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«Beaucoup de sang, du sang très rouge»: quand une magistrate raconte la dernière exécution capitale en France

Temps de lecture : 2 min

Guillotine. Daryl Davis via FlickrCC License by
Guillotine. Daryl Davis via FlickrCC License by

Ce mercredi 9 octobre 2013, date anniversaire de la loi de 1981 abolissant la peine de mort, le Monde publie (article payant) un récit détaillé de la dernière exécution capitale en France. Rédigé par la juge d’instruction Monique Mabelly, le document, mi-procès verbal mi-journal intime, détaille les derniers instants du condamné à mort.

Cela se passait le 10 septembre 1977, à la prison des Baumettes à Marseille. Le condamné s’appelait Hamida Djandoubi, il était tunisien. Reconnu coupable de torture et du meurtre avec préméditation de sa maîtresse Elisabeth Bousquet, rappelle la Provence, il sera le dernier prisonnier à être guillotiné en France.

Djandoubi a 31 ans au moment de sa mort. Il est arrivé à Marseille en 1968: c’est la première fois qu’il quittait la Tunisie, raconte l’Express. Il travaille en tant que manutentionnaire jusqu’à ce qu’un accident le prive de l’une de ses jambes. Proxénète notoire, il tente de prostituer sa maîtresse et est condamné une première fois suite à une plainte déposée par la jeune fille. Il promet de se venger: à sa sortie de prison, il l’enlève, la torture et finit par la tuer. Il sera dénoncé par une jeune fille mineure témoin du meurtre, mise sur le trottoir par lui.

Après quelques mois de cavale, il est arrêté et collabore avec la justice «dans l’espoir d’obtenir la clémence des juges», note encore L’Express. Ses deux avocats, dont Emile Pollak, ténor du barreau de Marseille, mettront toute leur énergie à lui éviter la peine de mort, sans résultat. Sa demande de grâce est rejetée par le président de l’époque, Valériy Giscard d’Estaing.

Monique Mabelly est commise d’office pour assister à l’exécution. Elle a été prévenue la veille, elle devra remplacer celui qui a instruit l’affaire. «Réaction de révolte», écrit la magistrate dans ses notes, «mais je ne peux pas m’y soustraire».

Arrivée aux Baumettes au petit matin, elle attend que le condamné sorte de sa cellule: «on le prépare», explique-t-elle —ça prend du temps à cause de sa jambe de bois. Dans le couloir, avant d’entrer dans la cour où se trouve la guillotine, Djandoubi se voit proposer des cigarettes et du rhum. Il discute avec ses avocats et veut fumer une cigarette supplémentaire. On la lui refuse.

Et puis tout s’enchaîne, raconte la magistrate. On découpe le haut de la chemise du condamné, on lui lie les mains et on le «porte jusqu’à l’échafaud» —on lui avait retiré sa jambe de bois. La juge conclut:

«Tout va très vite. Le corps est presque jeté à plat ventre mais, à ce moment-là, je me tourne, non par crainte de "flancher", mais par une sorte de pudeur (je ne trouve pas d'autre mot) instinctive, viscérale. J'entends un bruit sourd. Je me retourne —du sang, beaucoup de sang, du sang très rouge—, le corps a basculé dans le panier. En une seconde, une vie a été tranchée.»

Le document a d'autant plus de valeur que le Code pénal interdisait à quiconque de rendre compte d’une exécution et que, quand cette interdiction était contournée, c'était généralement plus par les avocats du condamné que par les magistrats.

C'est le fils de Monique Mabelly qui l'a retrouvé et l'a remis à Robert Badinter, le ministre de la Justice qui a impulsé l'abolition de la peine de mort en France, en lui donnant son accord pour le publier. «Je ne suis pas amateur de récits de supplices, explique l’ancien garde des Sceaux dans un entretien au Monde, mais je me suis dit qu’il fallait faire sortir ce document de l’ombre pour que les jeunes générations mesurent ce qu’il se passait il y a quarante ans dans les prisons françaises.»

Maïlys Masimbert

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