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L’open data contre les inégalités hommes-femmes

Un portrait de Marianne dans une mairie. REUTERS/Eric Gaillard.

Un portrait de Marianne dans une mairie. REUTERS/Eric Gaillard.

Les données publiques peuvent-elles faire office de diagnostic, voire de traitement, contre les inégalités entre les Français et les Françaises?

A quelques semaines du lancement de la nouvelle version de Data.gouv.fr, la mission Etalab, chargée sous l’autorité du Premier ministre de nous faire progresser en open data (et de nous faire passer devant la Moldavie au classement mondial de l’Open Knowledge Foundation?) tenait un «open data camp», jeudi 28 novembre.

Le concept est simple: une centaine de passionnés des données publiques réunis toute une journée en différents ateliers pour construire des nouveaux jeux de données ou en améliorer d’existants sur différents thèmes —immigration, prénoms ou inégalités hommes-femmes.

L’exercice permet au passage d’enrichir les données proposées au grand public par Etalab, de roder le site tout en teasant ses nouvelles fonctionnalités (dont une plus grande place laissée à la contribution citoyenne) et de renforcer les liens avec la communauté de l’open data française.

«La ministre des Droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem nous a demandé si on pouvait faire un effort particulier sur les inégalités hommes-femmes», ajoute Henri Verdier, le directeur d’Etalab. La ministre confirme dans un email à Slate, précisant:

«Il m’a semblé intéressant de proposer le sujet des inégalités entre les femmes et les hommes pour un des ateliers, car si les données sont nombreuses, elles ne "parlent" pas toujours. Les inégalités entre les femmes et les hommes font système, c’est-à-dire qu’elles sont partout, sans qu’on parvienne toujours à les identifier comme telles.»

Inégalités hommes-femmes dans les CCIT

Les deux exercices dédiés au sujet ce 28 novembre étaient très différents, reflétant ce côté systémique. D'un côté, Simon Chignard, spécialiste de l'open data qui animait l'atelier, a proposé de se plonger dans l’étude d’impact de la nouvelle loi pour l’égalité hommes-femmes portée par la ministre et en a tiré un jeu de données intéressant, mais difficilement exploitable en l’état, sur la parité dans les Chambres de commerce et d’industrie.

Son équipe a donc d’abord réorganisé les données sur un tableur (ville de chaque CCIT, nombre d’élus, nombre de femmes, pourcentage de femmes) puis les a enrichies. Marie-Cécile Huet, de la société Open Data Soft, a géolocalisé chaque Chambre, pendant que ses coéquipiers cherchaient si leur président et leur directeur général étaient des hommes ou des femmes.

«On voudrait les mettre sur une carte pour voir quels territoires sont meilleurs» en féminisation de leurs Chambres de commerce et d’industrie, explique Simon Chignard. Une «carte de chaleur» a d'abord été envisagée, mais les quatre participants (trois hommes et une femme) se sont rendus compte qu'elle n'était pas facilement lisible. Ils ont donc finalement opté pour une carte plus classique, qui permet de voir que seules 4 des 117 CCIT comptent plus de 29% de femmes élues.

C’est une première étape, note Simon Chignard, qui suggère comme pistes de compter les femmes membres du bureau de chaque Chambre ou encore de voir si, en comparaison avec les hommes, elles viennent plutôt du commerce, des services ou de l’industrie.

Rennes est une femme

De l’autre côté de la salle, Loïc Haÿ, de l'agence numérique La Fonderie, a lancé son équipe sur un sujet au nom poétique –«l’hommage anthropotoponymique aux femmes»– qui recouvre une réalité quotidienne: le nom des rues, places, squares et équipements publics de nos villes.

Loïc Haÿ a eu l’idée de s’intéresser aux plaques qui les ornent –et qui sont beaucoup plus masculines que féminines– en lisant le roman graphique Ainsi soit Benoîte Groult de Catel, dédié à la pionnière féministe, qui évoque la question au détour d’une page:

L'équipe (là aussi trois hommes et une femme, l'open data n'échappe pas aux problèmes d'égalité...) s'est concentrée sur la ville de Rennes, tout en essayant de trouver une méthodologie qui pourrait être reproductible sur d’autres villes, plutôt à partir de données nationales que locales donc.

Une fois l’énorme travail qui consiste à classer tous les lieux publics de la ville comme masculins ou féminins (ou les deux dans le cas des couples) dans un jeu de données réutilisable, elle a mis au point deux cartes de Rennes côte à côte. Sur l’une, les espaces féminins sont mis en évidence, sur l’autre les espaces masculins, histoire de visualiser d’un coup et géographiquement la visibilité symbolique accordée aux deux. Conclusion de la journée: Rennes est un homme.

«Le diagnostic fait partie du traitement»

C’est tout à fait le genre d’expériences qui intéresse Henri Verdier, pour qui les inégalités hommes-femmes forment «la plus injuste des ségrégations, parce que les gens ne la voient pas». Les mettre en lumière, «c’est déjà faire une grosse partie du travail politique», estime-t-il, «parce que dans ce cas le diagnostic fait partie du traitement».

Même conviction pour Najat Vallaud-Belkacem:

«Les inégalités entre les femmes et les hommes sont, en large part, une discrimination invisible, tolérée  intégrée. Ces données sont donc essentielles pour permettre une prise de conscience collective. J’ai la conviction qu’objectiver les problèmes, diffuser une information importante et complète, permettre à chacun de s’en saisir, c’est déjà traiter une partie du problème.»

La ministre explique avoir demandé à Etalab de rassembler sur son nouveau portail «le plus d'informations possibles sur l'égalité femmes-hommes», depuis les «écarts de salaires à l’accès à la vie politique en passant par la place des femmes dans les ménages, l’évolution des violences subies, l’accès à la santé, aux études supérieures ou aux carrières militaires...»

Quant à Henri Verdier, il envisage à l'avenir qu’Etalab organise des journées «open data camp» dédiées à des politiques publiques, que ce soit les droits des femmes ou la réforme fiscale. «Il faut que l’administration apprenne à travailler avec les utilisateurs experts, qui souvent sont très compétents et qui peuvent l'aider».

Cécile Dehesdin

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