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A la ville à la mort

L'évocation de la mort a beau être partout dans nos villes proprettes, elle n'en est pas moins cachée. C'est bien dommage.

Cimetière du Montparnasse à Paris, en juillet 2013. REUTERS/Charles Platiau

Pour comprendre l’ambigu rapport qui lie les Occidentaux à la mort, rien ne vaut une balade urbaine. La ville contemporaine est en effet le miroir à peine déformant de notre distanciation vis-à-vis de la mort, qui se matérialise très concrètement par la mise à l’écart... de nos défunts. Il suffit de relire, au hasard, Michel Foucault pour en prendre la mesure:

«Dans la culture occidentale, le cimetière a pratiquement toujours existé. Mais il a subi des mutations importantes. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, le cimetière était placé au cœur même de la cité, à côté de l'église. [...] C'est à partir du XIXe siècle seulement que l'on a commencé à mettre les cimetières à la limite extérieure des villes [...] et qu'on a commencé à procéder aux déplacements des cimetières vers les faubourgs. Les cimetières constituent alors non plus le vent sacré et immortel de la cité, mais "l’autre ville", où chaque famille possède sa noire demeure.» Michel Foucault, «Des espaces autres» (conférence donnée en 1967 et publiée en 1984)

Ce rapide survol de mutations séculaires voire millénaires pose le doigt sur le nœud du problème. Nous en payons encore aujourd’hui le prix, la mort demeurant un tabou dans nos sociétés — malgré les «selfies at funeral» qui prouvent en un sens qu’un autre deuil est possible...

Bien que marginalisée, hors les murs ou derrière des murs, la mort reste une réalité urbaine parfaitement palpable. Le flâneur urbain dispose ainsi de nombreux témoignages mortuaires, plus ou moins visibles, qui parsèment les rues de manière officielle ou vandale. On connaît ainsi les plaques commémoratives de résistants morts pour la France, et autres témoignages institutionnels. Il existe d’ailleurs, sur ce sujet une véritable guerre de la mémoire entre les différents acteurs concernés.

Prenons l’exemple de la plaque dédiée à la mort de Malik Oussékine, installée par la mairie de Paris sur les lieux de son décès… sans en mentionner les circonstances. La plaque se contente d’un lacunaire «frappé à mort», en oubliant donc de préciser que les coupables étaient des policiers. On peut comprendre que la municipalité n’ait pas souhaité soulever l’ire de la préfecture et des syndicats de policiers. Mais ce mensonge par omission témoigne des malaises qui persistent autour de la mort, du deuil et de la mémoire. Un citadin s’est donc chargé de réparer l’injustice, pour quelques minutes de postérité photographique, en apposant un bandeau précisant la réalité des faits.

© David Dufresne

La mort s’avère une arme politique particulièrement puissante, et la ville en est logiquement la meilleure vitrine. Le deuil «engage» s’inscrit ainsi parfaitement dans le jeu de conquêtes territoriales auquel se prêtent des groupes militants, à l’image des nombreux graffitis et autocollants qui ont suivi le décès de Clément Méric. La mort vient ainsi renforcer le pouvoir du tag, arme de conscientisation massive car diffuse et diffusée.

De nombreux autres groupes militants ont ainsi appris à «institutionnaliser» la mort au sein d’actions coup de poing. Les die in, version mortuaire du sit in consistant donc à s’allonger en silence lors d’une manifestation, confèrent à nos rues une ambiance macabre qui rompt avec l’agitation habituelle. Les groupes animalistes vont souvent plus loin, en greffant à cet imaginaire mortuaire celui de la chair animale.

De même, dans les années 1990, l’association de lutte contre le sida Act-Up organisait des manifestations-processions funéraires en l’honneur de ses morts tombés au combat. Celles-ci reprenaient les funérailles publiques longtemps réservées aux «grands hommes», en leur conférant une dimension militante (on parlera d’enterrements politiques ou «political funerals»).

Ce détournement a donc deux vocations distinctes: le premier est purement mémoriel (en souvenir du défunt et de ceux qui l’ont cotoyé), le second est davantage communicationnel. C’est là le pendant du tabou qui règne autour de la mort: celle-ci possède logiquement une puissance émotionnelle démesurée, qui peut-être donc utilisée pour conscientiser les citadins-spectateurs.

Ces exemples témoignent, entre autres choses, de la manière dont la mort fait inlassablement son retour au sein des espaces urbains. Il est tout simplement impensable de continuer à exclure la mort de villes, comme c’est le cas depuis bientôt trois siècles. Michel Foucault —encore lui— l’avait très bien explicité:

«Corrélativement à cette individualisation de la mort et à l'appropriation bourgeoise du cimetière [exclu hors de la ville] est née une hantise de la mort comme "maladie".»

Cette peur irrationnelle est une anachronie dans nos villes proprettes; cela devrait suffire à justifier la réintégration de la mort dans les espaces urbains. Mais allons plus loin, et interrogeons-nous sur le pourquoi, et le comment.

Le pourquoi, d’abord, tient en un seul mot: désacraliser la mort. Il est nécessaire d’apaiser la relation de défiance que nous entretenons à l’égard de la mort, et cela ne peut se faire qu’en déconstruisant les murs qui nous séparent des tombes. Pour le comment, on s’inspirera par exemple d’autres territoires urbains moins marqués par ce tabou, tels que l’Asie du Sud-Est où la mort s’avère urbanistiquement bien plus naturelle. Il n’est ainsi pas rare de croiser, à Tokyo ou ailleurs, un micro-cimetière au détour d’une rue ou même sur un balcon.

Au Japon. Source qjphotos

De même, dans certains pays d’Europe orientale, la coutume veut qu’on affiche les photographies de personnes décédées à la porte de leur immeuble et sur les arbres du quartier, plus efficacement qu’une nécrologie à 30 euros la ligne dans le Figaro. Citons encore la célèbre Cité des Morts, au Caire, où les des centaines de milliers d’habitants précaires habitent, depuis le XIXe siècle, certains cimetières de la ville. Certes moins réjouissant que les précédents, cet exemple illustre malgré tout la possibilité de vivre en bonne intelligence avec les morts.

Le numérique aussi redonne vie à la mort. Nous n’y reviendrons pas en détail ici, de nombreux sujets parsemant aujourd’hui la toile (dont la proposition pour une «thanatopraxie urbaine» sur le site de l’auteur) voire les cimetières parisiens eux-mêmes.

Enfin, les architectes occidentaux commencent à s'en mêler, profitant de ce matériau encore vierge pour exprimer leurs créativité débridée. Les autrichiens Marta Piaseczynska et Rangel Karaivanov viennent ainsi de remporter un concours international «d'architecture mortuaire» avec leur projet Post-Community, sorte de monument éphémère et interactif, qui se logerait au cœur des villes pour retisser un lien entre morts et vivants. On retrouve là une idée partagée hors de notre Vieux Continent : la mixité ne s'arrête pas aux bien-portants.

Plus proche de nous géographiquement, on remontera plutôt aux mutations qu’ont connus les cimetières aux confins du Moyen-Âge. L’historien belge Michel Lauwers, dans son ouvrage Naissance du cimetière. Lieux sacrés et terre des morts dans l'Occident médiéval (2005), s’est ainsi penché sur le mutation du rapport entre cimetières et chrétienté durant cette période:

«Durant toute l'Antiquité il existe une nette séparation entre les espaces de culte et ce qui relève de l'espace funéraire, les deux renvoyant à des statuts bien différents. C'est au cours des VIIIe et IXe siècles que l'organisation de circuits professionnels permet d'étendre peu à peu l'extension de la consécration des lieux de culte à leur environnement funéraire. [...] Lieux de culte et espaces funéraires ne forment alors plus qu'un seul et même espace, conduisant ainsi à la sacralisation de la « terre des morts ». [...] Cette nouvelle façon d'envisager les morts et les vivants commence à s'infléchir à la fin du Moyen-Âge, même s'il faut en chercher les prémisses dès le XIIIe siècle. D'une interface entre le monde des morts et des vivants, le cimetière devient exclusivement un lieu religieux, théâtre d'une pastorale de la peur, annonçant une évolution qui se cristallise à la fin du XVIIIe siècle par le rejet des morts hors du monde des vivants.» Synthèse de l’ouvrage par Emilie Portat, publiée dans la revue Médiévales n°50 (2006) / voir aussi: «Le cimetière dans le Moyen-Âge latin», Michel Lauwers (1999).

On en revient donc à la période décrite par Foucault, point d’inflexion contemporain dont nos villes sont aujourd’hui les tristes héritières. Ces itérations historiques nous amènent à formuler, aussi naïve soit-elle, la proposition suivante: et si nous allions chercher dans notre passé médiéval les sources d’un autre rapport à la mort? Il n’y a, certes, aucune urgence socio-économique qui s’impose. Mais dieu que cela ferait du bien!

Philippe Gargov

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