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En France, séquestrer son patron est souvent rentable

Laurent Pointecouteau, mis à jour le 09.01.2014 à 12 h 56

Roses accrochées par les salariés de Goodyear pendant une manifestation devant le siège de Goodyear Dunlop France, à Rueil-Malmaison, le 22 mars 2013. REUTERS/Philippe Wojazer

Roses accrochées par les salariés de Goodyear pendant une manifestation devant le siège de Goodyear Dunlop France, à Rueil-Malmaison, le 22 mars 2013. REUTERS/Philippe Wojazer

Les Américains appellent ça le «bossnapping»; en bon français, il s’agit d’une séquestration de dirigeant. Une méthode employée lundi 7 janvier par les salariés de l’usine Goodyear d’Amiens, et «qui s’avère être un outil de négociation fort efficace pour les syndicats français», considère Businessweek dans un article publié le lendemain de la séquestration des deux cadres de Goodyear, libérés le même jour après intervention de la police.

Pour étayer son propos, Businessweek recense quelques cas parmi les récentes séquestrations de patrons, et notamment «une vague de 10 “bossnappings” en 2009»: les sites Caterpillar en Isère, par exemple, dont les salariés menacés par un plan social, après avoir séquestré le directeur général de Caterpillar France et 3 autres cadres pendant 24 heures le 31 mars 2009, ont obtenu la revalorisation de leur plan de sauvegarde de l’emploi à 50 millions d’euros, «ce qui équivaut à 80.000 euros par salarié», calcule l’article.

En plus d’être rentable, la séquestration de patron est populaire et impunie, selon Businessweek:

«L’ancien président Nicolas Sarkozy avait dénoncé les prises d’otages, mais les enquêtes d’opinion ont révélé que de nombreux Français sympathisaient avec les manifestants, et aucune plainte n’a jamais été déposée contre eux.»

S’agissant de la supposée impunité du procédé, Slate.fr vous avait livré une explication à l’époque: bien que les peines prévues par la loi soient très lourdes, les employés qui se rendent coupables d'actes de séquestration sur des dirigeants bénéficient de circonstances atténuantes qui font qu'ils évitent des peines de prison ferme. De surcroît, les patrons une fois relâchés n'expriment en général pas d'animosité particulière envers leurs preneurs d'otage: celui de Sony France, séquestré en mars 2009, n’a pas voulu porter plainte contre ses ravisseurs (mais contrairement à ce qu’affirme Businessweek, le cas s’est déjà produit, et c’est ce qu’a choisi de faire la direction de Goodyear France ce mercredi).

Par ailleurs, l’analyse de Businessweek n’est pas inédite: le site Basta avait fait le même constat en avril 2009, en pleine vague de bossnappings: «À chaque fois, les revendications sont écoutées, les indemnités de départ augmentées et les congés pour reconversion allongés». En précisant cependant:

«La séquestration de cadres dirigeants obtient donc des résultats nuancés en fonction des entreprises mais significatifs quand les négociations sont bloquées. À défaut de préserver emplois et salaires, cette méthode de lutte permet aux salariés visés par les licenciements de s’en sortir un peu mieux financièrement.»

Un raisonnement similaire a été développé dans un ouvrage paru en 2010, Le management de la colère de Christine Ducros et Jean-Yves Guérin, que cite Le Temps: «Séquestrer est illégal, mais rentable à court terme», selon Jean-Yves Guérin:

«Les politiques s’intéressent à vous, les forces de l’ordre n’interviendront pas, vos supérieurs auront consigne de rechercher l’apaisement et si vous parvenez à hisser votre combat au journal télévisé du soir –la partie est gagnée.»

Et encore en 2009, c’est Rue89 qui relevait l’efficacité d’une autre approche musclée du dialogue social qu’évoque également l’article de Businessweek: les menaces d’explosion. Rue89 citait notamment en exemple le cas du site Continental de Clairoix, dont les 1.120 salariés licenciés, parmi lesquels certains avaient saccagé la sous-préfécture de Compiègne en avril 2009, ont obtenu des «indemnités de départ de 50.000 euros (…), au lieu des 20.000 euros initialement prévus».

Laurent Pointecouteau
Laurent Pointecouteau (77 articles)
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