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Relisez le discours de Lucien Neuwirth, père de la légalisation de la pilule, mort à 89 ans

Maïlys Masimbert, mis à jour le 26.11.2013 à 10 h 19

Assemblée nationale. David Monniaux via WikimediaCommons

Assemblée nationale. David Monniaux via WikimediaCommons

Lucien Neuwirth est mort ce 26 novembre au matin à l’âge de 89 ans. C’est le Figaro qui a annoncé le décès de ce grand résistant, surtout connu pour la loi de 1967 qui porte son nom, autorisant l’utilisation de la pilule contraceptive.

Promulguée le 28 décembre 1967 par le Charles de Gaulle alors président de la République, la nouvelle loi vient annuler celle de 1920. Cette dernière interdisait la contraception et l’avortement pour relancer les naissances en France après l’hécatombe de la Première Guerre mondiale.

Mais avant d’arriver à sa promulgation, Neuwirth, fidèle gaulliste, a dû combattre de nombreuses réticences au sein de l’Assemblée et son discours du 1er juillet 1967 fait date dans l’évolution des droits des femmes en France.

Morceaux choisis d’un discours historique.

«Pour nous, il ne s’agit point de permettre aux Français de ne pas mettre au monde des enfants qu’ils ne désirent pas mais au contraire de les aider à créer une famille dont il leur appartiendra en propre de fixer l’importance et le rythme d’accroissement en fonction de leurs possibilités.

[…]

Nous estimons que l’heure est désormais venue de passer de la maternité accidentelle et due souvent au seul hasard, à une maternité consciente et pleinement responsable.

Ce n’est pas par le seul moyen d’une législation répressive –la preuve en est faite– que nous augmenterons le rythme des naissances.

C’est, au contraire, en offrant à chacun la possibilité d’avoir des enfants quand il le désire, mais aussi la certitude de pouvoir les élever dignement

[…]

Il ne faut pas confondre ni même juxtaposer contraception et avortement. Je me permettrai une image peut-être un peu osée: l’une empêche le train de partir, je dirai même interdit au convoi de se constituer; l’autre le fait dérailler.

[…]

Donner la liberté paraît simple. Or celle-ci n’est qu’une illusion si l’on n’assure pas en même temps les conditions de son exercice pour tous, à commencer par les plus humbles, sans pour autant risquer d’apporter des troubles tant pour la société dans laquelle nous vivons que pour ceux qui la composent.

C’est un pas considérable vers une nécessaire amélioration des conditions d’existence de la femme, laquelle a supporté seule, jusqu’à présent, tout le poids de la fécondité.

[…]

Chez nous, il est impossible de continuer à contraindre des malheureuses à l’avortement, à la mutilation, au désespoir et à la névrose. Il apparaît aberrant de laisser des couples se désagréger, se déchirer, alors que la science, sous le contrôle des médecins, met à notre portée les possibilités, non seulement d’éviter des drames, mais aussi d’assurer l’équilibre et le bonheur de millions de couples.

Cette situation ne peut se prolonger dans notre France de 1967, dans cette nation qui a donné la liberté au monde et dont la tolérance est la règle d’or. Se pourrait-il que les tenants de l’état de choses actuel interdisent au peuple réputé intelligent de ce pays de devenir responsable de sa destinée et de celle qui dépendent de la sienne? Nous ne le croyons pas. Désormais, il existe une prise de conscience indéniable et collective de l’absurdité d’une telle situation.

Le respect de la liberté des consciences est profondément incrusté en nous. C’est pourquoi il est parfaitement admissible que, par conviction morale ou religieuse, on se refuse à utiliser la liberté individuelle. Mais, en vertu même de ce principe, cette possibilité d’utilisation ne doit pas être interdite par la loi comme c’est le cas actuellement, pour tous ceux qui la souhaitent.

En vertu de quel critère démocratique pourrait-on imposer à tous, dans un domaine aussi intime, la volonté de quelques-uns?

[…]

Je veux aborder maintenant une disposition particulièrement contestée, celle qui fait obligation d’avoir recours à une ordonnance médicale. Il ne s’agit pas là, comme certains l’ont dit, d’un transfert de responsabilité du législateur vers le médecin. Au contraire, nous estimons que chaque femme présente un cas physiologique particulier et qu’on ne peut appliquer aux unes et aux autres, indifféremment, les mêmes méthodes ou prescrire les mêmes produits.

S’il est vrai que la décision de recourir aux moyens contraceptifs appartient exclusivement au couple, il est non moins vrai que personne d’autre, en dehors du médecin, n’est qualifié pour apprécier, après une visite méticuleuse, quelles peuvent être les contre-indications éventuelles à l’emploi de tel ou tel contraceptif, voire de telle ou telle méthode. En effet, seul le médecin possède en ce domaine, et exclusivement, la compétence.

[…]

En effet, il faut bien dire que ce qui caractérise la France en matière de régulation des naissances, c’est le retard de la pensée sur l’action, le hiatus entre les principes dont se réclament les tenants de l’état actuel et la pratique perçue par l’homme de la rue.

[…]

Un changement libéral de notre législation aura pour effet probable de faire rentrer dans la vie morale une question qui, insensiblement, en était sortie en raison de la contradiction permanente entre les attitudes implicites, dictant finalement le comportement réel, et les convergences des attitudes explicites, formant un bloc apparemment intégré, mais en réalité fortement fissuré.

Pour l’élévation du débat dans lequel nous sommes appelés à nous engager, il n’aura peut-être pas été inutile, au moment où la science, par ses gigantesques progrès, impose une éthique nouvelle, de rappeler que l’obscurantisme ne favorise ni l’équilibre moral de l’individu ni celui d’une nation.

C’est dans cette optique évolutive qu’il faut placer d’emblée le problème de la contraception en France si l’on veut, alors que la question est maintenant posée, lui donner la solution digne d’un grand pays.»

Maïlys Masimbert
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