Bretagne: des «dérives autonomistes» dans le mouvement des «bonnets rouges»?

La manifestation contre l'écotaxe, le 2 novembre 2013 à Quimper. REUTERS/Stéphane Mahé.

La manifestation contre l'écotaxe, le 2 novembre 2013 à Quimper. REUTERS/Stéphane Mahé.

Le mouvement breton contre l'écotaxe cacherait sous ses bonnets rouges et ses revendications sociales des «dérives autonomistes». C’est du moins ce qu’affirme l’essayiste Françoise Morvan dans un point de vue publié par Le Monde, où elle épingle nommément plusieurs figures du mouvement, comme l’entrepreneur Alain Glon, président de l’Institut de Locarn, un think tank patronal, et le maire de Carhaix, Christian Troadec.

Elle estime notamment que leur projet «se résume en un mot, autonomie», qui cache «le droit d'en finir avec la République et ses lois contraignantes» et un «discours ethniciste» visant à une «labellisation de la Bretagne sur base identitaire».

Elle s’en prend aussi au gwenn ha du, emblème de la Bretagne, «sinistre drapeau noir et blanc [...] inventé par un druide raciste comme symbole antirépublicain [Morvan Marchal, créateur de ce drapeau en 1923, a été condamné à une peine d'indignité nationale à la Libération pour collaboration, NDLR], à partir d'hermines représentant les évêchés de la Bretagne féodale, la Bretagne d'avant la Révolution française tant honnie par les autonomistes dont il était l'un des chefs».

Ses critiques rejoignent celles, récemment exprimées par Marianne, d'une «résurgence du nationalisme breton, évanoui depuis deux décennies du paysage politique, prompt à présenter "Paris" ou "la France" comme responsable des maux de la Bretagne, et dont la particularité est d’être animé par un noyau de patrons réunis dans l’Institut de Locarn». Institut qui appelait les manifestants du 2 novembre à Quimper à «engager la Bretagne dans le choix de son destin».

«Horreur nationaliste»

Spécialiste du folklore breton, également connue pour ses traductions d'Eugene O'Neill ou Tchekhov, Françoise Morvan dénonce régulièrement les dérives identitaires supposées du mouvement breton. Sur son site personnel, elle dénonce ainsi «l’horreur nationaliste [...] à l’œuvre en Bretagne sous l’aspect du drapeau, de l’hymne, de la vindicte revancharde et de l’histoire récrite, le tout mis au service d’un projet politique réactionnaire appuyé par des élus de tous bords».

«L’importance de l’engagement des nationalistes bretons au côté des nazis n’a pas été assumé après mai 1968, c’est pourquoi la culture est aujourd’hui récupérée par ses tenants les plus extrémistes», déplorait-elle ainsi dans Le Monde en 2000. En 2007, elle avait dénoncé dans les colonnes de Libération la «Breizh Touch», une manifestation de célébration de la culture et de l'économie de la région constituant selon elle un «business identitaire appuyée par les médias»:

«Le Breton qui n'est pas fier d'être breton n'est pas un bon Breton, et le Breton qui dit que cette bretonnerie labellisée le dégoûte est antibreton.»

Ses prises de position l'ont amenée à publier en 2003 un livre remarqué et polémique, Le monde comme si, mélangeant récit personnel de son parcours au sein du mouvement bretonnant et dénonciation des compromissions de ce mouvement. «Une passionnante introduction aux ambiguïtés du régionalisme», saluait alors L'Express, tandis que Le Monde vantait le «courage intellectuel» de ce livre «drolatique et amer», tout en déplorant qu’il cède parfois à une «certaine tendance conspirationniste» et minore la tendance de gauche du régionalisme breton.

La publication de ce livre, suivi d'un essai sur l'Occupation en Bretagne, a déclenché au fil des années des polémiques virulentes entre son auteure et des militants régionalistes ou d'autres essayistes. Cet été, Yves Mervin, auteur d'un livre sur les ambiguïtés supposées de la Résistance dans la région, déplorait ainsi «une croisade contre toute forme d’expression bretonne, même la plus anodine, qui vaudrait à ses yeux sympathie pour le nazisme».

«Gauche centralisatrice» et «France girondine»

A noter que Le Monde publie par ailleurs deux autres tribunes dont le ton tranche nettement avec celle de Françoise Morvan. L'écrivain Yannick Le Bourdonnec estime ainsi que «la Bretagne ne rentre pas dans les grilles d'analyse de la gauche centralisatrice» car «elle a conservé sa capacité à rassembler, au-delà des clivages politiques, des catégories socioprofessionnelles» dans «une détermination à défendre une terre», l'idée du «vivre et travailler au pays».

Le sociologue Romain Pasquier, qui fait partie des personnalités attaquées par Françoise Morvan, définit lui les bonnets rouges comme «une mobilisation régionaliste au sens où, par-delà les clivages sociaux et les divergences politiques, c'est l'avenir et donc l'identité d'une région qui fait tenir ce mouvement» et réclame pour la Bretagne un «droit à l'expérimentation», esquisse d'une «France enfin girondine».

Les deux auteurs vantent notamment l'impact dans le développement de la Bretagne, à partir des années 50, du Comité d'étude et de liaison des intérêts bretons (Celib), ancêtre de l'institut de Locarn, que Françoise Morvan critique également dans ses écrits.

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