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Non, l'abolition de la peine de mort en France, ce n'est pas seulement la gauche

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 10.10.2013 à 16 h 07

Ce que la vidéo de l'Elysée aurait pu aussi rappeler.

Il y a trente-deux ans, le 10 octobre 1981, était publiée au Journal officiel la loi abolissant la peine de mort en France, promulguée la veille. En ce jour anniversaire et de mobilisation mondiale contre la peine de mort, l’Elysée publie une vidéo rappelant le combat de François Mitterrand et de Robert Badinter à l’époque et le reliant aux initiatives prises aujourd’hui par François Hollande en faveur de l'abolition universelle.

«La France au premier rang du combat pour l'abolition de la peine de mort», écrit le site officiel de la présidence, nous invitant à nous plonger dans «plusieurs décennies de lutte, dans les pas de François Mitterrand et Robert Badinter». Images des deux hommes à l’appui, mais aussi de Pierre Mauroy ou de François Hollande, lors de discours prononcés depuis le début de son quinquennat au Sommet de la francophonie ou lors de l’Assemblée générale de l’ONU.

Il est impossible de nier que le PS est le parti qui a impulsé l’abolition de la peine de mort, maintenue en application aussi bien par Charles de Gaulle que par Georges Pompidou ou Valéry Giscard d’Estaing (six exécutions capitales entre 1969 et 1981). Et que sans la victoire de François Mitterrand, la peine capitale, que la France était la dernière nation d'Europe de l'ouest à appliquer, serait sans doute restée en vigueur encore plusieurs années.

Mais on ne peut oublier non plus qu’en 1981, une partie de la droite française s’est associée à la mesure, et que dans les années qui ont suivi, elle a participé à sa consolidation. Robert Badinter le reconnaissait d’ailleurs lui-même dans son célèbre discours de septembre 1981, affirmant que, «si l'abolition […] a toujours été une des grandes causes de la gauche française», elle «regroupe, depuis deux siècles, des femmes et des hommes de toutes les classes politiques et, bien au-delà, de toutes les couches de la nation».

Dans son livre L’Abolition, publié en 2001, l’ancien garde des Sceaux rappelait d’ailleurs que, dans les années 1970, «quelques députés centristes, conduits par Eugène Claudius-Petit, et certains gaullistes, menés par Pierre Bas, réclamaient avec constance la suppression de la peine de mort», et avaient notamment tenté de l’abolir par la bande en supprimant la ligne budgétaire indemnisant le bourreau.

La «dernière chiquenaude» de Séguin

Le 18 septembre 1981, lors du vote de la loi d'abolition, 37 députés RPR et UDF s’associent à la nouvelle majorité (c'est nettement plus, pour situer, que sur la récente loi sur le mariage pour tous). Parmi eux, on trouve notamment Michel Barnier, Jacques Chirac, François Fillon, Michel Noir, Philippe Séguin, Jacques Toubon, Jacques Barrot, Pierre Méhaignerie ou encore Bernard Stasi.

Le phénomène est encore plus net au Sénat, où la loi passe sans modification dès la première lecture, par 34 voix d'écart, alors que la droite y est majoritaire. Parmi les votes en faveur de l'abolition, on compte notamment celui de l'ancien ministre de la Justice Jean Lecanuet, qui s'était pourtant signalé quelques années plus tôt en réclamant à demi-mot la peine de mort pour Patrick Henry.

De ces débats parlementaires, la vidéo de l’Elysée ne nous montre, en dehors de Robert Badinter, que le député UDF Pascal Clément, un des adversaires de l’abolition. Elle aurait pourtant pu, par exemple, citer les propos de Philippe Séguin appelant ses collègues à «donner une dernière chiquenaude qui suffira à abattre un trop vieux monument qu'ont déjà affaibli, ébranlé, ratatiné, par leur talent et leur courage, des hommes et des femmes qui s'illustrèrent dans les prétoires, les assemblées, les églises, les universités, les associations, hommes et femmes auxquels revient tout le mérite».

C'est d'ailleurs à lui qu'était revenu ce jour-là, en tant que président de séance, l'honneur d'annoncer le résultat du vote –un autre moment qu'on aurait pu retrouver dans la vidéo...

Quatre ans plus tard, en décembre 1985, le Parlement ratifie le sixième protocole additionnel à la convention de sauvegarde des Droits de l'homme sur l’abolition de la peine de mort. Puis, début 2007, révise la Constitution en y introduisant un article disposant que «nul ne peut être condamné à la peine de mort».

Ce jour-là, on ne trouve plus que 26 parlementaires de droite pour s'opposer à cette mesure que Jacques Chirac, alors président de la République, avait introduite en conseil des ministres en affirmant que «cela interdira[it] le rétablissement d'une peine inhumaine, qui ne saurait constituer un acte de justice» et permettrait «à la France de poursuivre son action en faveur de l'abolition universelle, alors que 78 pays appliquent encore ce châtiment».

«Moi, je voterais contre la peine de mort»

S'il avait voulu insister sur le rôle de la France en faveur de l'abolition universelle, l'Elysée aurait donc aussi pu mettre, en plus de ceux de François Hollande, un extrait d'un discours de Jacques Chirac. Par exemple, celui prononcé en 2001 à Genève où il faisait part de «la conviction qu'en aucun cas la mort ne peut constituer un acte de justice» et réclamait un moratoire général sur l'application de la peine capitale.

En 1981, l’ancien chef de l’Etat, alors candidat à la présidentielle, avait déjà, comme François Mitterrand, quoique plus prudemment alors, manifesté son rejet de la peine de mort:

«Si je ne ferai rien pour influencer quiconque, si je me rallierai naturellement à la décision qui serait prise par la personne France dans ce domaine, moi je voterais contre la peine de mort.»

Une prise de position qui lui avait valu l'hommage du député PS Raymond Forni lors de ce débat parlementaire que l'Elysée nous donne à revoir:

«Pourrions-nous, mes chers collègues, ne pas saluer le courage de M. Chirac qui, lui-même, s'opposait avec la même vigueur à la peine de mort?»

Jean-Marie Pottier

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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