Double XFrance

Touche pas à mon ventre

Nadia Daam, mis à jour le 05.10.2016 à 11 h 58

Toutes les femmes enceintes connaissent le phénomène: leur ventre attire les mains des inconnus. Cette approche indélicate et intrusive, parfois à la limite du harcèlement, mérite-t-elle que la justice s’en mêle? Un cas américain soulève le débat.

 REUTERS/Stringer

REUTERS/Stringer

Toutes les mères ou futures mères en ont fait l’expérience: le ventre d’une femme enceinte agit comme un aimant sur les mains des inconnus. Il n’existe évidemment aucune explication scientifique à cela, mais pour certains, toucher le ventre d’une femme enceinte porte bonheur (comme pour le pompon des marins). Pour d'autres, il s’agit simplement d’un geste d’affection ou d’une tentative de percevoir les battements de cœur du fœtus.

Plus globalement, la femme enceinte, parce qu’elle porte la vie, peut parfois être perçue comme un incubateur à qui on n’a pas besoin de demander son avis avant de la palper.

Bien sûr, quand les inconnus en question demandent la permission et que la femme enceinte y consent, ça n’est pas un problème.

Reste que c’est une pratique très largement répandue de toucher le ventre d’une femme enceinte SANS lui demander son avis et elles sont nombreuses à s’en agacer.

Dans la ville de Cumberland County, en Pennsylvanie, une femme est allée plus loin. Après qu’un inconnu lui a touché le ventre sans la prévenir, elle a porté plainte pour harcèlement et a obtenu gain de cause, comme le rapporte BBC News.

Selon l’avocat Phil DiLucente (qui n’est pas impliqué dans l’affaire mais qui a obtenu des informations sur le dossier):

«ll y avait cette femme enceinte à qui un homme a touché le ventre (…) Elle lui a demandé d’arrêter mais il a persisté. Elle a donc décidé de porter plainte. A chaque fois que vous harcelez, ennuyez, effrayez une personne, ou, comme dans ce cas, touchez quelqu’un sans lui demander la permission, vous pouvez être attaqué pour harcèlement.»

En effet, d’après la loi anti-harcèlement en vigueur en Pennsylvanie, peut être considéré comme du harcèlement le fait de soumettre une personne à un contact physique. Il ne s’agit donc pas d’une nouvelle loi, mais c’est la première fois qu’une personne est condamnée pour avoir touché le ventre d’une future mère. Et cette condamnation suscite une très vive polémique.

Kelly Wallace, journaliste sur CNN et spécialiste des questions liées à la famille, juge la décision de justice disproportionnée. Selon elle, ce type d’acte intrusif «est effectivement un problème, ça peut même être la bête noire des femmes enceintes, mais de là à le rendre illégal...»

Et effectivement, si cette approche indélicate et intrusive revêt tous les aspects d’une forme de harcèlement, cela ne mérite pas pour autant que la justice s’en mêle.

D’abord, tous les «pelotages» de femme enceinte ne sont pas à mettre au même niveau. La grand-mère bienveillante mais insistante n’est pas à mettre sur le même plan que le gros lourd.

Quand il s’agit d’un homme et que la femme décèle une dose même infime d’excitation (le fantasme de la femme enceinte n’est pas un mythe), cela peut en effet mériter une vive réaction, voire un dépôt de plainte. La législation française sur le harcèlement physique ne semble d’ailleurs pas, sur le papier en tout cas, exclure ce type de comportement des actes pouvant être sanctionnés:

«Le harcèlement sexuel est le fait d'imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou agissements à connotation sexuelle qui, soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son égard une situation intimidante, hostile ou offensante».

Mais ce cas reste marginal.

La majorité des personnes qui posent leur main sur les femmes enceintes ne le font pas par malveillance ou par lubricité parce qu’elle estiment que les futures mères font partie du bien commun.

XoJane, une blogueuse américaine, décrit très bien de quelle manière, dès lors que l’on porte la vie, de parfaits inconnus se permettent d’exprimer leur avis sur votre alimentation, forme physique, comportement etc.

«Chez Starbucks, un inconnu a fixé mon gobelet et s’est exclamé “y a intérêt à ce que ce soit du déca”.

Un chauffeur de taxi m’a demandé si c’était mon premier enfant, et quand j’ai répondu que oui, il m’a demandé pendant combien de temps j’ai essayé de tomber enceinte. (Suis-je la seule à entendre “vous avez eu des relations sexuelles?» quand  les gens me parlent de conception? Oui? OK).»

C’est pour ça que même si la décision de justice de Pennsylvanie semble effectivement disproportionnée (en tout cas, pour ce que l’on sait des faits), elle a au moins un mérite, celui de placer la question de l’intimité de la femme enceinte dans le débat public.

Nadia Daam

Nadia Daam
Nadia Daam (185 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte