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«Maman, le plus beau métier du monde.» De qui se moque-t-on?

Nadia Daam, mis à jour le 04.12.2013 à 9 h 51

Avant tout, être mère n’est pas un métier. Mais cette expression pose bien d'autres problèmes.

Ce bébé péruvien a gagné le concours d'allaitement organisé par le ministère de la Santé: il a tété sa mère non-stop plus longtemps que les autres, en juin 2012. REUTERS/Janine Costa

Ce bébé péruvien a gagné le concours d'allaitement organisé par le ministère de la Santé: il a tété sa mère non-stop plus longtemps que les autres, en juin 2012. REUTERS/Janine Costa

C’est l’une des déclarations préférées des starlettes qui ont ajouté un accouchement à leur CV: «Oui, j’ai gagné trois Oscars, tourné avec les plus grands, mais mon plus beau rôle, c’est mon rôle de maman.»  C’est, par exemple, ce que déclarait l’actrice Megan Fox, au Marie-Claire UK, après la naissance de son fils en décembre 2012:

«Jouer la comédie est très dur pour moi, car j’ai le sentiment que ce n’est plus mon métier. Mon métier, c’est d’être avec Noah.»

Son métier, c’est finalement d’être avec Noah –et aussi avec  Michelangelo, Leonardo, Raphaello et Donatello puisqu’elle est au casting de Teenage Mutant Ninja Turtles le prochain film de Michael Bay (Les Tortues Ninja, en français, sortie prévue le 15 octobre 2014). L'actrice aura, comme le veut la tradition, présenté la maternité comme un job à plein temps au moins aussi excitant qu’un tournage hollywoodien.

«La maternité, plus beau métier du monde», c’est aussi un cliché véhiculé par les mères de famille françaises, notamment quand elles s’opposaient au coup de rabot prévu par le gouvernement sur les allocations familiales des ménages les plus aisés: les prestations familiales, «c’est la juste rémunération du métier de maman. C’est un retour financier sur le travail d’éducation de nos enfants», déclarait l’une d’elles.

Sur le web, nombreuses sont aussi celles qui considèrent que les mères au foyer en particulier exercent un vrai métier, au même sens qu’un travail en entreprise, parfois avec des arguments audibles.

Parfois, avec des choix iconographiques et une syntaxe qui décrédibilisent un poil le discours comme sur l’une des nombreuses pages Facebook «le plus beau métier du monde c’est d’être maman».

Sur ces pages, pas d’arguments, mais des tranches de vie, où les mères n’hésitent pas à se présenter comme des employées du mois permanentes, qui ont, par ailleurs, la particularité de donner des surnoms de «prépuces» à leur enfant.

L’argument est d’ailleurs souvent utilisé comme une sorte de méthode Coué par ces mères:

«Je n’ai pas du tout envie de me coller la tête dans le four à cause de ce gosse, puisque je fais le plus beau métier du monde!»

La publicité elle aussi a souvent contribué à ce cliché de la mère éligible au prix Nobel de la paix. On se souvient notamment de la publicité intitulée «Best job» qui avait tiré des larmes à des milliers de personnes, et qui présentaient les mères comme des héroïnes dont le super pouvoir consistait à beurrer des tartines et à emmener leur petite dernière à son cours de GRS.

Le message implicite était:

«Derrière chaque champion olympique se cache une mère dévouée qui elle aussi mériterait une médaille.»

Il est utile de préciser qu’il s’agissait d’une publicité pour Procter et Gamble, le fabricant de lingettes pour vitres et de couches culottes. Notons également l’absence totale de pères dans cette publicité. Ils doivent probablement être occupés à tourner une publicité pour du matériel de BTP.

Enfin, un récent sondage publié par le site parents.com révélait que 92% des personnes interrogées estimaient qu’«être mère est un métier». Et c’est le résultat de cette enquête qui a conduit la comédienne australienne Catherine Deveny à pousser un salutaire coup de gueule sur The Guardian: «Désolée, être mère n'est pas le plus beau métier du monde. Il est temps d'en finir avec cette expression.»

Catherine Deveny a raison sur plus d’un point, et il faut espérer que cette tribune ait l’écho qu’elle mérite. Car non, être mère n’est pas le plus beau métier du monde. D’abord, ça n’est même pas un métier.

L’accouchement n’est pas un entretien d’embauche

Dans le Larousse, voici ce qu’on trouve comme définition du mot «métier»:

Métier: Profession caractérisée par une spécificité exigeant une formation, de l’expérience, etc et entrant dans un cadre légal; toute activité dont on tire des moyens d’existence.

Pour être sûr, on peut également chercher à connaître le sens de «profession»:

Profession: Activité rémunérée et régulière exercée pour gagner sa vie.

Si on s’en tient au sens littéral des deux termes, la maternité ne remplit aucun des critères.

Il n’existe aujourd’hui aucune formation à la maternité. Certes, pendant longtemps, et jusqu’aux lois scolaires de 1881, l’école et les programmes préparaient les filles à leur future vie de femme au foyer avec des leçons de travaux ménagers, de couture et de puériculture (dont les garçons étaient dispensés). On se souvient aussi, assez douloureusement, que la première école professionnelle pour jeunes filles a été une école de couture, en 1862, et on ne peut que se féliciter du fait que les ateliers puériculture ne soient plus considérés aujourd’hui comme une formation à la vie de femme.

Ensuite, d’après le Larousse, quand on exerce un métier, on perçoit une rémunération. Or, c’est un fait, les mères ne sont pas rémunérées uniquement parce qu’elles sont mères. La grossesse puis, la maternité, permettent de percevoir certaines aides de l’Etat qui ne sont en aucun cas à considérer comme des rémunérations ou des gratifications pour service rendu à la patrie.

Sur le site de la CAF, on lit bien que la prestation d’accueil du jeune enfant est une AIDE financière. Cette prime regroupe la prime à la naissance ou à l’adoption (qui peut atteindre un versement unique de 923,08 euros ou 1.846,15 euros en cas d’adoption). Elle est d’ailleurs destinée au couple et non uniquement à la future mère.

Cette prestation inclut également le complément de libre choix d'activité, qui est versée aux femmes qui ont cessé ou réduit leur activité professionnelle pour élever leur(s) enfant) (soit un temps partiel ou un congé parental). Il n’est versé que pendant 6 mois pour un enfant, et jusqu’à trois ans pour deux enfants ou plus. Le montant maximum est de 572,81 euros/mois. Il s’agit bien d’un «complément» et non d’un salaire.

Enfin, et ça n’est pas dans le Larousse mais dans la tribune de Catherine Deveny: avoir un travail, c’est aussi avoir un patron, des congés payés, des points de retraite, éventuellement des pots entre collègues le vendredi soir...

Alors, si la maternité est un métier, qui donne les directives? Qui corrige, ou motive, fixe des objectifs? Bref, qui est le patron? En toute logique, le patron, ce serait l’enfant, soit une personne qui ne contrôle pas ses sphincters avant une longue période.

Les mères ne sont pas des êtres supérieurs

D’abord, cette déification de la mère nivelle par le bas toutes celles qui par choix, ou par impossibilité physiologique, ne sont pas mères. Dire que les mères exercent le plus beau des métiers revient à faire des nullipares ou des femmes infertiles, au mieux des chômeuses de longue durée, au pire des grosses feignasses.

C’est aussi faire bien peu de cas de toutes les vraies professions essentielles à la société.

Une mère est-elle plus importante qu’un médecin urgentiste au seul titre qu’elle a survécu à une césarienne?

D’ailleurs quand on interroge les Français sur leurs métiers préférés, ils répondent dans cet ordre là: les infirmières les médecins, les dentistes (WTF), les enseignants et les policiers. Rares sont également les petites filles qui, quand on leur demande ce qu’elles veulent faire plus tard, répondent «maman»; alors qu’elles sont plus nombreuses à vouloir devenir nounou ou maîtresse. Car elles ont bien compris, elles, qu’il existe d’un côté des femmes (et des hommes) dont s’occuper des enfants est le métier, et de l’autre côté des mères.

L’idée que les mères exercent la plus belle profession du monde sous-entend également qu’il s’agit du métier le plus dur. Oui, quand on est mère, la résistance à la privation de sommeil, au square, au 762e épisode de l’âne Trotro peuvent relever de l’abnégation et du dépassement de soi.

Mais, comme le dit fort justement Catherine Deveny, le «travail» d’une mère est-il pour autant plus éprouvant que celui d’un ouvrier bangladais qui travaille 16 heures par jour dans une usine de confection? Pourquoi ne voit-on pas de mères de familles battant le pavé pour réclamer des améliorations de leurs conditions de travail? Pourquoi, si la maternité est un métier, n’y a-t-il aucun syndicat de mères?

Certes, il existe une union nationale des femmes actives et au foyer, mais elle milite essentiellement pour la reconnaissance du travail au foyer.

Justement, quand on prétend que les mères exercent le plus beau métier du monde, implicitement, ce sont d’abord les mères au foyer qui sont visées et pas celles qui ont choisi de reprendre le travail après la naissance de leur(s) enfant(s).

Dans l’inconscient collectif, tout au bas de l’échelle de la Mère, on trouve celle qui travaille, celle qui n’attend pas son enfant devant la grille de l’école à 16h30 pétantes avec des petits pains sortis du four, celle qui est obligée de sécher la réunion parents-profs, celle qui délègue repas, devoirs, bain du soir à un(e) baby-sitter.

En haut de cette échelle, plafonne la «mère au foyer», figure sacrificelle puisqu’elle est celle qui a fait le choix de ne pas poursuivre sa carrière professionnelle pour se consacrer à 100% à sa progéniture.

Cette image de la mère épanouie dans les couches culottes a la vie dure. Edith Betsch, présidente de l'Union nationale des femmes actives au foyer soutient par exemple que:

«Les mères au foyer le sont avec plaisir, elles sont épanouies et heureuses. Si on leur donnait la possibilité de quitter leur travail, beaucoup de femmes resteraient à la maison.»

Mais les statistiques lui donnent tort. On sait aujourd’hui que les mères qui restent à la maison par choix ne représentent qu’une minorité.

Mais peu importe, pour beaucoup, la maman au foyer restera plus valeureuse et méritante que la mère qui travaille.

Bien sûr, il existe des mères au foyer épanouies, mais rappelons tout de même qu’une étude de 2011 a conclu que les mères au foyer sont plus fréquemment victimes de dépression que celles qui travaillent.

Une mère au foyer américaine avait d’ailleurs décrit le phénomène en musique et de manière plutôt efficace:

Et les pères, c’est du poulet?

C’est peut-être le problème le plus important de ce postulat: et les pères? En tout logique, si les mères exercent le plus beau métier du monde, les pères sont alors des sortes de stagiaires ou de contrats aidés.

A l’exception de Barack Obama, on n’entend jamais personne dire que les pères font le meilleur job de la Terre.

Personne n’a d’ailleurs jamais mené de sondage auprès des pères sur la question. Déifier la mère revient à dire qu’elle n’a pas besoin du père pour éduquer leur enfant puisqu’elle s’acquitte très bien de la tâche toute seule. C’est renforcer le schéma archaïque «une maman, un enfant, un papa qui passe dans le coin de temps en temps».

C’est surtout entériner une situation inégalitaire qui n’a que trop duré: les tâches ménagères et familales sont encore aujourd’hui majoritairement effectuées par les femmes et seuls 3% des homes prennent un congé parental.

Enfin, quid, des grands-parents, des enseignants, des amis, des nounous qui eux aussi participent chacun à leur manière au développement et à l’éducation de l’enfant? A la formule «les mères font le meilleur job du monde», on peut opposer le proverbe africain qui dit qu’«il faut tout un village pour élever un enfant». Oui, c’est un proverbe cucul, mais au moins, celui-ci est vrai. 

Nadia Daam

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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