Parents & enfantsFrance

Non, les mauvaises mères ne sont pas des tyrans

Nadia Daam, mis à jour le 26.02.2014 à 17 h 55

Les mères indignes revendiquées seraient devenues les nouveaux oppresseurs. On croit rêver. Réponse à une journaliste américaine qui nous accuse d'être «des feignasses tout aussi impitoyables que les mamans parfaites».

Un biberon. REUTERS/Francois Lenoir

Un biberon. REUTERS/Francois Lenoir

Nous voilà donc à devoir nous excuser de ne pas culpabiliser. A devoir baisser la tête en signe de contrition parce qu'on a eu le culot de dire «Nous ne sommes pas des mères parfaites». Nous serions devenues, par un formidable retournement de situation, les nouveaux apôtres du «Toi, mère, fais ce qu'on te dit et ferme bien ta gueule». 

Nous, les «mauvaises mères» autoproclamées, serions aujourd’hui coupables de ce que nous avons nous-même dénoncé. Les opprimées sont devenues les oppresseurs. Les harcelées, des harceleuses. Les auteures habiles d'un putsch visant à imposer leur vision de la maternité. Rien que ça. C'est en substance ce qu'écrit Elissa Strauss sur Salon dans un article titré «Tyrannie des mauvaises mères: les feignasses sont tout aussi impitoyables que les mamans parfaites» –à elle seule, l'utilisation du terme «feignasse» montre qu’Elissa Strauss n’a pas tout compris, mais j’y reviendrai.

Cet article a réussi à me mettre en colère. D'abord, je me suis sentie visée. Il faut dire que Mauvaises mères est le titre du livre que j'ai écrit avec Emma Defaud et Johana Sabroux il y a 7 ans maintenant. Un livre sans prétention. Un livre que je qualifierai de «littérature de chiottes» puisqu’on l’a écrit de façon à ce que les lecteurs puissent le picorer aux toilettes, dans les transports en commun, la nuit entre deux biberons (ou deux tétées –je n’ai rien contre l’allaitement, OK?). Et qu'il s'agissait plus d'une démarche cathartique que d'un objet littéraire. 

Dans ce livre, nous n'avons rien fait d'autre que de raconter la manière dont nous avons, chacune à notre façon, vécu nos grossesses, nos accouchements, les premiers mois de nos enfants.

Mais en filigrane, nous avons surtout raconté comment la société a vécu nos grossesses, nos accouchements, les premiers mois de nos enfants. Parce que c'est bien de cela qu'il s'agit: en devenant mères ou futures mères, nous étions devenues des biens publics, un élément animé du mobilier urbain sur lequel chacun estime avoir des droits. On râle sur une femme enceinte qui fume dans la rue comme on s'énerve sur un train SNCF en retard. Parce qu'on pense en avoir le droit.

La femme enceinte est un mobilier urbain

Tout le monde, de la boulangère à la belle-mère, en passant par le serveur du restaurant, se sent autorisé à avoir un avis sur nos corps, nos choix, nos errements. Et à l'exprimer.

C'est cette pression continue et insupportable que nous avons voulu dénoncer en racontant de manière totalement assumée comment le moindre de nos petits travers, égoïsmes ou doutes faisaient de nous de bien piètres mères. En tout cas aux yeux d’une belle-mère, d’une boulangère, d’un serveur de restaurant...

Dans Mauvaises mères, Emma a raconté qu'elle n'a pas pleuré le jour de son retour au travail et que son fils ne lui a pas manqué une seconde. J'ai raconté comment enceinte de 8 mois, je fouillais dans le cendrier pour récupérer les mégots de mon mec. Johana a dit tout le mal qu'elle pensait de Laurence Pernoud.

Rien de bien révolutionnaire donc, le féminisme ne nous a pas attendu pour envoyer valser les diktats qui pèsent sur tous les êtres ovariens.

Dans des registres radicalement différents et chacune à sa manière (et c'est peu de le dire), Florence Foresti et Elisabeth Badinter ont également lutté contre le mythe de la maternité triomphante. Aux Etats-Unis, de nombreux blogs de bad moms ont vu le jour ces dernières années.

Mais contrairement à ce qu'écrit Elissa Braun, se déclarer mère indigne n'est pas une mode. C'est une revanche. C'est la seule manière que les mères qui en ont ras-le-vagin de devoir se plier au prérogatives de tout le monde ont trouvé pour tenter de changer le regard des gens sur la maternité.

Souvent par le biais de l'humour parce qu'il paraît que ça passe mieux. Mais sur le fond, le discours est toujours le même: j'ai le droit de dire que mes enfants m'emmerdent parfois, que je n'aime pas être enceinte, que je me fous de mon placenta comme de mon premier tampon, que je file des petits pots industriels parce que les pesticides, bon ok..., que j'ai envie d'allaiter au sein comme de me pendre avec mes propres intestins.

Il me semble que grâce à toutes ces initiatives, ces blogs, ces livres, les femmes ont un peu moins l'impression de pénétrer dans un champ de tir quand elles remettent en cause les pré-requis communément admis à la maternité.

Mais après avoir dénoncé ces diktats, ces mauvaises mères seraient d'après Elissa Strauss, elles-même devenus impitoyables. Elles feraient la chasse à la «bonne mère». Et la pauvre Elissa en aurait elle-même été victime. Elle raconte cette douloureuse expérience.

«Jusqu'à ce que mon fils atteigne 6 mois, j'ai hésité à trop le faire sortir de peur qu'il n'attrape quelque chose. Quand j'ai raconté ça à une amie, elle m'a répondu qu'elle trimballait son bébé partout et qu'elle refusait d'être coincée à la maison pour la santé d'un nouveau-né. Je me suis sentie bête, pas assez mauvaise mère.»

Ainsi, une mère qui affirme trouver dommage de rester cloîtrée pendant 6 mois chez soi pour cause de nourrisson serait un méchant oppresseur. Si on s'en tient au récit d'Elissa Strauss, à aucun moment son amie ne l'a traitée de nullarde, ou de froussarde. Elle a simplement dit que ce n'est pas le choix qu'elle a fait. Pourtant la journaliste l'a vécu comme une comparution immédiate au tribunal des mères parfaites.

L'exemple qu'Elissa Strauss a trouvé pour illustrer son propos est mal choisi. Pourtant, c'est vrai. Certaines «mauvaises mères» peuvent être prétentieuses et impitoyables. Mais cela reste très minoritaire et ça n'a pas les mêmes conséquences que le diktat de la bonne mère. Parce qu'il y aura toujours plus de monde pour dire à une femme qu'elle n'en fait pas assez pour son enfant que de personnes pour dire qu'elle en fait trop.

Quelques chiffres pour toi, Elissa

D'après les résultats de l'étude Epifane, Epidémiologie en France de l'alimentation et de l'état nutritionnel des enfants pendant leur première année de vie, plus de deux tiers des nourrissons français (69%) sont allaités au sein à la maternité (60% de façon exclusive, et 9% en association avec des formules lactées). Et une perception positive de l’allaitement maternel par le conjoint serait un des facteurs favorisant sa pratique à la maternité.

Au vu du lobbying puissant de la Leche League et de sa meute sur les réseaux sociaux, je suis contrainte ici de le répéter, que bien que ne l'ayant pas pratiqué, je n'ai strictement rien contre l'allaitement maternel, même quand il est de longue durée.

Mais enfin, on constate que, d'après ces chiffres et les commentaires sous les articles qui parle de l’allaitement, l'avis d'hommes dépourvus de canaux lactifères aurait un effet important sur ce que les femmes souhaitent faire de leurs seins.

Et force est de constater aussi que le fait que l'allaitement maternel soit de moins en moins usité est présenté comme une défaite, une faiblesse à pallier et non comme la preuve que les femmes décident librement.

Autre chiffre: d'après les dernières statistiques de l'INSEE, en 2009, 78% des mères avec au moins un enfant de moins de 3 ans sont actives. Pourtant, plus de la moitié des personnes interrogées pensent qu’un enfant d’âge préscolaire risque de souffrir du fait que sa mère travaille. Une opinion partagée par 49% des femmes. Ainsi, une mère qui fait le choix de poursuivre sa carrière professionnelle après un bébé est égoïste et sacrifie le bien-être de son enfant.

C'est ce qu'Elisabeth Badinter a décrit dans Le conflit, la mère et l'enfant:

«Une bonne mère aujourd'hui, c'est une mère qui revient aux fondamentaux. (...) Une bonne mère est constamment à l’écoute doit veiller au bien-être physique et psychologique de l’enfant; c’est un full time job. Il y a aussi un regret à voir la femme quitter son foyer, sa place naturelle est à la maison. On comprend qu’elle doit aller travailler, mais il faut qu’elle se débrouille pour être là quand les enfants arrivent de l’école.»

Alors non Elissa. Les «mauvaises mères» ne sont pas des dictatrices. L'oppression, la vraie, continue d'émaner d’une société qui estime qu'une bonne mère fait des purées maison, prend un congé parental, pratique le cosleeping... Alors décrire les mauvaises mères comme des «feignasses», c’est participer à l'idée selon laquelle une mère qui ne remplit pas toutes ces cases ne fait pas beaucoup d'effort.

Je vais faire une analogie qui va en faire bondir plus d'un. Mais tant pis. Les propos de cette journaliste repose sur les mêmes mécanismes que ceux qui invoquent le «racisme anti-blanc».

Pour se dédouaner d'un racisme réel, quantifié et se placer en victimes et non plus en coupables, certains ont créé de toutes pièces le concept fumeux du racisme anti-blanc. Peu importe que les insultes anti-français restent rarissimes et n'aient absolument pas les mêmes conséquences. Pour un «sale français», combien de «rentre dans ton pays sale arabe»?

Eh bien là, il en va de même. Pour une mère jugée trop appliquée, combien de mères jugées défaillantes?

Tant que la mère allaitante, au foyer et bonne cuisinière sera érigée par une grande majorité comme le seul modèle valable, on aura toujours besoin de mères pas assez bonnes.

Nadia Daam

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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