Municipales 2014France

«Seine-Saint-Denis», LA saga des municipales

Jean-Baptiste Daoulas, mis à jour le 15.02.2014 à 8 h 51

Vous avez aimé le feuilleton du 92 en 2008? Vous adorerez celui du 93 en 2014.

Détournement d'une des images icôniques de la série américaine Dallas.

Détournement d'une des images icôniques de la série américaine Dallas.

Souvenez vous, c’était en 2008. Nicolas Sarkozy à peine installé à l’Elysée, tous les regards se sont tournés vers les Hauts-de-Seine, son ancien fief. Et une campagne des municipales façon Dallas.

Neuilly-sur-Seine se soulevant contre la créature du président, David Martinon. Son ancienne suppléante à l’Assemblée, Joëlle Ceccaldi-Raynaud, livrant un combat sans merci contre son propre père à Puteaux. Les Balkany et Patrick Devedjian se faisant des croche-pied à distance en attendant d’en découdre au Conseil général. Ne manquait plus qu’Ennio Morricone pour composer la bande originale...

Cette année, les amateurs de feuilleton politique se tourneront vers un département situé à quelques kilomètres de Neuilly, la Seine-Saint-Denis, qui dispose de tous les ingrédients pour devenir la saga à succès de 2014.

1.Un personnage principal: Don Bartolone des Lilas

Comme dans toutes les bonnes séries, il faut un patriarche qui tire les ficelles. Cette année, la presse vote Claude Bartolone à l’unanimité. Le Monde chante les louanges de «Don Bartolone du 9-3», Libération consacre sa une aux «ambitions de Don Bartolone» pendant que L’Express joue à se faire peur avec «le parrain Bartolone».

Le vocabulaire employé est à l’avenant. Ces articles évoquent une horde de «Barto boys» placés par leur maître partout dans le département pour grignoter les terres des communistes. La liste est longue: Mathieu Hanotin à Saint-Denis, Razzy Hammadi à Montreuil, Karim Bouamrane à Saint-Ouen…

Tout en refusant de le citer nommément, l’écologiste Dominique Voynet a traité le président de l’Assemblée de «parrain» le jour où elle a renoncé à se représenter à la mairie de Montreuil. D’abord irrité par le sous-texte mafieux des accusations lancées par ses adversaires, Claude Bartolone a fini par s’en amuser et reprendre le terme à son compte dans une longue interview accordée à L’Express fin janvier:

«Le mot "parrain" n'est pas un gros mot en soi, à condition qu'il n'y ait pas de sous-entendu mafieux, en lien avec mes origines siciliennes... S'il s'agit de parrainer, d'aider les autres à grandir, presqu'au sens religieux, alors oui.»

«Ceux qui le critiquent pour ces raisons-là oublient ce qu’il a fait pour eux», tempère le patron de la fédération UMP du 9-3, Eric Raoult, meilleur ennemi de Claude Bartolone dans le département. «Après tout, c'est lui qui a fait venir Dominique Voynet.»

Sur le papier, Claude Bartolone ne joue qu’un rôle secondaire dans ces municipales. Il n’est candidat qu’à un modeste poste de conseiller municipal au Pré-Saint-Gervais.

Pourtant, le président de l’Assemblée voit plus loin. Il sait qu’il lui faut redevenir un élu municipal de la future métropole du Grand Paris pour avoir le droit de se présenter à sa tête en janvier 2016. Mais pour cela, il lui faudra mettre au pas sa camarade Anne Hidalgo, qui ne veut pas de lui pour ce poste. Rien d’insurmontable pour Don Bartolone.

2. Une intrigue ancestrale: la rivalité PS-PCF

Tout l’intérêt des municipales dans le 9-3 réside dans la lutte qui oppose PS et PCF depuis plusieurs décennies. Département emblématique de la banlieue rouge, la Seine-Saint-Denis a été grignotée peu à peu par les rivaux des communistes, au point que le Conseil général a basculé aux cantonales de 2008 en portant à sa tête Claude Bartolone.

Patrick Braouezec, ancien député-maire PCF de Saint-Denis battu aux législatives 2012 par Mathieu Hanotin, voit en Claude Bartolone «un tonton flingueur, qui se demande quel communiste il va évincer chaque matin». «L’erreur majeure des communistes est de penser qu’on vient leur piquer leur propriété», rétorque Mathieu Hanotin. «On n’est jamais propriétaire de son mandat. Nous sommes les uns et les autres légitimes pour proposer des solutions différentes aux électeurs.»

Sur les 40 villes qui composent le département, 23 verront s’affronter des listes PS et PCF. Au-delà du folkore des bisbilles roses-rouges, ces combats auront un impact déterminant sur la gouvernance des communautés d’agglomération du département. Si les communistes sont battus à Saint-Denis et Saint-Ouen, ils perdront par la même occasion le contrôle de Plaine-Commune, la plus grande communauté d’agglomération d’Île-de-France. Un ultime affront pour Patrick Braouezec, qui en est actuellement le président.

3. Des jeunes premiers qui montent: Razzy Hammadi et Mathieu Hanotin

Trentenaires et néo-députés, Razzy Hammadi et Mathieu Hanotin sont les jeunes premiers de ces municipales en Seine-Saint-Denis. A peine quelques semaines après avoir voté pour le non-cumul des mandats, ils briguent déjà l’écharpe de maire des deux plus grandes villes du département. Paradoxal?

A Montreuil, Hammadi a annoncé la couleur: il quittera son mandat de député en cas d’élection à la mairie. «J’ai demandé aux Montreuillois ce qu’ils pensaient du cumul des mandats et j’ai fait mon choix en conséquence», explique le candidat à la succession de Dominique Voynet. Au risque de provoquer, dans un contexte de défiance généralisée vis-à-vis du pouvoir socialiste, une législative partielle dans une circonscription arrachée de peu aux communistes en 2012. Et ce alors que la majorité absolue du groupe PS à l’Assemblée ne tient qu’à trois sièges...

«On va attendre qu’il soit élu maire de Montreuil pour discuter de la circonscription avec lui, et du risque de la perdre», tempère un responsable de Solférino. Le parti n’a aucune envie de laisser Razzy Hammadi tenir sa promesse dès 2014.

Au contraire, son camarade Mathieu Hanotin se verrait bien cumuler les mandats de député et maire de Saint-Denis. «Si demain, je m’applique le non-cumul avant les autres, ça veut dire une élection législative partielle. On repart en campagne électorale. Évidemment, je devrai soutenir mon poulain. Pendant ce temps-là, je ne serai pas en train de bosser pour le bien commun», plaide le jeune député, qui compte choisir la mairie plutôt que l’Assemblée nationale en 2017.

En attendant, Mathieu Hanotin compte bien mettre au service de sa ville sa double casquette. Il argumente qu’un député-maire serait mieux à même de défendre les intérêts de Saint-Denis alors que les négociations autour du Grand Paris battent leur plein. «Pourquoi est-ce que demain j’irais priver Saint-Denis d’un avantage comparatif?», s’interroge l’élu.

Sans oublier que garder les deux mandats permet de ne pas insulter l’avenir. Si, comme la droite s’y est engagée en cas de retour au pouvoir en 2017, le cumul des mandats ne s’applique jamais, il sera toujours temps pour Mathieu Hanotin de… ne pas choisir entre ses deux sièges.

4. Un duel de seconds rôles: Gatignon-Autain à Sevran

Ils sont quadras, prennent bien la lumière et ne passent jamais inaperçus dans les médias. A Sevran, le combat entre la communiste Clémentine Autain et l’écologiste Stéphane Gatignon offre une affiche rafraîchissante, loin des haines recuites entre PC et PS en Seine-Saint-Denis.

La première s’est fait connaître en 2001 en devenant l’une des adjointes de Bertrand Delanoë à la mairie de Paris. Après une hasardeuse tentative d’émancipation à Montreuil en 2008, elle a fini par poser ses valises au nord du département en 2012 en devenant la suppléante du député-maire historique du Tremblay-en-France, François Asensi. Ce dernier voue une haine farouche au maire sortant de Sevran, Stéphane Gatignon, son ancien protégé, qui a commis l’irréparable en quittant le Parti communiste pour EELV en 2009 puis en le défiant –en vain– aux législatives.

Habitué des coups d’éclat –en 2011, il a réclamé l’intervention de l’armée pour lutter contre les trafiquants de drogue–, Stéphane Gatignon a réussi sa plus belle opération médiatique en faisant la grève de la faim devant l’Assemblée nationale pour protester contre la situation financière de sa ville en 2012. Ce sens du spectacle est justement ce que lui reproche Clémentine Autain aujourd’hui:

«Le maire a choisi la stratégie de la dramatisation. On ne peut pas demander un jour l’armée, et le lendemain convaincre des entreprises de s’installer.»

La candidate du Front de gauche accuse Stéphane Gatignon d’avoir durablement écorné l’image de la ville, au point que les propriétaires de pavillons peineraient à vendre leur bien lorsqu’ils souhaitent déménager. Sans oublier un rapport de la Cour des comptes qui a écorné sa gestion en 2012. «Je ne sais pas en quoi le programme du Front de gauche va être différent du mien. On est sur de la posture», rétorquait l’intéressé il y a quelques semaines.

L’issue du duel sera regardée de très près au niveau national. Un écho du Point affirme que le PCF, lassé de Jean-Luc Mélenchon, songerait à faire de Clémentine Autain sa candidate à la prochaine élection présidentielle. «Je n’ai même pas vu l’écho du Point, je vous jure!», se défend la candidate. «Si ma tante en avait…»

5. Le dernier grand rôle d'une star: Eric Raoult au Raincy

«Quand vous êtes dans le grand fleuve Amazone et que vous perdez une goutte de sang, les piranhas arrivent», philosophe Eric Raoult. Candidat à un dernier mandat, l’emblématique maire UMP du Raincy ne cache rien des problèmes personnels qui ont empoisonné ses deux dernières années: un accident vasculaire cérébral et des problèmes conjugaux. «Cela n’a pas échappé à mes adjoints, qui ont lancé la curée», soupire l’ancien député, battu aux législatives en 2012 par le socialiste Pascal Popelin.

En plus de celle de l’union de la gauche, le ministre de la ville de Jacques Chirac doit affronter pas moins de deux listes dissidentes à droite, dont une menée par six de ses anciens adjoints, qui ont quitté l’équipe municipale avec fracas au cours du dernier mandat. Les relations avec Eric Raoult seraient devenues impossibles.

«A partir de 2009, il y a eu un tournant dans son comportement. Il est devenu autoritaire et autocratique», explique l’ancienne conseillère municipale Elisabeth Rakovsky. «On a une dérive qui s’est installée. Il n’y avait jamais eu de démission au conseil municipal auparavant», renchérit le leader de la liste, Roger Bodin, lui-même ancien adjoint aux finances d’Eric Raoult.

Les relations entre le maire et la douzaine d’élus qui ont quitté son équipe se sont envenimées au cours des derniers mois. Eric Raoult n’a pas apprécié que quatre d’entre eux s’épanchent auprès du Monde en août 2013 et a fait voter une délibération au conseil municipal de décembre dernier pour les attaquer en diffamation. «Aucune des personnes incriminées, pas plus que Le Monde, n’ont reçu quoi que ce soit du tribunal», sourit Roger Bodin. «C’est de la gesticulation.»

Ces bisbilles entre anciens équipiers vont-elles perturber les habitants du Raincy au point de priver Eric Raoult du dernier mandat qui lui reste? «Il y a un an et demi où j’ai merdé», confesse le maire, qui estime quand même avoir de bonnes chances de réélection. «Les gens savent ce que j’ai fait pour la ville.»

6. Suspense: le public se déplacera-t-il?

Une élection, c’est bien. Avec des électeurs, c’est encore mieux.

Au rayon audimat, la saga des municipales en Seine-Saint-Denis risque de souffrir d’un sérieux désintérêt de la population locale. Sur les plus de 1,5 million de personnes qui habitent dans le département selon le ernier recensement de l’Insee, à peine la moitié sont inscrites sur les listes électorales.

Un décalage entre la population totale et le nombre d’inscrits qui s’explique en grande partie par le nombre de mineurs et d’habitants de nationalité étrangère: la Seine-Saint-Denis est le département le plus jeune de France, avec une forte proportion d’immigrés.

Mais de nombreux électeurs potentiels sont laissés de côté. «La Seine-Saint-Denis est un département pauvre. Les pauvres, malheureusement, votent moins que les riches», note Razzy Hammadi. 

Lors des dernières municipales à Aubervilliers, la liste PS a recueilli au second tour un score équivalant à moins de 10% des habitants de la ville, et le même phénomène pouvait s'observer à Saint-Denis ou au Pré-Saint-Gervais. Par comparaison, Le Raincy, ville aisée, compte plus de 10.000 inscrits sur les les listes électorales pour une population d’environ 14.000 personnes.

Pour remédier à l’anémie des bataillons d’électeurs, Mathieu Hanotin plaide pour un assouplissement des formalités d’inscription sur les listes: «A l’heure des nouvelles technologies, la limite du 31 décembre est obsolète. Il n’y a qu’un fichier Excel à modifier...», soupire le député PS. Mais il est déjà trop tard pour modifier les règles pour 2014. Quant à Clémentine Autain, elle pointe que les choses auraient été différentes si le droit de vote avait été accordé aux étrangers lors des élections locales, comme François Hollande s’y était engagé en 2012.

7. To be continued…

Vous en voulez encore? Cela tombe bien, on prendra les mêmes et on recommencera lors de la prochaine saison du feuilleton: les cantonales 2015.

L’échéance met déjà le département en ébullition. Les conseillers généraux actuels ont massivement rejeté le projet de redécoupage du ministère de l’Intérieur à l’automne dernier, François Asensi dénonçant même un «charcutage annoncé». Le pouvoir socialiste est accusé d’organiser l’affaiblissement du Front de gauche dans le 9-3. Des recours devraient être déposés devant le Conseil d’Etat pour invalider les nouveaux tracés.

Une fois le redécoupage définitivement acté, la bataille pour les élections cantonales pourra vraiment commencer. Et si la popularité du gouvernement ne s’améliore pas d’ici 2015, les communistes ont bon espoir de prendre leur revanche.

Jean-Baptiste Daoulas

Jean-Baptiste Daoulas
Jean-Baptiste Daoulas (22 articles)
Journaliste
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