FranceMunicipales 2014

Pourquoi les élections municipales ne passionnent pas

Eric Dupin, mis à jour le 28.02.2014 à 16 h 43

Dépolitisation de la gestion urbaine, «localisme» dominant chez les électeurs comme les candidats et baisse d'efficacité du vote-sanction peuvent expliquer la faible participation à venir.

Paris_Notre_Dame_bored_gargoyle / Anne Jacko via Flickr CC License by.

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A un mois des élections municipales des 23 et 30 mars, les quelque 36.600 batailles communales ne se cristallisent toujours pas en un véritable affrontement national. Le climat est assurément tendu ici ou là, mais ces joutes locales n’enfièvrent guère le pays dans son ensemble.

Elles ne passionnent en tous cas nullement l’opinion. Selon la dernière enquête CSA, seulement 28% des électeurs déclarent s’intéresser «beaucoup» aux prochaines municipales, 47% «un peu» et 25% «pas vraiment» ou même «pas du tout». Le niveau d’intérêt est particulièrement bas chez les jeunes et dans les catégories populaires.

Le baromètre TNS-Sofres suggère que le prochain cru communal s’annonce comme l’un ceux qui laissent le plus indifférents les électeurs. En février, 41% des électeurs avouent (car ce type de réponse est toujours biaisé) s’intéresser «peu» ou «pas du tout» au scrutin, soit sensiblement plus qu’à la même époque en 1983, 1989 et 2008 et autant qu’en 2001.

Un record d’abstention pour ce type de scrutin, qui attire pourtant généralement l’électeur tant il est vrai que la figure du maire demeure populaire, n’est pas à exclure. L’Ifop estime à 67% l’indice de participation aux municipales de mars, pas très loin de la plus faible participation enregistrée pour ce genre d’élections (64,5% en 2008).

Dans ce contexte, les appels réitérés de Jean-François Copé à nationaliser les municipales pour envoyer un message de protestation font un flop. Le président de l’UMP s’égosille en conjurant les électeurs de «dire stop à Hollande» les 23 et 30 mars. «Les conditions sont réunies pour réaliser une vague bleue», répète-t-il depuis de nombreux mois malgré le scepticisme de ses propres amis politiques.

A l’UMP, les esprits les plus sereins s’attendent plutôt à des résultats «en demi-teinte». Les contextes locaux l’emporteront sur les aigreurs politiques. «Si le ras-le-bol est réel contre le gouvernement, une élection municipale n'est pas un scrutin défouloir et la nationalisation du scrutin est un calcul plus qu'une réalité», souligne l’ancien expert électoral des libéraux Xavier Chinaud.

Localisme dominant

Les Français ne semblent pas disposés, dans leur majorité, à se fourvoyer quant à l’objet de leur vote du mois prochain. Ce sont bien les enjeux locaux qui guideront d’abord leurs choix. Pour CSA, 68% des électeurs se prononceront surtout «en fonction de considérations purement locales», 16% pour «s’opposer au président de la République et au gouvernement» et 5% pour les «soutenir».

Les enquêtes TNS indiquent que le localisme des électeurs pourrait s'être encore accentué par rapport à ce qu’il était il y a six ans. La proportion de ceux qui assurent vouloir se déterminer «uniquement sur les enjeux locaux» grimpe de 57% en 2008 à 59% en 2014. Le sondage CSA nous précise enfin, et ce n’est pas négligeable, que le «vote local» l’emporte dans tous les électorats, même si ceux de Nicolas Sarkozy et de Marine Le Pen en 2007 sont sensiblement plus nombreux à se préparer à un «vote-sanction» (29% dans les deux cas).

Ces résultats peuvent apparaître surprenants dans un contexte national qui n’a jamais été aussi défavorable pour le pouvoir en place. L’impopularité de l’exécutif atteint des niveaux qui auraient pu provoquer une déroute des candidats de la majorité comme ce fut le cas en 1977, au détriment de la droite, et en 1983, contre la gauche. Jean-Luc Mélenchon, dans un de ses accès de colère, avait tenté d’enfourcher ce cheval: «J'appelle à des élections qui infligent aux listes gouvernementales une sévère punition.»

Ce n’est pas précisément ce qui est en train de se passer. Même dans la capitale, où une politisation du scrutin serait la plus naturelle, la bataille municipale ne tourne pas autour des exploits ou des déboires gouvernementaux. Nathalie Kosciusco-Morizet s’en prend plus volontiers à la municipalité socialiste sortante qu’à un pouvoir hollandais que sa rivale Anne Hidalgo se garde, pour sa part, de défendre...

Gestions dépolitisées

La question des bilans municipaux prend ainsi une importance majeure dans l’esprit des électeurs, et explique notamment pourquoi la droite peut perdre Marseille: Jean-Claude Gaudin est fragilisé par trois mandats successifs qui laissent une lourde impression de fatigue.

Les sondés ne sont pas les seuls à juger sévèrement son bilan. Un jury d’experts et d’élus, composé par L’Express, a classé le maire de Marseille en 22ème position sur les 34 plus grande villes de France. A contrario, ce palmarès laisse présager une réélection d’Alain Juppé à Bordeaux (premier), Gérard Collomb à Lyon (second) ou encore Martine Aubry à Lille (troisième).

Globalement, les électeurs sont très partagés sur l’efficacité des équipes municipales sortantes. D’après CSA, 50% d’entre eux souhaitent «changer en profondeur l’action municipale» tandis que 50% préféreraient «continuer l’action municipale telle qu’elle est menée actuellement». Encore ces aspirations au changement n’épousent-elles guère les frontières entre la droite et la gauche.

Le gouvernement des communes est de moins en moins indexé sur des préférences idéologiques. «La gestion urbaine est de plus en plus dépolitisée et standardisée», observe Guillaume Gourgues, maître de conférences en sciences politiques à l’université de Besançon. Les équipes de droite et de gauche «surjouent» leurs différences pour satisfaire leurs clientèles électorales alors même que le développement de l’intercommunalité et les contraintes engendrées par les concurrence des territoires font triompher des visions managériales largement dépolitisées.

Dégoût de la politique

Le localisme se nourrit enfin du dégoût des électeurs devant une politique nationale qui tient si peu ses promesses. Une insatisfaction qui ne touche pas seulement le pouvoir en place, mais presque autant son opposition. Le «vote-sanction» fonctionnait lorsque l’alternance suscitait encore quelque espoir dans l’opinion. Les élections intermédiaires servaient alors de signal d’alarme, voire d’indicateur avancé d’un futur changement de majorité.

L’incapacité de l’UMP à incarner une alternative séduisante grippe ce mécanisme. Les électeurs ne sont plus, dans leur majorité, convaincus qu’une énième alternance au sommet améliorerait fondamentalement leur situation. Et comme la plupart des maires socialistes s’attachent à découpler leur sort de celui du gouvernement, les jeux sont plus équilibrés qu’on aurait pu l’imaginer.

Tout cela ne signifie évidemment pas que les municipales de 2014 se termineront sur un match nul. Le balancier repartira cette fois-ci globalement vers la droite, qui domine en termes de souhaits de victoire comme d’intentions de vote au plan national. La gauche souffrira particulièrement d’un différentiel de participation en sa défaveur: l’indice de participation Ifop est de 71% pour les électeurs de droite contre 66% pour ceux de gauche. Simplement, le socialisme municipal devrait limiter les dégâts.

Éric Dupin

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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