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Non, on ne devient pas plus raciste en vieillissant (même pas Alain Delon)

Grégoire Fleurot, mis à jour le 10.10.2013 à 11 h 14

Contrairement aux idées reçues, les gens ne deviennent pas plus conservateurs en prenant de l'âge. De la même manière, une société dont l’âge moyen augmente ne devient pas plus conservatrice.

Alain Delon à l'enterrement d'Annie Girardot le 4 mars 2011 à Paris, REUTERS/Jacky Naegelen

Alain Delon à l'enterrement d'Annie Girardot le 4 mars 2011 à Paris, REUTERS/Jacky Naegelen

Dans un entretien publié ce mercredi 9 octobre dans Le Nouvel Observateur et deux journaux belges, François Hollande estime que l’une des explications de la montée du populisme et des sentiments nationalistes en Europe est «le conservatisme lié au vieillissement de la population». Cette idée, plutôt intuitive, selon laquelle notre orientation politique a tendance à se diriger vers la droite au fur et à mesure que nous vieillissons est profondément ancrée dans l’imaginaire collectif.

La preuve? Cette déclaration, le même jour, d’Alain Delon, 77 ans, qui ré-affirme son coming-out frontiste en déclarant qu’il «approuve» et «comprend parfaitement bien» la poussée du Front national.  

Pourtant, plusieurs chercheurs ayant mené des études de sciences politiques sur le sujet sont catégoriques: les données disponibles ne confirment pas cette thèse. On peut même affirmer que les gens ne deviennent pas plus conservateurs en vieillissant.

Les vieux ont bien tendance à être plus conservateurs dans l’ensemble que les jeunes à un moment donné, par exemple aujourd’hui. Mais cela ne veut pas dire qu’une personne qui a 80 ans aujourd’hui est plus conservatrice qu’elle ne l’était quand elle en avait 30, ni même qu’une société dont l’âge moyen augmente devient automatiquement plus conservatrice.

«Nos vieux d’aujourd’hui ont grandi à un moment où la situation politique favorisait les opinions conservatrices, expliquait l’année dernière le sociologue américain Nick Dangelis, qui a travaillé sur le sujet, au site Discovery News. […] La date de leur naissance, les expériences qu’ils ont eu en grandissant et les évènement politiques, sociaux et économiques ont beaucoup à voir avec la manière dont les gens se comportent.»

Vincent Tiberj, chargé de recherche à Sciences Po et ancien visiting scholar à Stanford et Oxford, abonde dans ce sens:

«J’ai toujours été épaté par la manière dont la gauche est persuadée que les gens deviennent de droite. Mais ce que l’on constate, c’est que sur les questions culturelles, les gens deviennent plus tolérants.»

Le chercheur français a lui aussi consacré un article passionnant au sujet en 2009, intitulé «L’impact politique du renouvellement générationnel». Il s’y fonde notamment sur les résultats d’une série d’enquêtes menée par le Centre d’étude de la vie politique française (Cevipof) entre 1988 et 2007, dont l’intérêt est qu’elle pose les mêmes questions à des échantillons représentatifs des électorats sur une période assez longue.

Le graphique ci-dessous montre l’évolution du pourcentage de Français qui pensent qu’il n’y a pas trop d’immigrés en France, par génération, entre 1988 et 2007.

Il n'y a pas trop d'immigrés

On y voit clairement que si les vieux sont systématiquement moins tolérants envers les immigrés que les jeunes, toutes les générations sont plus tolérantes en 2007 qu’en 1988, même les personnes nées dans les années 1930. Bien sûr, la progression vers plus de tolérance n'est pas linéaire, et l'on remarque un retour ponctuel impressionnant de l'intolérance en 2005, au moment de la crise des banlieues.

Le même phénomène se produit aux Etats-Unis sur la question des flirts «interraciaux». Vincent Tiberj écrit:

«Ces écarts de tolérance n’ont que peu à voir avec l’âge des individus, mais bien avec leur moment de naissance. Sinon on devrait voir la tolérance d’une cohorte baisser à mesure que celle-ci vieillit, ce qui est diamétralement l’inverse de ce que l’on constate dans les données. En France, la cohorte née dans les années 1960 rassemble tous les électeurs qui avaient entre 18 et 27 ans en 1988. Ils se démarquent déjà à l’époque par une tolérance aux immigrés plus importante: ils sont 40,5% à considérer qu’ils ne sont pas trop nombreux dans le pays. Ils sont 57% en mai 2007, alors qu’ils sont désormais âgés de 37 à 47 ans. Au final, malgré leur vieillissement, leur ouverture aux immigrés a progressé de seize points environ.»

Un autre effet mécanique qui va à l’encontre des idées reçues et que l’on oublie souvent est ce constat simple: les vieux meurent. «Ceux qui sont nés dans les années 1920 et 1930 sont les plus conservateurs, mais ils sont remplacés quand ils meurent par des jeunes qui leur sont diamétralement opposés», explique Vincent Tiberj.

Conclusions:

  • 1) Si Alain Delon est conservateur aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’il est vieux, mais parce qu’il s’est construit à une époque, les années 1950 et 1960, où la société était beaucoup plus conservatrice qu'aujourd'hui.
  • 2) Alain Delon n'est sans doute pas plus conservateur qu’il ne l’était il y a trente ans, comme vient nous le rappeler ce beau sketch de Coluche de 1985:

  • 3) Le jour où Alain Delon mourra (soyons bien clairs, je ne lui souhaite rien de tel), il sera remplacé démographiquement par un bébé qui, lui, se construira dans un monde bien moins conservateur que celui de la France des années 1950.

Grégoire Fleurot

Grégoire Fleurot
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Journaliste
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