Rançon: la valse à trois temps des libérations d'otages

Francois Hollande, les ministres de la Défense Jean-Yves Le Drian et des Affaires étrangères Laurent Fabius en compagnie des quatre otages Marc Feret, Pierre Legrand, Daniel Larribe et Thierry Dol, sur le tarmac de Villacoublay le 30 octobre 2013. REUTERS/Jacky Naegelen

Francois Hollande, les ministres de la Défense Jean-Yves Le Drian et des Affaires étrangères Laurent Fabius en compagnie des quatre otages Marc Feret, Pierre Legrand, Daniel Larribe et Thierry Dol, sur le tarmac de Villacoublay le 30 octobre 2013. REUTERS/Jacky Naegelen

Après chaque libération d'otages, l'Etat français assure qu'aucune rançon n'a été payée. Et après chaque libération d'otages, on apprend que ça n'est pas tout à fait vrai...

Enlevés en septembre 2010 par al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) au Niger, les quatre otages français (Thierry Dol, Daniel Larribe, Pierre Legrand et Marc Féret) ont été libérés mardi 29 octobre.

Si les articles sur les dénouements heureux des prises d'otages de Français à l'étranger et leurs suites vous rappellent quelque chose, c'est normal. A chaque fois, la même succession en trois temps se met en place:

  1. La libération
  2. L'affirmation officielle selon laquelle aucune rançon n'a été payée
  3. La révélation par un média qu'en fait, une rançon a sans doute été payée

1. Séquence émotion: les otages libérés

Le premier moment est, de manière bien compréhensible, celui de l'annonce et de la joie qu'elle suscite.

«Après plus de trois ans de captivité, Daniel Larribe et les trois autres otages français retenus au Niger sont libres. La fin de mois d'attente et de mobilisation pour sa famille, pour laquelle la joie est évidemment immense. Laurence et Claude Larribe ont arrosé la nouvelle mardi soir à Saint-Céré, dans le Lot.» RTL, le 30 octobre 2013

Lors de l'annonce fin juin 2011 de la libération des journalistes de France 3 Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, détenus en Afghanistan durant 547 jours, c'est «l'explosion de joie». Florence Aubenas, marraine du comité de soutien aux deux journalistes, raconte alors sur le vif:

«Il y a des moments magiques comme ça, on est tous tombés dans les bras les uns des autres, les familles, le comité de soutien, France 3... C'était un moment d'émotion incroyable». L'Express, le 29 juin 2011

Mais en termes de séquence émotion, la palme revient à Jacques Chirac qui, entre les deux tours de la présidentielle de 1988 et en pleine campagne pour son élection, se débrouille pour annoncer la libération des otages du Liban (le journaliste Jean-Paul Kauffmann et les diplomates Marcel Carton et Marcel Fontaine)... en plein meeting politique:

2. Séquence diplomatique. Evidemment, aucune rançon n'a été payée

L'affaire des quatre otages du Niger n'échappe pas à la règle du soupçon. D'autant qu'ils sont salariés d'une entreprise puissante et riche, Areva. Après tout, n'y a-t-il pas des sociétés d'assurance spécialisées dans la couverture des risques «Enlèvement-rançon»?

Les premiers démentis officiels arrivent rapidement, dès le jour de la libération:

«Après l'émotion, vient le temps du recul et, avec lui, celui du doute... C'est le moment pour la République de rappeler qu'elle ne paye jamais de rançon face au terrorisme. [...] Le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, n’a pas dit autre chose: "Il n'y a eu de paiement d'une rançon. On ne joue pas à cela".»

«La question intrigue, alors que le retour en France des anciens otages est attendu mercredi matin. "Vous savez la doctrine qui est la nôtre, il n’y a pas de paiement de rançon", a très vite indiqué mardi soir Laurent Fabius, le ministre des Affaires étrangères.» BFM, le 30 octobre 2013

A propos de la libération en avril 2013 de la famille Moulin-Fournier détenue au Cameroun par des islamistes, les mêmes principes étaient déjà évoqués par le président.

«François Hollande a exprimé vendredi son "immense soulagement" et son "immense fierté" pour la "bonne nouvelle" que constitue la libération des sept otages français enlevés le 19 février au Cameroun. Le Président français a aussi affirmé "la France a toujours le même principe, pas de versement de rançon", même si des contacts avaient été liés.» RTL, 19 avril 2013

Et, encore avant, lors de la libération des journalistes Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier:

«Le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, a affirmé mercredi que “la France ne paie pas de rançons”, alors qu'il était interrogé sur les circonstances de la libération de deux journalistes français.» Libération, 29 juin 2011

En 1988 lors de la libération des Français détenus au Liban, la situation de cohabitation entre le président François Mitterrand et le Premier ministre Jacques Chirac ne remet pas en cause la ligne directrice de l'Etat, comme Pierre Bérégovoy l'exprime alors à la télévision: «Je n'ai [donc] aucune raison de penser que des concessions aient été faites», déclare-t-il à propos de l'assurance par Chirac qu'aucune rançon n'a été versée.

3. Séquence révélation. Ah mais en fait, peut-être...

Vient enfin la révélation. Il s'agit rarement de la preuve directe d'une rançon payée directement aux ravisseurs, mais plus souvent d'éléments laissant penser que de l'argent a bien circulé à un moment du processus de libération, qui implique de nombreux interlocuteurs et intermédiaires.

Sur les quatres otages retenus au Niger, les informations impliquant une rançon n'ont pas tardé à être publiées: l'AFP confirmant le 30 octobre son versement:

«L'Agence France Presse confirme les informations du Monde selon lesquelles une rançon de 20 millions d'euros aurait été versée aux preneurs d'otages. "Cette somme a permis de payer les ravisseurs mais aussi les intermédiaires", a expliqué une source proche des négociateurs nigériens.» Le Figaro, 30 octobre 2013.

A vrai dire, le cas est atypique puisqu'avant même la libération des quatre otages, la presse a parlé d'une rançon payée à Aqmi en septembre 2010: selon Vicki J. Huddleston, ancienne ambassadrice américaine au Mali, la France aurait alors payée 17 millions de dollars. Elle le déclarait à i-Télé en février dernier:

«Les rançons, comme toutes les rançons, ont été payées indirectement. Elles ont terminé entre les mains du gouvernement malien et ensuite elles sont retournées, du moins une partie, aux salafistes.»

Dans le cas de la famille Moulin-Fournier, i-Télé évoquera quelques jours après sa libération une somme de 7 millions de dollars (environ 5 millions d'euros), qui aurait pue être versée par la France ou par GDF/Suez, dont le père de la famille Moulin-Fournier était cadre. La libération de 16 islamistes a également été évoquée.

La révélation a été, dans le cas d'Hervé Ghesquière, apportée par l'ex-otage-journaliste lui-même:

«C’est l’une des révélations du livre de l’ex-otage en Afghanistan, Hervé Ghesquière (547 jours chez Albin Michel). Un mois après sa libération, il est reçu à l’Elysée et interroge Nicolas Sarkozy sur la remise d’une rançon. Réponse du président d’alors: "Pour moi, ça n’a jamais été un problème, l’argent, on sait faire."» Le JDD, 9 septembre 2012

Dans l'affaire de la libération de Pierre Camatte en février 2010, enlevé au Mali en novembre 2009 par Aqmi, les soupçons ont porté sur la libération quasi-simultanée de quatre terroristes. Deux jours avant l'ultimatum lancé par Aqmi qui menaçait de tuer le Français, le Mali libérait les membres de l'organisation.

L'hebdomadaire Jeune Afrique écrivait alors que «visiblement obtenue sous la pression de Paris, la décision de Bamako risque de compliquer encore la coordination des pays de la région contre la nébuleuse terroriste».

Dans les affaires concernant les journalistes Florence Aubenas, Christian Chesnot et Georges Malbrunot, le Times affirme en 2006 que la France aurait payé en tout 25 millions de dollars (18 millions d'euros) pour leur libération.

Retour à la séquence 2 puisque Jean-François Copé, alors porte-parole du gouvernement, réaffirmait à la suite de ces révélations qu'il n'y avait pas eu de rançon:

«Le porte-parole du gouvernement et ministre délégué au Budget, Jean-François Copé a réaffirmé dimanche 12 juin qu'"aucune rançon n'a été versée" pour obtenir la libération de Florence Aubenas. "Il n'y a absolument aucune demande d'argent" et "aucune rançon n'a été versée", a-t-il dit lors du "Grand rendez-vous" sur Europe-1.»  Le Nouvel Obs, 14 juin 2006

L'affaire de la rançon des otages du Liban va quant à elle rebondir des années durant, jusqu'aux révélations de l'Est républicain en 2002: selon une note de la DST, une rançon aurait bien été payée, et Jean-Charles Marchiani et Charles Pasqua seront soupçonnés d'avoir profité de rétrocommissions.