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J'étais à la conférence de presse de François Hollande

Roselyne Febvre , mis à jour le 17.01.2014 à 4 h 09

La conférence de presse de François Hollande, le 14 janvier 2014, à l'Elysée. REUTERS/Philippe Wojazer

La conférence de presse de François Hollande, le 14 janvier 2014, à l'Elysée. REUTERS/Philippe Wojazer

En 2008, à la conférence de presse de Nicolas Sarkozy, c’est moi qui avais posé «la question qui tue» à Nicolas Sarkozy sur sa relation avec Carla Bruni.

Il avait répondu pendant cinq minutes l’air goguenard, tellement heureux et semblant lancer à ces «connards de journalistes»: «vous avez vu la gonzesse que j’ai emballée». Eh bien, avec elle, «c’est du sérieux». Sarko avait frappé!

Finalement chez tout homme, et le Président de la République en est un, sommeille toujours un adolescent, soit parce qu’il a décroché le pompon soit parce qu’il fait le mur à 59 ans.

Cette question m’avait valu des regards lourds, désapprobateurs d’une partie de la confrérie… Je me souviendrai de ce 8 janvier. Des lèvres pincées de mes consœurs comme pour évoquer l’indignité sortie de ma bouche.

Voyant déjà passer le corbillard de certaines amitiés. Pfff… Comment une journaliste politique peut-elle s’abaisser à ça? On m’a même soupçonnée d’avoir d’avoir dealé la question avec le conseiller presse de l’Elysée. Horreur et damnation. Que je meure sur le bûcher s’il en est ainsi!

Aujourd’hui, six ans après, comme toujours lors d'une conférence de presse élyséenne, journalistes et politiques se jaugent. Les ministres en rang d’oignons, assis sur les côtés dans le baptistère, prêts à recevoir la parole présidentielle d’un air inquiet. Les journalistes leur faisant face.

Ils se connaissent bien, ils s’instrumentalisent les uns les autres, ils pactisent ou se méfient mais ils sont liés les uns aux autres. Mais mardi, on ne communiait pas, on ne se faisait pas la bise, on montrait presque une défiance.

Comme s'il se murmurait «entre vous et moi il y aura toujours ça»! Le «ça» qui désigne d’une main tranchante un mur invisible. Un monde impénétrable. Celui des puissants et celui des sans-grades. On se souvient de la réplique cinglante et pleine de morgue de Louis de Funès à Bourvil dans La grande vadrouille. Mardi 14 janvier à l’Elysée, entre les ministres et les journalistes, il y avait «ça». 

Les ministres craignaient cette faune hostile. Ils aiment les journalistes s’ils les cajolent, ils les haïssent quand ils les lynchent. Et nous, journalistes, regardions avec ironie ces politiques. On sait qu’ils nous mentent, qu’ils nous baladent, qu’ils ne sont jamais sincères. On le sait, ils savent qu’on le sait...

Le «ça» était visible, sous l’or du Palais, cette complicité dans la défiance, parfois le mépris réciproque.

En arrivant, Arnaud Montebourg, grinçant, lance «on voit toujours les mêmes» à l’adresse de certains d’entre eux. On avait envie de lui répondre la même chose. Manuel Valls distribue des sourires crispés, Laurent Fabius semble planer dans d’autres sphères sûrement inatteignables, Vincent Peillon prend des poses: le regard plongé vers les anges qui ornent le plafond mordillant sa branche de lunettes comme pour nous défier: «moi je pense». Quant à Pierre Moscovici, il plisse les yeux derrière ses lunettes. On dirait un puma entre deux siestes… Jean-Marc Ayrault est un peu palot tout comme Jean-Yves Le Drian qui devra patienter deux heures et demi pour aller s’en griller une.

A les regarder, on se demande si le pouvoir ne les rend pas plus malheureux qu’heureux. Si dans le fond, ils ne sacrifient pas leur sérénité pour un plaisir éphémère au prix de la continuelle peur au ventre de tomber en disgrâce, d’être subitement «remanié» puis, le jour venu, la sanction du suffrage universel.

Et nous les journalistes? Comme des drôles de poissons nous naviguons dans le même marigot. Nous nous baignons dans la même eau trouble de la connivence dont nous sommes si souvent accusés.

Sitôt le propos liminaire terminé, tous se sont empoignés pour piquer le micro du voisin. Certains ont levé le bras deux heures. Chacun voulait briller devant tous les autres au temple de la République. Il fallait nous voir. Surexcités par le suspens...

Alors? Alors qui va poser «la» question cette année? Qui va oser? 

Aujourd'hui, six ans après, la presse française est comme dépucelée sur ces questions personnelles quand elle veut y voir des questions institutionnelles.

Celui qui se lança, Alain Barluet, est le président de la presse présidentielle. Journaliste du Figaro, très sérieux, il traite des sujets diplomatiques et internationaux.

Aurait-il pensé un jour poser une telle question le reléguant à la chronique galante? Et pourtant il a fait son job. Mais avec encore une pointe de culpabilité, le journaliste a tweeté:

Comme un bedeau de sacristie torturé par des pensées impures. La transgression n’est pas encore totalement assumée. Quelle subsistance monarchique, quelle culpabilité, nous habite encore? Les Anglo-saxons ricanent de nos pudibonderies quand eux vont «right to the point» sans affect.

François Hollande n’aura rien dit sur sa vie privée. Que pouvait-il dire d’ailleurs, alors que Valérie Trierweiler est hospitalisée?

En revanche, il a clarifié longuement sa ligne de politique économique et fait preuve d’optimisme en plein tourment. Est-ce la marque des forts? Ou des cyniques?

Sous le regard amusé et soulagé des ministres, le Président «a été bon»! Bien sûr! Ils ne lui disent jamais autre chose… Et les journalistes? «Tu as été très bon! Très bonne question!» Entre nous, on se jalouse et on se ment autant. Et venir à l’Elysée est prestigieux. Plaisir éphémère. Comédie éternelle.

Roselyne Febvre

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