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Ce qui se passe quand mes patientes font une fausse-couche alors que leur fœtus est quasi viable

Slate.com et Chavi Eve Karkowsky, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 01.06.2015 à 10 h 37

Au pays du deuil, les chemins sont nombreux, et une fausse-couche au second trimestre fait incontestablement partie des plus horribles.

Dans un hôpital suisse en 2011. REUTERS/Michael Buholzer

Dans un hôpital suisse en 2011. REUTERS/Michael Buholzer

J'ai su que la grossesse de la patiente était terminée en entendant mes collègues en parler au téléphone. A l'étage d'obstétrique, ma tournée des patientes post-partum touchait à sa fin et j'étais en train de terminer la mise à jour de leurs dossiers. A l'autre bout de l'hôpital, on m'attendait en chirurgie.

La patiente avait été admise pour des problèmes mineurs –de légers saignements vaginaux, quelques crampes– à 19 semaines de gestation, mais au matin, les choses avaient empiré. «Le col est ouvert, c'est un avortement inévitable», avait dit ma collègue, usant d'un terme médical et vaguement poétique pour parler d'une grossesse concrètement terminée. La grossesse était pré-viable –moins de 24 semaines, en gros–, et il n'y avait donc aucun moyen de maintenir le fœtus à l'extérieur du corps de la patiente. Ma collègue avait eu les urgences au téléphone et tout le monde s'était mis d'accord pour faire monter la patiente en obstétrique. «On pourra la surveiller, avait-elle dit. Si c'est nécessaire, on pourra s'occuper de la fausse couche.»

Vingt minutes plus tard, je suis toujours dans le bureau des infirmiers à essayer d'en finir avec mes notes quand j'entends beaucoup de bruit dans le couloir. Une femme, sur un brancard, se tord de douleur. L'ambulancier fait tout ce qu'il peut pour l'emmener au plus vite dans une chambre libre. La mère de la patiente hurle sur l'ambulancier, sur les infirmières qui affluent autour du brancard, sur moi. 

Je ne suis pas censée être son médecin, mais comme je suis là, je le deviens. Je lui parle. Je la mets dans un lit plus confortable et je lui explique ce qu'on lui a déjà dit. Je lui propose de la morphine; je l'avertis que cela pourrait jouer sur sa mémoire, mais elle me remercie et accepte. Dix minutes plus tard, elle accouche d'un petit fœtus cireux, sa translucide proto-peau est recouverte de bleus, puis d'un minuscule placenta. Le fœtus ne manifeste aucun mouvement spontané et n'a pas le moindre pouls.

J'emmaillote le fœtus dans une couverture et je lui mets un bonnet –c'est l'usage. Comme ça, il a l'air plus grand, il ressemble davantage à un bébé né à terme. La chose reste toujours minuscule, les yeux à peine formés ont toujours l'air d'appartenir à un extraterrestre, mais avec la couverture, sa forme est plus familière, elle donne l'impression d'un peu plus de substance. Je mets le petit paquet dans les bras de la patiente. Sa mère, désormais abattue, est au téléphone, les épaules basses, comme recroquevillée sur elle-même. «Elle a perdu le bébé», dit-elle dans un sanglot. «Le bébé... il est parti.»

* * *

Au pays du deuil, il n'y a pas de monnaie. Il n'y a pas d'égalité non plus, et il n'y en aura jamais. Ma tragédie est différente de la vôtre. Même si les événements sont les mêmes, nous sommes des personnes différentes, dans des contextes différents, avec des réactions et des choix différents. Au pays du deuil, il n'y a pas d'échange possible –pas parce que c'est physiquement impossible, mais parce que même si c'était le cas, les tragédies ne seraient pas les mêmes. Ma tragédie est différente de la vôtre.

Est-ce tout particulièrement vrai des fausses-couches survenant au second-trimestre? Elles ont toujours semblé si limites, si surréalistes; une tragédie tellement différente selon la réalité de la personne qui la traverse. La grossesse est assez avancée pour que la femme ait parfois senti des mouvements fœtaux à l'intérieur de son corps. Elle peut même croire que les risques de fausse-couche sont derrière elle –elles surviennent principalement au cours du premier trimestre. La grossesse est aussi suffisamment établie pour que, contrairement aux fausses-couches du premier trimestre, il y ait un organisme identifiable. Parfois, il a même un rythme cardiaque, des mouvements, et il met du temps à nous quitter.

Mais tout cela se déroule avant 24 semaines. Avant même 23 semaines, ou 22 semaines et demie, avant les limites de viabilité toujours fluctuantes fixées par la bioéthique et la science. A ce jour, nous ne pouvons rien faire pour que cette grossesse se poursuive à l'extérieur de l'utérus maternel. A ce stade, il n'a jamais eu la moindre chance.

Au pays du deuil, les chemins sont nombreux, et une fausse-couche au second trimestre fait incontestablement partie des plus horribles. Mais, à mon avis, c'est aussi là que son caractère incontestable trouve sa fin. Comme beaucoup de choses liées à la grossesse, cette chose dépasse la réalité physique, que ce soit en faiblesse ou en puissance. Il s'agit d'un potentiel, d'une réflexion, d'une aspiration, d'un vide.

Ce qui ne veut pas dire que le fœtus n'était pas l'enfant de quelqu'un ou que la patiente n'était pas une mère.

Parfois, l'incontestable, c'est de croire que ces choses sont vraies. Et c'est une vérité absolue.

Parfois, l'incontestable, c'est de croire que ces choses ne sont pas vraies. Et il s'agit, là aussi, d'une vérité absolue.

Pour y avoir passé un long moment, je sais que le pays du deuil ne connaît que les lois de ses habitants.

* * *

Plusieurs années auparavant, j'étais en train de conclure une nuit difficile aux urgences. Mon biper a sonné juste au moment où ma garde allait prendre fin. Une femme de 29 ans, avec un historique de grossesse sans complication, vient d'arriver. Elle en est à 15 semaines et elle a mal. Le médecin chef est inquiet.

Dans la salle d'examen, la patiente me dit qu'elle est enceinte et qu'elle se fait en général suivre en centre-ville. Si elle est dans le quartier, avec son mari, c'est que leur fils de 4 ans est hospitalisé en pédiatrie pour un cancer rarissime du cerveau. Aujourd'hui, il vient d'être opéré, on lui a posé un Port-a-Cath. Rien de bien méchant, mais son fils est toujours pris de panique quand il se réveille d'anesthésie. Alors il faut qu'elle y retourne, quand bien même la douleur, intense, se lit sur son visage. 

Je l'examine. Le col est complètement effacé: elle est sur le point de faire une fausse-couche. Je le lui dis et elle hoche la tête. Elle s'en doutait. Je lui parle de l'âge gestationnel, de la viabilité, lui explique qu'on ne pourra rien faire. Encore une fois, elle hoche la tête. Je lui propose de la morphine, qu'elle refuse. Je lui dis qu'une ou deux poussées seront sans doute suffisantes.

Le fœtus émerge d'entre ses jambes. Il est coiffé, la poche des eaux est encore intacte, et c'est une structure nacrée, translucide, qui tombe sur le bassin en plastique du brancard. Je n'ai encore jamais rien vu de tel à un âge gestationnel aussi avancé. Le globe est complet, parfait. J'aperçois l'ombre du fœtus au pôle sud. La patiente saigne à peine.

Je ne sais pas quoi faire. Percer la membrane? Emmailloter le fœtus comme d'habitude? Est-ce qu'elle veut le voir, passer du temps avec lui, pleurer?

«Docteur, je suis désolée», me dit-elle.

«Il faut... si c'est possible, je dois partir. Je dois redescendre en pédiatrie. A l'heure qu'il est, je peux encore arriver avant qu'il se réveille et panique. Je dois aller rejoindre mon bébé.»

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Chavi Eve Karkowsky
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Spécialiste des grossesses à risque
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