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«Rumeur du 9-3»: les élus ont-ils raison de porter plainte?

Caroline Piquet, mis à jour le 16.10.2013 à 15 h 30

Existe-il un risque d'«effet Streisand» qui viendrait accréditer la rumeur selon laquelle des communes auraient conclu des accords financiers avec la Seine-Saint-Denis pour accueillir des habitants du département?

Les Chuchoteuses, sculpture en bronze, Rose-Aimée Bélanger (Montréal). Serge Melki  via Flickr CC License by.

Les Chuchoteuses, sculpture en bronze, Rose-Aimée Bélanger (Montréal). Serge Melki via Flickr CC License by.

«Elle est sale, elle est glauque et grise, insidieuse et sournoise, d'autant plus meurtrière qu'elle est impalpable. On ne peut pas l'étrangler. Elle glisse entre les doigts comme la muqueuse immonde autour de l'anguille morte. Elle sent. Elle pue. Elle souille. C'est la rumeur.»

Ces mots des Chroniques de la haine ordinaire, Pierre Desproges aurait pu les avoir écrits pour définir la «rumeur du 9-3» qui, du nord-est au sud-ouest de la France, se déchaîne en ce moment et touche directement des élus qui s’en seraient bien passés à quelques mois des élections municipales, au point de déclencher des procédures en justice.

Voici son canevas, qui peut légèrement varier d’une ville à l’autre: des élus auraient conclu des accords secrets, contre des subventions, avec la Seine-Saint-Denis pour accueillir dans leur commune des populations noires venues du département –populations accusées de faire grimper la délinquance, de détourner les aides sociales et de prendre le travail des «locaux».

Pour Aurore Van de Winkel, auteure de Gérer les rumeurs, ragots et autres bruits, «le thème du racisme, c’est un classique des rumeurs politiques, nourri par un contexte de crise».

Les villes touchées par la rumeur sont à la fois PS et UMP, et en majorité situées dans les régions Poitou-Charentes et Limousin: Niort (Deux-Sèvres), Poitiers (Vienne), Limoges (Haute-Vienne) et Tulle (Corrèze). Mais le quart nord-est est aussi touché: Vitry-le-François et Châlons-en-Champagne (Marne) et Saint-Quentin (Aisne), où ce sont des élus UMP qui sont visés.

«Il y a très probablement des mouvements de population en France, et un certain nombre d'habitants d'Ile-de-France quittent ce territoire parce qu'il est trop cher, qu'ils ont du mal à se loger, ou pour d'autres raisons encore. […] La rumeur se diffuse dans toute une série de villes qui connaissent ces flux de population», a expliqué à Libération Benoist Apparu, député-maire adjoint (UMP) de Châlons-en-Champagne.

Cette carte ne se prétend pas exhaustive: nous n’avons identifié que les villes s’étant publiquement exprimée sur la question

Une rumeur apparue il y a cinq ans

Cette rumeur, apparue il y a environ cinq ans, semble gagner en puissance, allant jusqu’à atteindre certains élus dans leur vie privée. A Niort (Deux-Sèvres), elle a ainsi été relancée cet été par des faits divers impliquant des jeunes venus d’Ile-de-France. Des administrés, rapporte Le Monde, ont «félicité» la maire Geneviève Gaillard pour son mariage avec un noir, qu’elle aurait secrètement épousé dans une autre commune.

Benoist Apparu en a lui pris connaissance lorsqu’il était alors secrétaire d’Etat chargé du Logement, «il y a environ deux ans et demi», confie-t-il à Libération. Il a été accusé de toucher de l’argent à titre personnel, 6.000 euros par nouvelle arrivée, racontait-il, ulcéré, à l’Union-l’Ardennais en juillet.

«J'ai même entendu qu'une délibération avait été votée en conseil municipal afin de payer le permis de conduire à ces soi-disant nouveaux arrivants d'Ile-de-France. C'est de la folie!»

L’élu UMP a déposé plainte contre X pour diffamation en septembre. Trois autres élus ont également lancé une procédure: la socialiste Geneviève Gaillard à Niort, le député-maire PS de Poitiers Alain Claeys et le député-maire PS de Limoges, Alain Rodet.

Au risque d'un «effet Streisand», ce fameux effet pervers qui consiste à alimenter une rumeur (ou une information) en lui faisant de la publicité par le simple fait de vouloir la censurer? Ne faut-il pas plutôt adopter une stratégie plus discrète, comme l’ont fait le maire PS de Tulle Bernard Combes ou le président PS du conseil général de Seine-Saint-Denis Stéphane Troussel, qui a choisi de se taire «pour ne pas donner d'importance à ces attaques malsaines», explique-t-il au Monde?

Dans ce cas précis de rumeurs politiques, les spécialistes en légendes urbaines sont quasiment unanimes: en restant muets, les élus prennent le risque que la rumeur leur échappe et leur fasse du tort. Lors de la célèbre rumeur d’Orléans, les autorités ne s’exprimaient pas, ce qui alimentait les fantasmes. «Dans la plupart des cas de silence prolongé, la personnalité ou l’organisation visée par une rumeur doit finalement prendre position afin de limiter les dégâts, mais elle a alors perdu un temps précieux», précise Aurore Van de Winkel.

Dès lors, un démenti ne suffit-il pas? La conseillère en gestion des rumeurs explique:

«Le démenti ne fonctionne que rarement, car il représente la parole des personnes incriminées, qui s’opposera à celles des adhérents à la rumeur, plus nombreux, qui ne s’attendent pas à ce que les autorités reconnaissent un tel complot

Des plaintes différentes

Si des propos ont été tenus publiquement, il faut donc porter plainte. Saisir la justice est un moyen de contrer le côté symbolique de la rumeur, estime Aurore Van de Winkel:

«Une stratégie qui peut se révéler payante même si les instigateurs de la rumeur ne sont pas connus. La justice est censée être une autorité distincte qui va juger de la véracité et enquêter, à moins qu'elle ne soit englobée dans cette théorie du complot.»

Dans l'affaire de la «rumeur du 9-3», tous les élus n'ont pas déposé plainte avec la même qualification. Dans le cas de Geneviève Gaillard, par exemple, il s'agit d'une plainte pour «préjudice causé à l'autorité publique par des assertions mensongères, constitutives d'injures», qu'analyse ainsi Aurore Van de Winkel:

«Avec cette plainte, tout le monde devient potentiellement coupable d’assertions mensongères. C’est un choix intéressant car les gens n’oseront plus en parler publiquement, mais la rumeur pourra continuer à se propager en sourdine. C’est aussi dangereux car la plupart des diffuseurs ne pensent pas raconter de mensonges et se sentiront, donc, accusés à tort et pas entendus dans leur inquiétude.»

A Poitiers, Alain Claeys a lui porté plainte pour «outrage à personne chargée d'une mission de service public», après un tag anonyme l’accusant de faire financer un viaduc par Paris contre l’installation de personnes de couleur. Une stratégie qui a ses failles, ajoute la chercheuse:

«Il tourne la plainte –vers lui-même et son travail– en une attitude défensive destinée à protéger sa réputation. Cependant, il n’explique pas pourquoi la rumeur est fausse, ni comment il a financé son viaduc. De plus, il ne prend pas en compte l’inquiétude des diffuseurs de la rumeur.»

Conjuguer plusieurs stratégies

Les peurs sous-jacentes, c’est précisément ce à quoi il faut s’attaquer pour Jean-Bruno Renard, professeur de sociologie à l’université Montpellier 3 et auteur d’un Que sais-je? qui sera réédité en novembre, Rumeurs et légendes urbaines:

«L’imaginaire collectif autour du 9-3, c’est celui d’une banlieue dangereuse et son risque de contagion sociale. Un peu comme si le 9-3 était une métastase. Les métaphores médicales expriment la peur, le danger. Aucune stratégie n’est efficace en elle-même pour lutter contre ce type de rumeur. Il faut en conjuguer plusieurs: démentis, transparence, dialogue avec sa population sans stigmatiser.»

Si le temps fait défaut, il existe bien un dernier atout, qui peut se montrer efficace mais qui n’est pas forcément moral: celui de lancer une contre-rumeur, confie le chercheur:

«L’exemple le plus parlant est celui de la rumeur d’Orléans. Une autre rumeur avait fait surface qui avait en partie étouffé la rumeur initiale: on racontait que la rumeur avait été lancée par des néo-nazis. C’était totalement faux, mais cela avait eu le mérite de marcher.»

Caroline Piquet

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