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Mon enfant est raciste. Qu'est-ce que j'en fais?

Nadia Daam, mis à jour le 16.02.2017 à 9 h 43

La vision d’un enfant raciste est dérangeante. Comment réagir face à une parole ou un comportement xénophobe?

 | Spirit-Fire via Flickr CC License by

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En dehors d'un événement d'actualité, en 2015, auquel répond cet article, la question de la sensibilisation des enfants au racisme est intemporel et se peut se présenter à de nombreux parents, c'est pourquoi nous republions cet article. 

L’enfant à la banane est-elle «une sale petite conne»? C’était, en tout cas, le jugement porté (dans un premier temps) par François Morel sur cette enfant de 10 ans qui brandissait, le 25 octobre 2015, une peau de banane en criant «mange ta banane la guenon» et en s’adressant à la Garde des Sceaux Christiane Taubira.

«Déjà si jeune et déjà percluse de ressentiment, de rancœur, de violence larvée, de médiocrité, de bêtise. Qu’est-ce que tu vas faire de ta vie?»

La chronique a suscité des <3 et des «clap clap» en rafale sur Twitter, une adhésion presque systématique au chapelet de «petite sale conne», «abrutie», «pauvre petite idiote».

Mais certaines voix se sont indignées de cette critique de la stigmatisation par la stigmatisation d’une gamine qui a probablement la malchance d’avoir des racistes pour parents (même s’ils s’en défendent).

Bien sûr, cette enfant a le droit de ne pas être d’accord avec ses parents, pour autant, elle ignore probablement qu’elle dispose de ce droit, sans compter qu’aucun enfant de 10 ans n’a la latitude et la marge de manœuvre nécessaire pour s’opposer à ses parents.

Depuis, François Morel est revenu sur ses propos et a délivré un message plus mesuré, et exempt d’insultes à la petite fille. Une mise au point salutaire.


A une petite fille sensible, espiègle, artiste... par franceinter

La vision d’un enfant raciste est dérangeante. Qui plus est, dans ce cas précis, un racisme colonial, forme de discrimination archaïque qu’on croyait, sinon terminée, au moins dévolue aux vieux nostalgiques du «temps béni des colonies». Mais certainement pas à une enfant d’une dizaine d’années.

Pourtant, d’autres images récentes ont donné à voir le racisme d’un enfant; mais sans susciter autant de réactions.

En octobre dernier, un reporter du Petit journal de Canal+ à Athènes interviewait un garçonnet qui, du propre aveu de son père, était «éduqué» par le porte-parole du parti néo-nazi Aube Dorée. A la question, «que penses-tu des immigrés?», l’enfant répondait, non sans avoir d’abord guetté l’approbation de son père:

«Les immigrés sont méchants, volent, frappent et tuent des gens.»

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Si l’enfant n’a pas été qualifié de connard sur les ondes, c’est d’abord, évidemment, parce que ces images se déroulent en Grèce, et pas en France. Mais c’est aussi parce que dans le cas du petit Grec, l’emprise du père sur le garçon est visible et le langage corporel éloquent: le père tient fermement son fils, le ceinture presque. L’enfant se tortille.

Pour la petite Française, l’emprise des parents ne peut être que supposée, imaginée.

On peut supposer dans le premier cas, et affirmer dans le second, que l’expression du racisme de ces deux enfants est le fruit d’une construction intellectuelle auquel les parents ou d’autres adultes référents ont apporté chaque pierre.

Mais les cameras de télévision ne sont pas là pour capturer toutes les expressions de racisme chez l’enfant. Sur les forums de discussion, de nombreux parents racontent que leur fils ou leurs fille est rentrée de l’école en tenant des propos racistes.

Cette mère, par exemple:

«Mon fils, qui a 5 ans, tient des propos racistes depuis environ un mois... La toute première fois, je l'emmenais jouer dans un parc, et il m'a dit: “j'espère qu'il y aura des enfants, et qu'ils auront la peau claire, sinon, je ne joue pas avec eux”.»

Est-ce à dire que cet enfant pense, de lui-même, que les enfants à la peau claire sont meilleurs que les autres? A-t-il construit sa propre réflexion raciste?

D’après les experts, cela reste extrêmement rare. Dans la majorité des cas, la pensée raciste chez l’enfant fonctionne comme une maladie transmissible: un enfant entend ses parents proférer des propos racistes à la maison, il les reprend à son compte dans la cour de récré, auprès d’enfants qui répèteront à leur tour les mêmes mots à d’autres enfants, etc. Le petit train du racisme est lancé, avec à sa tête un adulte raciste.

Tous les enfants peuvent-ils devenir racistes?

Depuis plusieurs jours, médias et organisations de lutte contre le racisme s’interrogent sur une libération de la parole raciste. Mais l’épisode de la fille à la banane est à chaque fois pointé comme un épiphénomène, l’écume d’une France où le racisme s’exprime davantage et de manière plus décomplexée dans l’espace public.

Le phénomène est d’ailleurs régulièrement étudié auprès d’une population adulte.

Chaque année, la Commission nationale consultative des droits de l'homme mène une enquête sur le sujet, ainsi qu’un sondage. Celui mené en 2012 révélait que 7% des sondés s'avouent «plutôt raciste», 22 % «un peu raciste». Que 25% se disent «pas très raciste» et 44 % «pas racistes du tout». Par ailleurs, 65% des sondés estiment que «certains comportements peuvent parfois justifier des réactions raciste».

Les personnes s’autoproclamant rarement racistes, on peut s’interroger sur la mesure à donner à une telle enquête. Mais le sondage n’en demeure pas moins un indicateur du sentiment xénophobe... chez les adultes. Aucun sondage, ni étude, n’a été mené sur le racisme chez l’enfant. Du moins en France.

C’est une étude australienne qui semble faire autorité en la matière. En 2001, M. Augoustinos et D.L. Rosewarne mènent une enquête sur un groupe d’enfants âgés de 4 ans à 9 ans. Ces recherches révèlent que, de 4 ans à 7 ans, les enfants blancs préfèrent les enfants blancs.

Quand les chercheurs leur montrent des photos d’enfants blancs, les enfants leur prêtent les qualités suivantes: «propres», «intelligents», «sages». Les photos d’enfants noirs, elles, suscitent les réactions opposées.

Mais les préjugés déclinent dès 8-9 ans. Les chercheurs concluent alors que, plus les enfants sont jeunes, plus ils reprennent à leur compte les préjugés en vigueur dans la société. Plus ils grandissent, et plus ils prennent du recul avec les propos racistes qu’ils ont pu entendre et sont alors capables d’avoir une opinion personnelle distincte.

En résumé, plus les enfants sont jeunes, plus ils identifient comme positif ou négatif ce qui est perçu comme positif ou négatif par leur environnement (parents, frères et sœurs, enseignants, grands-parents, oncles, voisins etc).

Mais cette porosité des enfants au racisme a été mise en évidence il y a plus longtemps encore et de manière radicale.

«J’ai vu des enfants se transformer en sales gosses vicieux et racistes»

En 1968, le lendemain de l'assassinat de Martin Luther King, Jane Elliot, une institutrice d’une classe de CE2 dans l’Iowa, veut expliquer à ses élèves ce qu’est le racisme et surtout quelles peuvent être les conséquences de ces préjugés.

Elle imagine alors un jeu de rôle et divise la classe en deux groupes. Un groupe d’enfants aux yeux bleus, et un groupe d’enfants aux yeux marron.

Elle explique d’abord à la classe que les propriétaires de paires d’yeux bleus sont plus intelligents, plus performants, plus intéressants et qu’ils ont alors davantage de droits (le droit d’avoir du rab à la cantine, de jouer plus longtemps dans la cour de récréation etc)…

Pour être facilement identifiables, les yeux marron doivent porter un signe distinctif (une collerette) et il leur est interdit de se mêler aux yeux bleus.

Très vite, les élèves aux yeux bleus se mettent à oppresser et à ostraciser les élèves aux yeux marron, qui eux se replient sur eux-mêmes, semblent terrorisés, mais résignés:

«Si la maîtresse dit qu’on est moins bien que les autres, c’est que cela doit être vrai.»

Pendant la récréation, un enfant aux yeux marron se fait agresser par un enfant aux yeux bleus, et seule la couleur des yeux est invoquée comme motif par l’auteur des violences. L’enfant aux yeux marron semble triste, abattu mais ne s’élève pas contre cette injustice.

Ce qu’on appelle aujourd’hui «la menace du stéréotype» se met en place. Ce concept psychologique décrit un mécanisme pervers: un groupe ou une personne qui fait l’objet d’un stéréotype négatif devient anxieux et ses performances sont altérées. Il va adopter un comportement qui va valider les préjugés qui pèsent sur lui.

Ici, les enfants aux yeux marron ont été décrits par la maîtresse comme faibles et incapables. Ils deviennent alors faibles et incapables. Mais le lendemain, l’institutrice révèle qu’elle s’est trompée et que ce sont en réalité les élèves aux yeux marron qui sont supérieurs aux autres. Les mêmes mécanismes se mettent immédiatement en branle: les oppressés deviennent les oppresseurs.

L’un des élèves va même jusqu’à demander à Jane Elliot comment elle peut être maîtresse alors qu’elle a les yeux bleus.

A l’issue du jeu de rôle, l’institutrice disposait de preuves tangibles pour expliquer aux élèves quelles pouvaient être les conséquences de discrimination sur les individus et le groupe puisqu’ils avaient chacun vécu la ségrégation.

Des études menées sur la classe ont révélé que les élèves de Jane Elliot étaient plus tolérants que ceux qui n’avaient pas été soumis à la même expérience.

La chaîne PBS a d’ailleurs réuni les anciens élèves d’Elliot qui disent aujourd’hui que cette expérience a été inoubliable. L’une d’elle raconte: 

«Parfois, je me surprends à manquer de tolérance ou à avoir des préjugés, puis je me souviens de ce que j’ai ressenti quand on m’a rabaissée.»

«J’ai vu des enfants se transformer en sales gosses vicieux et racistes», a déclaré pour sa part Jane Elliot. Deux ans plus tard, l’institutrice a répété l’expérience et l’a filmée pour la donner à voir au monde.

Face à la polémique que l’expérience a soulevée, elle a dû expliquer qu’elle avait librement choisi de ne pas prévenir les parents «parce que cela aurait ruiné l’exercice. Ce sont leurs parents qui étaient responsables du racisme exprimé par leurs enfants».

Une telle expérience serait probablement difficile à mener aujourd’hui et susciterait autant sinon davantage de polémique qu’à l’époque. D’ailleurs, aucun enseignant n’a tenté de réitérer l’expérience.

Pourtant, elle prouve qu’il est possible de déconstruire les idées racistes des enfants avec des procédés simples, et surtout, des paroles concrètes.

«Maman, pourquoi le monsieur est sale?»

La parole xénophobe au sens littéral du terme (l’hostilité à ce qui est étranger) peut s’exprimer de différentes manières. Et même de la manière la plus innocente et sans malice.

Plusieurs parents racontent que dans le bus, ou dans la rue, leur enfant a pointé un noir et a crié, «maman pourquoi le monsieur est sale?» (dans l’esprit de certains enfants, la couleur noire ou marron = sale)

Le malaise est total, mais l’enfant ne mérite pourtant pas pour autant de se faire engueuler. D’abord, la notion de couleur de peau n’est pas naturelle chez l’enfant. Rokhaya Diallo raconte par exemple qu’elle a compris très tard qu’elle était noire. Pour elle, elle était marron, comme d’autres enfants pouvaient être beiges.

Les enfants ont une vision très rationnelle de la couleur de peau et ce sont les adultes qui vont les amener à poser des mots pas si rationnels que ça sur ces différences.

Les personnes marron deviennent noirs, les personnes «beiges» ou «un peu roses» deviennent blanches. L’enfant va assimiler ces typologies même si elles lui semblent illogiques.

Parfois cela peut même aller plus loin. Pascal Neveu, psychanalyste et psychothérapeute, se souvient par exemple de cet enfant blanc, qui a grandi sur l’île de la Réunion essentiellement entouré de noirs, et qui n’a compris qu’à l’âge tardif de 9 ans qu’il n’était lui-même pas noir.

Pour expliquer les différences de couleur, Rokhaya Diallo suggère d’utiliser des mots simples et de donner des explications concrètes.

«Par exemple, pour expliquer à un enfant pourquoi une personne a la peau noire, il faut lui expliquer que c’est pour des raisons biologiques et environnementales. Si des personnes sont noires, c’est qu’elles viennent la plupart du temps d’Afrique, et que la peau noire protège du soleil et de la chaleur. La peau blanche, elle, permet de capter la vitamine D qui est plus rare dans les pays peu ensoleillés où il fait froid.»

Certes, l’explication peut sembler grossière ou rapide, mais elle est juste, et suffisante pour un enfant.

Bien sûr, cela implique aussi de leur expliquer que les gens peuvent migrer, qu’ils l’ont toujours fait, et que c’est pour ça, qu’il y a des noirs ici, et des blancs, dans des pays africains. Il faut aussi dire quelques mots sur le métissage.

Pour toutes ces questions qui peuvent être posées par les enfants, et auxquels les parents n’ont pas nécessairement la réponse ou les bons mots, il existe de nombreux livres pour enfants. Google est aussi votre ami, même s’il va évidemment falloir être vigilant sur le contenu et l’origine des sites.

Il est en tout cas normal que les enfants posent ces questions, il faut même savoir les anticiper.

«Papa, je ne veux pas jouer avec elle parce qu’elle est arabe»

Mais les enfants peuvent aussi, comme on l’a vu, aller plus loin et se comporter en parfaits petits fachos.

Pour Pascal Neveu, il ne faut rien laisser passer.

«Si votre enfant tient ne serait-ce qu’un fois, un propos raciste, il faut réagir immédiatement et sanctionner tout de suite.»

Evidemment, ni claque ni fessée. On ne punit pas la violence par la violence.

«En revanche, il faut marquer le coup, le punir dans sa chambre, ou autre chose, mais montrer qu’il a fait quelque chose de grave, dans un premier temps.»

La punition ne saurait en effet être exemptée d’une seconde étape dédiée à la réflexion et à l’échange.

D’abord, identifier l’origine de ses propos. Le psychothérapeute confirme qu’il s’agit toujours de mots que l’enfant aura entendu dans la bouche d’un adulte.

«Il arrive que l’un ou les grands-parents soient racistes et qu’au déjeuner du dimanche, le racisme soit omniprésent. Il est alors important que les parents expliquent systématiquement aux enfants qu’ils ne sont pas d’accord avec ce qui a été dit, qu’ils ne doivent pas y croire etc. Décrédibiliser la parole raciste.»

Ensuite, toujours d’après Pascal Neveu, il ne faut pas hésiter à y aller franco, selon la gravité des propos et l’âge de l’enfant:

«Si à 9 ans par exemple, votre enfant traite quelqu’un de sale juif, il ne faut pas hésiter à lui parler de la Shoah, de lui dire que ce type de pensées à eu ces conséquences-là. L’histoire de l’esclavage non plus ne doit pas être taboue.»

Le plus important, c’est de déconstruire ces pensées, de montrer qu’elles sont injustes, graves et lourdes de conséquences. Le meilleur ennemi de la construction du racisme chez l’enfant, c’est le pragmatisme et surtout l’Histoire.

Mais les parents doivent aussi veiller à ne pas tout mettre sur le dos de la voisine raciste. Pascal Neveu rappelle que les parents eux-mêmes doivent se surveiller.Les blagues vaguement racistes, les commentaires sur le physique ou les origines de tel acteur ou telle personnalité politique peuvent eux aussi s’imprimer dans l’esprit de l’enfant et participer à cette construction raciste.

En réalité, c’est à la société tout entière (enseignants, médias, etc) de veiller à ne pas instiller d’idées nauséabondes dans les esprits des enfants. A commencer peut-être par les fabricants de jouets.

Nadia Daam

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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