Partager cet article

Affaire Abdelhakim Dekhar: le bullshitomètre des criminologues médiatiques

Jean-Pierre Bouchard sur LCI, capture d'écran.

Jean-Pierre Bouchard sur LCI, capture d'écran.

Ils y sont tous allés de leur profil psychologique pendant la traque de celui dont on ne connaissait pas encore l'identité entre lundi et mercredi. Avec plus ou moins de réussite.

A chaque traque médiatique d'un auteur de crime sordide, de l'affaire Mohamed Merah à celle du «dépeceur de Montréal» Luka Rocco Magnotta en passant par Xavier Dupont de Ligonnès, les Français redécouvrent les «criminologues», ces spécialistes d'on-ne-sait-pas-exactement-quoi qui nous livrent leurs vérités sur le profil de l'ennemi public numéro un du moment.

La discipline, qui allie psychologie et droit criminel, a été développée aux Etats-Unis mais sa scientificité fait débat en France. Elle compte de vrais experts dans notre pays, souvent formés à l'étranger et qui travaillent par exemple à la gendarmerie ou à la police, mais ce ne sont pas toujours eux que l'on retrouve sur les plateaux de télévision.

La traque de d'Abdelhakim Dekhar, suspecté d'être l'auteur de plusieurs faits divers depuis une semaine dont l'attaque au fusil à pompe dans le hall du journal Libération, n'a pas fait exception à la règle. Les criminologues plus ou moins autoproclamés ont abreuvé les médias de leurs analyses et autres profilages fondés sur ce que l'on savait avant mercredi soir du tireur, à savoir à peu près rien du tout.

Pour rendre hommage à cette profession un peu particulière, voici notre bullshitomètre des criminologues qui se sont exprimés avant qu'Abdelhakim Dekhar ne devienne le suspect numéro 1.

1. Lygia Négrier-Dormont

Profession: criminologue
Nombre d'interviews: 1 (Le Figaro)
Score au bullshitomètre: 10/10

C'est notre championne de France du bullhsit crimino-psychologico-légal. Celle que Le Figaro présente comme une «criminologue et pionnière dans les techniques du profilage criminel [...] formée à l'académie du FBI» annonçait ainsi tout de go mardi:

«Une chose est sûre: ce tueur en puissance peut encore multiplier les coups d'éclats. [...] Il  va recommencer si la police ne l'empêche pas avant.»

Ses formateurs de Quantico seront ravis de voir leur élève distribuer des avis aussi définitifs et perspicaces dans les médias. Abdelhakim Dekhar n'était semble-t-il pas si pressé de recommencer, et venait de tenter de se suicider avec des médicament quand la police l'a retrouvé. Quoi qu'il en soit, Lygia Négrier-Dormont ne s'est pas laissée impressionner par le manque d'éléments autour du tireur, dont elle a tout de suite cerné le style de vie grâce aux images de vidéosurveillance:

«Elles mettent en scène quelqu'un de très propre, d'assez soigné, loin du marginal hirsute. En apparence, le tireur semble bien inséré. D'ailleurs, il n'a pas agi ce week-end avant de reprendre son cycle le lundi matin, comme s'il rentrait chez lui le soir, pour rejoindre un environnement familial ou amical bien feutré.»

Espérons juste qu'elle n'a pas formé trop d'élèves à «Washington, Pékin ainsi que dans les écoles d'officiers de police et de gendarmerie en France», comme nous l'apprend Le Figaro.

2. Christophe Caupenne

Profession: directeur d'un cabinet de conseil en sûreté et gestion de crise
Nombre d'interventions: 2 (LCI, Francetv Info)
Score au bullshitomètre: 6/10

Décidément, avoir un joli CV ne vaccine pas contre le bullshit criminologo-psychologique. Celui de Christope Caupenne est impressionnant: 13 ans passés dans la police judiciaire et 12 ans à la tête des négociateurs du Raid et comme coordinateur des négociateurs de la police. Son analyse?

 «On voit qu'il y a une très grande perturbation ne serait-ce que parce qu'il va, à cause de ses actes, créer une convergence de l'ensemble des services de police sur sa personne et en même temps, il va chercher à échapper à tout ça. Ça veut dire très certainement qu'il n'en a pas fini avec son acte.»

Encore raté donc. Heureusement, dans une autre interview, Christophe Caupenne avait assuré ses arrières en balayant l'autre possibilité histoire d'être sûr d'avoir vu juste au moins une fois, avec en prime un terme en anglais pour laisser entendre que lui aussi a été formé par les cracks du FBI:

«Un autre scénario n'est pas à écarter, celui du suicide. L'homme qui est actuellement traqué à Paris s'est déjà "suicidé" socialement. Il pourrait désormais retourner son arme contre lui ou menacer les forces de l'ordre pour se faire abattre par un policier, ce qu'on appelle en anglais le "suicide by cop"

L'argument «ce mec est bizarre, il commet des actes interdits et essaye d'échapper à la police en même temps» n'est pas non plus le plus convaincant de ces derniers jours étant donné que l'écrasante majorité des personnes qui commettent des crimes essayent aussi de ne pas se faire attraper.

3. Daniel Zagury

Profession: «expert-psychiatre»
Nombre d'interviews: 2 (AFP, La Voix du Nord)
Score au bullshitomètre: 5/10

Ah, si seulement tous les experts pouvaient avoir la même franchise que Daniel Zagury. Il est en effet un des seuls à avouer les limites de ses analyses, rappelant qu'il faut être «extrêmement prudent» au vu du peu d’éléments portés à sa connaissance. Il en fait même peut-être un peu trop dans la précaution, à coups de «la piste la plus probable», de «il semble» et autres «on a l'impression».

A souligner tout de même, cette belle phrase pleine de mots compliqués pour impressionner le lecteur qui fait remonter considérablement le score au bullshitomètre:

«La suite de séquences comportementales ne permet malheureusement pas d'éliminer une nouvelle manifestation à court terme.»

Traduction: on a aucune idée de ce qu'il va se passer, mais si vous insistez, je peux vous dire que le tireur peut repasser à l'acte, mais ce n'est pas sûr.

4. Jean-Pierre Bouchard

Profession: profiler, criminologue, psychologue, acteur et photographe
Nombre d'interviews: 3 (LCI, BFM TV, Europe 1)
Score au bullshitomètre: 4/10

Celui qui a joué le rôle d'un psy dans la série de M6 «Comprendre et pardonner» comme le rappelle Rue 89 estime sur LCI que le tireur a un «esprit qui lui-même n'est pas très clair». Nous voilà mieux informés sur la psychologie du malfrat. Jean-Pierre Bouchard est resté assez sobre dans ses nombreuses interventions, évitant les prises de risque avec des affirmations perspicaces du genre: «En tout cas, s'il regarde la télé ou écoute la radio, il a très bien compris qu'il y a une grosse enquête mobilisée contre lui et c'est peut-être l'origine de son silence.»

5. Michel Bénézech

Profession: psychiatre légiste et criminologue
Nombre d'interviews: 2 (Metro News, L'Express)
Score au bullshitomètre: 3/10      

Là encore, belle prestation de Michel Bénézech, qui ne se laisse pas entraîner sur le terrain du bullshit total par les journalistes. Il a marqué des points en identifiant «une familiarité avec les armes, ce qui laisse penser qu'il [le tireur] peut –ou a pu– être militaire, chasseur ou voyou». Abdelhakim Dekhar a effectivement été condamné pour avoir fourni un fusil à pompe au couple Rey-Maupin, auteur de la sanglante fusillade de Nation en 1994.

Plein de prudence, il estime simplement que l'homme «ne me semble pas schizophrène», et penche plutôt  pour une «paranoïa –il en a l'âge– ou pour un psychotique semi-organisé».

6. Alain Bauer

Grand chef des criminologues français, professeur de criminologie et consultant en sécurité
Nombre d'interviews: 1 (AFP)

Score au bullshitomètre: 3/10

En vieux routard de l'analyse médiatique à chaud, Alain Bauer sait bien qu'il ne faut pas trop en dire pour ne pas risquer de se tromper. Souvent omniprésent dans les médias par le passé, il s'est fait relativement discret cette fois-ci, se limitant à une intervention soulignant «un comportement beaucoup plus rationnel qu'il n'en a l'air, notamment au vu du choix méticuleux des cibles».

Plein de bon sens, il note que «n'importe qui peut échapper aux policiers après les faits», préférant répondre aux questions par d'autres questions («pendant combien de temps va-t-il pouvoir leur échapper?») avant de placer un magnifique «il y a beaucoup d'hypothèses mais aucune certitude» plein d'expérience.

Quel est l'intérêt d'accorder des interviews pour éclairer de la sorte le public? Il faudrait sans doute pour le savoir établir le profil psychologique de nos criminologues.

Grégoire Fleurot

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte