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Selfie à la Maison Blanche: je suis indignée de tant d'indignation

Temps de lecture : 3 min

La photo prise par ce journaliste du Monde vaut-elle autant de haine et d'aigreur?

Capture de la fameuse photo du journaliste du Monde qui fait scandale
Capture de la fameuse photo du journaliste du Monde qui fait scandale

Alors comme ça, il paraît que la photo qu’un journaliste politique du Monde a osé prendre ce mardi 11 février dans le Bureau ovale de la Maison Blanche est une «jubilation profondément, délibérément régressive»? Voire un «bras d'honneur à l'actualité dramatique que ces journalistes sont censés traiter»?

Ou mieux, le signe de l’échec de la communication de François Hollande, l’acte fondateur d’un schisme avec «les Forces de l'esprit, la communion avec les anciens par les pierres» auxquels Mitterrand et les siens étaient si attachés, et dont «le selfie [car oui, c’était un selfie, un autoportrait pris bras tendu, appareil retourné] du Bureau ovale [...] dresse l'acte de décès». Rien que ça.

C’est en tout cas ce que pensent des éditorialistes, qui donnent le ton à cet incessant ballet d’indignations vaines qui encombre aujourd’hui les commentateurs –médias, Twitter, Facebook, ou tout autre espace public connecté. Et dont cette polémique n’est qu’un avatar supplémentaire.

Ainsi donc, en se laissant aller à son enthousiasme alors qu’il était de passage dans le bureau du président des Etats-Unis, ce journaliste se serait montré indigne de son rang, indigne de la France. Il se serait oublié, comme un chien pisse sur le tapis, en oubliant sa fonction et surtout l’impératif de représentation que nombre de ses confrères et des commentateurs attachent à l’idée même de journalisme.

Un peu comme la dignité humaine doit, selon la jurisprudence actuelle, être protégée de l’humanité même et de ses biais, le journaliste doit avoir à tout moment chevillé au corps une idée pure, quintessenciée, du Journaliste (avec un grand «j»), dans la mesure où il traite d’une actualité faite, c’est vrai, de drames et d’atrocités.

Garde la pose, conforme-toi à la posture: voilà les injonctions que nous n’arrêtons pas de nous infliger les uns aux autres. Comment en sommes-nous arrivés au point où un cliché relevant d’une intention bon enfant, qui n’a rien de malveillant, soulève autant de sourcils, d’indignation et d’annonciations de fin des temps? En quoi réprimer cet élan d’enthousiasme suscité par le fait de se retrouver dans le bureau de Barack Obama et de tous ses prédécesseurs aurait fait de ce journaliste un meilleur journaliste?

Pensez-vous vraiment qu’il aurait été meilleur s’il s’était contraint à se conformer à l’image du bon journaliste? Aurait-il été plus honnête et plus appréciable, notamment auprès de ses lecteurs et de ses interlocuteurs, en jouant les blasés? En veillant à ne surtout pas descendre de ce piédestal, de cette tour d’ivoire dans laquelle nous veillons consciencieusement à nous enfermer, nous, journalistes. Afin, ensuite, de ne surtout pas troubler «ce conte pour enfant», pour reprendre la très juste expression de l’auteur britannique Terry Pratchett, cette histoire de journaliste à houpette et à carnet, que nous nous racontons pour nous (r)assurer, et que nous racontons aussi à nos lecteurs –sans qu’ils y mordent pour autant– pour nous conférer une légitimité. Légitimité qui, en s’enracinant uniquement dans cette conformité à l'étiquette, la posture, s’enracine forcément au mauvais endroit –l’imposture.

Bien sûr, il va de soi qu’en tant que journaliste nous devons nous efforcer de tendre vers l’approche la plus dépassionnée possible, la plus proche de la complexité du réel, au moment de remplir notre fonction –qui a la difficulté de ne jamais s’arrêter au pas de notre domicile ou à la sortie de la rédaction. Et je ne doute pas que ce journaliste, qui est pour moi un parfait inconnu, garde cette exigence en tête au moment d'enquêter et d'écrire ses articles. De la même façon que je ne vois pas du tout en quoi cette simple photo remettrait en cause l'ensemble de cette exigence et de son professionnalisme.

Elle révèle en revanche le scoop de l’année: le journaliste est un humain comme les autres, mû par des émotions et affecté par son environnement. Ouf, ce n’est pas un robot! Cela rend même rassurant qu’il se soit laissé aller à ce tort.

Ce tort d’humanité qui semble être aujourd’hui si insupportable à la cohorte des redresseurs, qui tentent à tout prix de lisser nos aspérités. Car bien au-delà de cet épisode, les entrepreneurs de morale ne m’ont jamais semblé aussi nombreux. Chaque geste, chaque pensée, chaque broutille, de qui que ce soit, sur quoi que ce soit, se doit aujourd’hui de passer à la moulinette de la moraline, du «ça ne se fait pas» et des procès en décadence.

Peut-être est-ce un biais lié à l’impression fausse que les temps changent, un effet de loupe qui tient à ma profession et au caractère intrinsèquement biaisé du commentaire, généré (c’est même prouvé, ici ou ) dans l’opposition et l’aigreur. Sans doute ma réaction ne manquera pas aussi d’alimenter la ritournelle de la hate et du «gnagnagna». Sans doute s’indigner à propos de l’indignation confine à une absurdité niaise. Tant pis, au moins je ne ne suis pas comme tous ces individus gris et pisse-froid qui ont un peu trop pris au pied de la lettre feu Stéphane Hessel. Ils s’indignent, ça oui, mais toujours dans l’affect négatif; ils oublient de vivre, de se réjouir et de choisir avec soin les combats pour lesquels ils dépensent tant d’énergie –la mienne comprise.

A.F

Andréa Fradin Journaliste

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