Parents & enfantsFrance

La téléréalité ne rend pas plus bêtes ceux qui la regardent

Nadia Daam, mis à jour le 05.02.2014 à 19 h 14

L'étude menée par l'Education nationale qui cherchait à évaluer l’impact des nouveaux loisirs sur les performances scolaires des élèves oublie que l’attrait des adolescents en difficulté scolaire pour la téléréalité est un symptôme et non une cause.

Photo tirée de la saison 12 de Koh-Lanta

Photo tirée de la saison 12 de Koh-Lanta

L'occasion était trop belle pour de nombreux sites d’informations. Une étude menée avec les statistiques de la DDEP (Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance) et qui cherchait à évaluer l’impact des nouveaux loisirs sur les performances scolaires et cognitives des élèves vient tout juste d’être publiée. Formulé comme ça, l’objet de l’enquête peut paraître peu sexy ou capable d'attirer les foules.

Mais c’est l’une des conclusions de cette enquête qui a généré des dizaines d’articles. L’un des résultats révélait en effet que «le visionnage très fréquent des programmes de téléréalité et de séries romantiques a un impact négatif sur les résultats scolaires». Il n’en fallait pas plus pour que fleurissent des articles aux titres forcément lapidaires, parfois réducteurs, voire franchement faux.

Ainsi, ce «Si tu regardes la télé-réalité, tu auras des mauvaises notes à l'école» (Règle numéro 1: quand on s’adresse aux «jeunes», toujours employer le tutoiement. Le ton paternaliste est évidemment un plus.)

Ou ce site qui s’adresse directement aux jeunes, mais comme «le visionnage très fréquent de programmes de téléréalité et de séries romantiques» c’est trop long, on titre «Les Anges de la Télé-Réalité nuisent à vos résultats scolaires!» avec la photo de Nabila réglementaire. Dommage que l’étude date de 2011 et que Nabila n’apparaisse sur les écrans qu’en toute fin de 2011. On n'est pas à un raccourci de plus ou de moins, de toute façon, on s'adresse à des abrutis.

Ou celui-ci, titré «C’est prouvé, la téléréalité rend bête». Le «c’est prouvé» sert ici à démontrer que le lecteur va avoir droit à un ensemble de données irréfutables. Le «La téléréalité rend bête» repose sur l’assertion totalement crétine et maintes fois déconstruite qui veut qu’un enfant en échec scolaire est forcément stupide, et que les intelligences linguistes et/ou mathématiques constituent l’unique manière d’évaluer les performances d’un élève.

On a évidemment une pensée pour l’adolescent qui a de mauvais résultats scolaires, qui regarde «La Nouvelle Star» et qui apprendra donc, grâce à ce titre, qu’il est un peu con.

Notons tout de même que sur Le Plus, François Jost pose les bonnes questions au sujet de la méthodologie employée pour mener cette étude et la manière peu habile dont elle a été relayée.

Car oui, si l’étude émane indirectement de l’Education nationale (ce que tout le monde n’a pas manqué de préciser parce que ça fait sérieux), les questions posées aux élèves et l’analyse des réponses ne sont pas moins très  discutables.

Quel était le but de cette étude?

Le site des cahiers pédagogiques a publié la majeure partie de l’enquête. On apprend d’abord qu’une première étude avait été réalisée en 2008 chez des enfants de 11 ans pour évaluer l’impact des loisirs sur les performances scolaires. A l’époque, elle n’avait établi aucune corrélation entre loisirs et bons ou mauvais résultats. «Qu’à cela ne tienne, on va vous montrer que la réussite scolaire passe par des activités de haut niveau», une seconde étude a donc été menée trois ans plus tard auprès de 27.000 adolescents français (âgés de 14 ans environ) scolarisés en classe de 3e.

Les enfants ont donc été soumis à un questionnaire sur les loisirs et devaient répondre notamment à des questions de ce type:

  • téléphonez-vous (portable ou fixe?)
  • lisez-vous un roman (policier, etc)
  • jouer vous à des jeux vidéo d’actions (la faute est d’origine)

Chaque enfant devait donc cocher la case qui lui correspondait (tous les jours ou presque/environ 1 ou 2 fois par semaine/environ 1 ou 2 fois mois/1 ou 2 fois par trimestre, jamais depuis la rentrée).

D’abord, il est intéressant de constater que «téléphoner» est proposé aux enfants comme un loisir possible. Personne ne songerait à demander à un adulte s’il passe des coups de fil à ses heures perdues et pour se détendre. Mais quand on s’adresse aux «Petites Poucettes», une conversation au téléphone est définie comme un loisir et mise sur le même plan que la lecture ou la pratique de jeux vidéo.

Fatalement, les enfants qui téléphonent au moins une fois tous les jours vont donc gonfler les statistiques et alimenter l’idée selon laquelle les ados passent plus de temps pendu à leur portable qu’à faire du sport ou à lire.

Ainsi, on ne s’étonne pas de trouver, dans les activités favorites des adolescents, «téléphoner ou envoyer des SMS» en deuxième position (79%), juste après «écouter de la musique» (79%) et avant «communiquer par Internet avec des ami(e)s» (73%) et «naviguer sur Internet» (61%).

Y a-t-il quelqu’un ici pour définir «séries romantiques»?

Le visionnage de téléréalité tant rabaché dans les titres suscités n’apparaît en fait qu’en 6e position (42%).

Là aussi, l’intitulé de la question pose un vrai problème. Quelle est la définition donnée à la téléréalité? Met-on sur le même plan des programmes aussi variés, tant dans la forme que dans le fond, que «Nouvelle Star», «les Ch’tis à Mykonos» et «Cauchemar en cuisine»?

Il va de soi que l’enfant qui regarde l’un ou l’autre de ces programmes ne le fait pas avec la même demarche. Les personnages sont différents, la dramaturgie aussi, sans parler du vocabulaire utilisé par les protagonistes de ces programmes. Nabila ne s’exprime pas comme André Manoukian, qui ne s’exprime pas comme un candidat de «Top Chef».

La téléréalité est donc ici un gigantesque fourre-tout bien pratique pour désigner une télévision supposément débilitante et vaine.

Quant aux séries romantiques, je cherche encore de quoi il peut bien s’agir. Ma connaissance des programmes pour adolescents étant somme toute limitée, j’ai demandé des éclaircissements à des ados de mon entourage. Ils n’ont, eux non plus, aucune idée de ce que peut bien désigner l’appellation «séries romantiques».

Notons tout de même que dans la question qui est posée aux enfants «téléréalité et séries romantiques» sont mis sur le même plan. Alors, si tant est que «les séries romantiques» existent, on ne saura jamais si les ados en regardent plus ou moins que les émissions de téléréalité.

Dans un second temps, les résultats des élèves interrogés ont été analysés et mis en perspective avec les loisirs afin de déterminer quelles sont les activités «positives» et «négatives».  

Et l’activité qui engendre de bons résultats scolaires est, d’après les auteurs de l’étude... La lecture!

Les élèves qui lisent beaucoup ont de meilleurs résultats en compréhension (+10%) et en «acquisition de connaissances» (+20%).

Téléphoner ou envoyer des SMS aurait un impact négatif sur ces mêmes «acquisitions de connaissances».

Mais c’est donc le fait de regarder assidûment les programmes de téléréalité qui aurait l’impact le plus négatif: -11% pour les maths et -16% pour les connaissances.

Ainsi, un élève qui lit beaucoup obtiendrait une note de 14/20, tandis qu’un élève qui regarde beaucoup de téléréalité-et-de-séries-romantiques obtiendrait lui la note de 8,4/20.

La faute, selon les auteurs de l’étude, au langage ou plutôt à la pauvreté du langage de ce type d’émissions par rapport à la richesse de celui des livres.

Un livre compterait en moyenne 1.000 mots différents, tandis qu’une «émission populaire en prime time pour les adultes» en compterait à peine 598.

Dit comme ça, ça semble frappé au coin du bon sens. Sauf que tout cela manque cruellement de finesse. De quels livres parle-t-on? Trouve-t-on le même nombre de mots dans un roman policier, une œuvre de chick-litt et un traité philosophique? Quid des mots contenus la presse magazine, ou des sites d’infos que les enfants peuvent consulter?

Et qu’est-ce donc que ces «émissions populaires en prime time pour les adultes» qui viennent subitement se substituer à la téléréalité dont on parle depuis le début?

La vérité, c’est que cette étude ne prend pas les choses par le bon bout. Bien sûr, il ne s’agit pas ici de défendre la téléréalité. N’importe quel adulte qui a déjà vu un épisode des «Anges de la téléréalité» –ou pour parler d’une émission de 2011, la liste est ici– est plongé dans un abîme de perplexité et de désolation. Les candidats sont souvent franchement cons, et il va de soi qu’un épisode de «Allo Nabila» ne permettra à personne de s’élever intellectuellement.

Mais il faut veiller à ce que ces programmes TV ne deviennent pas les nouveaux jeux vidéo, c'est-à-dire la source de tous les maux et la raison bien pratique à dégainer quand il s’agit d’expliquer des inégalités de comportements et de performances auprès d’adolescents.

Surtout que l’on sait que les inégalités de résultats en milieu scolaire trouvent leur source ailleurs.

Pisa > DDEP

Le rapport de l’OCDE sur le suivi des acquis des élèves avait tristement classé la France championne des inégalités scolaires. Et nulle part, il n’y est fait mention de séries romantiques ou de téléréalité. C’est le poids croissant des inégalités sociales qui avait été pointé comme le facteur essentiel des disparités de niveaux.

Ainsi, si l'on ne tenait compte que des performances des élèves issus de milieux sociaux favorisés, la France aurait été 13e dans le classement. A l’inverse, si seuls les résultats des élèves issus de milieu défavorisés avaient été comptabilisés, la France aurait perdu 20 places pour figurer au 33e rang.

En bref, ce sont les origines sociales et économiques qui pèsent sur la réussite scolaire.

Concrètement, un enfant dont les parents ont des revenus confortables aura davantage de choix quand il s’agira de sélectionner des loisirs. Il pourra plus facilement aller au cinéma, acheter des livres, et des magazines… se cultiver et engranger de nouvelles connaissances.

Un enfant issu d’une famille pauvre, lui, aura rarement d’autres sources de distraction que son téléphone ou la télévision.

L’inégalité face aux loisirs est un fait régulièrement pointé par l’Observatoire des inégalités.

Or, à aucun moment, dans l’enquête menée par le DDEP, ces questions socio-économiques n’ont été abordées. Les enfants n’ont été interrogés ni leurs origines sociales et culturelles, ni sur les loisirs de leurs propres parents, ni sur leur degré d’implication de ces derniers dans leur éducation. Voilà ce qui aurait pu expliquer les disparités de résultats scolaires pointées dans l’enquête.

En résumé, l’attrait des adolescents en difficulté scolaire pour la téléréalité est un symptôme et non une cause.

Cette étude a tout fait pour attester son postulat de départ.

Cela revient à demander aux enfants s’ils préfèrent les pâtes ou les frites. Si les bons élèves préfèrent les frites, on pourra donc conclure que «manger des pâtes nuit à la scolarité».

Nadia Daam

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Journaliste
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