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Comment Henri Proglio arrive à démontrer qu'on peut avoir moins de nucléaire sans fermer Fessenheim et avec l'EPR de Flamanville en service

Michel Alberganti, mis à jour le 01.08.2013 à 10 h 38

Les calculs du patron d'EDF.

Centrale de Fessenheim, dans le Haut-Rhin, le 5 septembre 2012. Vincent Kessler / Reuters

Centrale de Fessenheim, dans le Haut-Rhin, le 5 septembre 2012. Vincent Kessler / Reuters

Avant l’augmentation de 5% du prix de l’électricité, ce 1er août 2013, le patron d’EDF, Henri Proglio, a accordé une interview au journal Le Monde. Pas innocent en plein débat sur la transition énergétique de la France. Son objectif apparaît clairement en filigrane: démontrer qu’il ne faut pas fermer de centrales nucléaire en France et, même, se préparer à la nécessité d’en construire de nouvelles.

Pour évacuer la question de la hausse brutale des tarifs d’EDF en pleine crise économique, le patron d’EDF commence par réaffirmer que ces tarifs restent les plus bas d’Europe. Pourtant, le site du Monde note qu’avant l’augmentation du 1er août, selon les chiffres d’Eurostat, la France «est au 13e rang dans l’ordre croissant des tarifs» et non à la première.

Ensuite, Henri Proglio attaque fort: pour tenir sa promesse (50% d'énergie nucléaire en 2025), François Hollande n'aura pas, comme il le croit, à fermer Fessenheim d'ici 2016. Pour lui, l’objectif de 50% d’électricité nucléaire en 2025, au lieu de 75% aujourd’hui (en fait, c’est près de 80%), va être atteint mécaniquement. C’est-à-dire sans fermer de centrales nucléaires et malgré la mise en service de l’EPR de Flamanville en 2016. Sans rien faire. Sans toucher au parc nucléaire.

Regardons d'un peu plus près le raisonnement d'Henri Proglio.

1. Pas d’économie sur la consommation d’électricité.

«Même en faisant 20% d'économies d'énergie, la consommation d'électricité par habitant ne baissera pas [d'ici 2025], toutes les nouvelles applications, les nouveaux modes de vie, faisant davantage appel à l'électricité

Attention, ne confondez pas énergie et électricité. Pour Henri Proglio, les 20% d’économie visées seront intégralement atteints sur le pétrole et le gaz.

Le patron d’EDF semble négliger le fait qu’une bonne partie du chauffage est aujourd’hui, en partie grâce à la promotion d’EDF, assuré par l’électricité. Or, les économies d’énergie dues à l’amélioration de l’isolation des habitations devraient réduire les besoins en pétrole et en gaz, mais aussi en électricité.

Reste l’inconnue de l’impact du réchauffement climatique qui pourrait faire augmenter la consommation d’électricité en été, comme en ce mois de juillet, mais la faire baisser en hivers. Ou pas. Ce qui ne fut pas le cas en 2012 avec un hiver froid.

2. Une demande des particuliers en hausse de 10% d’ici 2025

«En 2025, c'est-à-dire demain, le pays comptera 6 millions d'habitants supplémentaires. [Pour les seuls particuliers] il faudra donc au moins 10% d'électricité de plus qu'aujourd'hui.»

La consommation par habitant restant stable tandis que la population augmente, la demande en électricité augmentera.

Que penser des chiffres avancés par Henri Proglio? En fait, la population métropolitaine française n’augmentera pas de 6 millions d’habitants d’ici 2025 mais de 3 millions selon les chiffres de l’Insee (64 millions en 2013, 67 millions en 2025 et 70 millions en 2050).

En ajoutant les besoins des entreprises, avec une croissance du PIB estimée à 2% l’an, ce qui est très optimiste, le parc nucléaire français, Flamanville compris, ne couvrira plus que 50% des besoins français en 2025. CQFD...

Le calcul ne fonctionne qu’avec une augmentation importante de la consommation d’électricité en France au cours des 12 prochaines années. Or cette courbe, publiée par EDF, montre plutôt une stagnation depuis 5 ans.

3. Un défi improbable pour les énergies renouvelables

Avec 50% d’énergie nucléaire et environ 10% d’hydroélectricité, on obtient 60% en 2025. Quid des 40% manquants? La réponse du PDG d’EDF vaut son pesant d’uranium enrichi:

«Il y a de la place à la fois pour les énergies alternatives renouvelables (éolien, photovoltaïque, mais aussi géothermie, biomasse ou petit hydraulique), pour les économies d'énergie et pour les innovations technologiques.»

Des économies d’énergie électrique? Celles qu’il excluait plus haut?

Si le nucléaire et l’hydraulique ne fournissent plus que 60% de l’électricité en 2025, contre près de 90% aujourd’hui, il faudrait que les énergies renouvelables assurent 40% des besoins électriques de la France contre 3% aujourd’hui, soit une multiplication par 13 en 12 ans... Ce qui est totalement irréaliste, pour ne pas dire plus.

En réalité, la progression des énergies renouvelables reste fort éloignée de la courbe prévue pour atteindre une part de 23% d’énergies renouvelables dans la consommation finale brute d’énergie (et non d’électricité seule) à l’horizon 2020. Cette courbe suffit à le démontrer. Un net décrochage apparaît dans l’évolution des biocarburants, du solaire, de la biomasse et de l’éolien à partir de 2010. Il sera difficile de redresser la tendance en 12 ans.    

Source : Chiffres clés des énergies renouvelables - Édition 2013

Il reste les «innovations technologiques» dont Henri Proglio ne dit rien. A quoi pense-t-il? Quel est son véritable objectif en lançant ainsi, dans un grand quotidien français, des projections aussi improbables? Et s’il s’agissait simplement pour lui, PDG d’EDF, d’assurer l’avenir du nucléaire?

A bien suivre le raisonnement d’Henri Proglio, on comprend facilement que la France ne peut se permettre de fermer Fessenheim si elle veut pouvoir couvrir ses futurs besoins en électricité et qu’elle n’a pas besoin de cette fermeture pour atteindre l’objectif des 50% de nucléaire en 2025.

Malgré le gouffre financier qu’il représente et qui doit jouer un rôle dans l’augmentation nécessaire du prix de l’électricité en France, la nécessité de l’EPR de Flamanville s’impose également.

Mais cela ne suffira pas. Si la part du nucléaire tombe à 50% sans que les énergies renouvelables ou les économies de consommation ne puissent assurer les 40% manquants, il faudrait bien se résoudre... à construire de nouvelles centrales nucléaires pour couvrir les besoins en électricité du pays.

Michel Alberganti

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