds publics», ont fait perquisitionner en avril 2013 le bureau et le domicile du conseiller. D'après Le Monde, les enregistrements effectués par le conseiller les intéressent dans le cadre de leur enquête.

Sont notamment dans le viseur de possibles surfacturations ainsi que des sondages jugés partisans.

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