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Si on vote aux élections, c'est pour garder la face en société

Temps de lecture : 2 min

Une femme vote à Londres lors du second tour de l'élection présidentielle française, le 6 mai 2012. REUTERS/Luke MacGregor.
Une femme vote à Londres lors du second tour de l'élection présidentielle française, le 6 mai 2012. REUTERS/Luke MacGregor.

Imaginez un monde où, au lendemain d’une élection, toutes les personnes que vous croisez au cours de la journée, sans exception, de votre boulanger à vos collègues en passant par le serveur au restaurant ou votre banquier, vous poseraient la même question sans craindre d'être impoli:

«Alors, vous avez voté hier?»

Dans ce monde là, le taux de participation aux élections serait sans doute plus élevé. Du moins, c’est la conclusion qu’on peut tirer d’une étude publiée par quatre chercheurs des universités de Berkeley et Chicago sous le titre «Voting to tell others», relayée par le blog Freakonomics. Ces universitaires se sont fondés sur l’hypothèse du norm-based voting, selon laquelle on vote parce qu’on estime que c’est «la chose à faire» et non parce qu’on estime que cela va avoir un impact (quand on élit le président, quelle est la probabilité que notre vote isolé fasse la différence?).

Par exemple, écrivions-nous au printemps 2012 juste avant la présidentielle française, on vote «parce que ne pas le faire serait mal vu, ce qui explique que les zones rurales sont généralement plus mobilisées que les zones urbaines». «On est moins anonyme quand on ne va pas voter. Ce n’est pas vraiment du domaine du privé», nous disait alors des petites communes le professeur de sciences politiques à l’université de Montpellier Jean-Yves Dormagen.

Les auteurs de l'étude américaine partent de la même hypothèse:

«Nous présupposons qu’une des raisons pour lesquelles les individus votent est parce que les autres vont leur demander s’ils l’ont fait. Ils se préoccupent de ce que les autres pensent d’eux. Ils peuvent tirer de la fierté du fait de dire aux autres qu’ils ont voté et de la honte d’admettre qu’ils ne l’ont pas fait.»

Alors certes, il reste la solution du mensonge —mais celui-ci aussi entraîne un coût psychologique, une gêne, pour la personne qui le commet, écrivent les auteurs.

Pour tester leurs hypothèses, ceux-ci ont envoyé, à l’été et à l’automne 2011, 50 enquêteurs sonder 13.200 foyers dans les environs de Chicago (Illinois). Ceux-ci étaient chargés de distribuer dans les boîtes aux lettres des prospectus annonçant un sondage imminent, puis de repasser plus tard. Selon les cas, le flyer annonçait une simple enquête, sans précision du sujet, ou ajoutait que celle-ci porterait sur les élections de mi-mandat de 2010; offrait ou non une rémunération de 10 dollars; ou permettait au sondé de bénéficier d’une gratification (un sondage plus court ou 5 dollars) s’il avouait ne pas avoir voté, que cela soit vrai ou non.

Deux des flyers annonçant l'enquête

En comparant les réponses des foyers aux listes d’émargement, qui leur ont permis de savoir qui avait réellement voté, les chercheurs ont pu analyser à quel point le regard des autres comptait. Par exemple, environ 37% des personnes répondaient au coup de sonnette de l’enquêteur quand une simple enquête était annoncée. En revanche, quand le flyer précisait qu'elle porterait sur la participation électorale, le taux de réponse variait de cinq points selon que le foyer soit votant ou abstentionniste, et le taux de remplissage du questionnaire (un sondé pouvait répondre à la porte mais ne pas répondre à l'enquête) de dix points.

Les chercheurs ont aussi testé cette hypothèse de manière grandeur nature lors des élections de 2010 et de la présidentielle de novembre 2012 en distribuant dans certains quartiers des flyers annonçant qu’un sondage aurait lieu dans les prochaines semaines sur la participation électorale des habitants. S’ils ont constaté une hausse de la participation en 2010 (+1,5 point), l’effet était beaucoup moins net pour la présidentielle.

Les flyers distribués avant les élections de 2010 et 2012

Il faut dire que la participation à celle-ci est traditionnellement beaucoup plus grande: 59% dans l'Illinois en 2012, contre 42% pour les élections de mi-mandat 2010. La pression sociale aurait un plus fort impact pour les élections les moins mobilisatrices, où le réservoir d'abstentionnistes est plus grand.

Vous savez donc ce qui vous reste à faire: imprimer en masse des tracts annonçant une enquête sur la participation électorale après les prochaines européennes (41% de participation seulement en 2009) pour les distribuer dans votre quartier!

Jean-Marie Pottier Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).

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